XIX
Paris, 30 juin 1859.
Mon cher Panizzi,
Vous me demandez une lettre sur la politique, mais ce n'est pas chose facile. En ce qui nous concerne, l'opinion du peuple est excellente. Jamais le gouvernement n'a été plus facile. Les républicains sont convertis pour la plupart; mais les salons, les belles dames et les beaux messieurs sont toujours fort mauvais. Ils tuent, à chaque bataille, un grand nombre de généraux qui se portent bien, ils annoncent des malheurs à venir qui, grâce à Dieu, ne se réalisent pas, etc., etc. Les dévots, de leur côté, se remuent et déclament contre une guerre impie. Le peuple ne leur en sait aucun gré. L'évêque d'Orléans, M. Dupanloup, est malade et prend des bains ou du lait en Suisse. Les paysans de son diocèse disent et croient qu'il s'est sauvé en Autriche, et qu'il a porté à l'empereur François-Joseph cent cinquante mille francs que l'empereur Napoléon lui avait donnés pour le rétablissement de la flèche de sa cathédrale.
Il me semble que nous nous y prenons mal avec la cour de Rome. Nous avons un général dévot et un ambassadeur qui croit que la religion est bien portée. Ni l'un ni l'autre ne sont propres à traiter avec un coquin tel que le cardinal Antonelli. Il faudrait envoyer un Corse; vous savez que Sénèque les accuse de negare deos. Jamais un Italien ne dira à un de ses compatriotes les bêtises et les lieux communs sur la religion, auxquels un Français voltairien se laissera toujours prendre. Mon procédé avec le Saint-Siège consisterait à dire: «Si Votre Sainteté ne nous seconde pas, je la plante-là et je la laisse assassiner par ses sujets, quitte à la venger après et à la canoniser. D'ailleurs, je ne lui demande que de ne pas gêner le mouvement italien et de ne jamais recevoir le ministre d'Autriche en audience particulière.»
Les préparatifs de la Prusse préoccupent toujours beaucoup les salons. Les militaires disent que les Prussiens n'ont à nous envoyer qu'une espèce de garde nationale bien inférieure aux Autrichiens. Quant à la Confédération, ils en font encore moins de cas. Vous aurez lu la lettre de M. de Beust, en réponse à la circulaire de Gortchakoff. Elle est spirituelle. Cela me semble une lettre de femme du monde insolente. Pour que la Saxe se permette ainsi l'abus de l'épigramme, il faut qu'elle sache la Russie bien hors d'état d'agir. Sur ce point, je n'ai aucune donnée. Je sais seulement que les Russes se montrent très irrités. Je crois leurs finances en mauvais état, et pour qu'ils prissent part à la lutte, il faudrait que l'embrasement devînt général.
Il y a beaucoup de déserteurs parmi les Autrichiens, non seulement en Italie, mais aussi sur les bords du Rhin, où ils ont des garnisons dans des forteresses fédérales. Ce sont des Lombards et des Hongrois. Plusieurs de ces gens disent que le peuple autrichien pur sang est las de la guerre et du gouvernement. Ils annoncent qu'une révolution est imminente en Autriche. J'attacherais très peu d'importance aux propos de pareils hommes, si quelques républicains d'ici, à portée de savoir ce qui se passe dans les sociétés secrètes de l'Allemagne, ne disaient la même chose. Un d'eux m'a offert de parier qu'avant un mois il y aurait un mouvement à Vienne. Il est certain qu'en Prusse et dans toute la Confédération, il y a beaucoup de rouges. L'idée d'armer dans ce moment-ci la landwher plaît beaucoup à ces messieurs, qui espèrent qu'elle se comporterait aussi spirituellement que la garde nationale à Paris en 1848.
Je n'entends rien à la stratégie; mais toutes les lettres qui arrivent de l'armée sont pleines d'éloges pour la façon dont l'empereur mène les choses. Généraux et soldats sont pleins de confiance en lui. Le mal, c'est qu'il s'expose beaucoup trop. Il était à Magenta et à Solferino entouré de ses cent gardes, dont la taille et l'uniforme le montrent d'une lieue. On lui a fait toutes les représentations possibles qui ont produit le même effet que si l'on eût parlé à une statue. On s'attend à une attaque prochaine contre Venise. Je doute qu'on puisse forcer les passes; mais les bateaux cuirassés raseront les forts du Lido et de Malamocco. Je ne sais si cela suffira pour faire déguerpir les Autrichiens. Les niais, qui ont quelquefois des idées pas trop mauvaises, disent qu'il y aura un arrangement personnel entre les deux empereurs, et que celui d'Autriche, pour passer sa mauvaise humeur, insolentera la Prusse et se dédommagera de ses pertes aux dépens des petits princes allemands. Ce serait assez drôle.
Je ne crois pas du tout à ces projets belges dont vous me parlez. Nous n'avons pas besoin de nous agrandir, et nous sommes assez forts pour être déjà trop enviés. Si, comme je l'espère, nous parvenons à délivrer l'Italie et à lui donner des gouvernements nationaux, nous pourrons rentrer chez nous avec la satisfaction de gens qui ont bien travaillé. Le diable, c'est l'organisation de la fédération italienne. Qui aura les Légations? qui la Vénétie? Mais ne vendons pas la peau de l'ours. En attendant, on envoie en Italie une si grande quantité d'énormes bombes, que j'ai bien peur qu'on ne mette en cannelle l'église de Saint-Zénon et les tombeaux de Scaliger. Pourvu que ces animaux d'Autrichiens ne s'avisent pas de tenir dans Venise après la prise des forts. Je crois que le palais des doges ne résisterait pas à trois coups de canon. Et le manuscrit de Saint-Marc!
Il paraît que le prince Albert est Autrichien en diable. Croyez-vous que cela fasse quelque chose à l'opinion des Anglais? Voilà le Times plus qu'à demi converti.
Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés dévouées.