XVI

Paris, 10 mai 1859.

Mon cher Panizzi,

Alea jacta est! L'empereur est parti aujourd'hui. Il a été conduit au chemin de fer par une foule immense et des acclamations frénétiques. Il est maintenant plus populaire qu'il n'a jamais été. Je parle des masses, car, bien entendu, les salons sont aussi mauvais Français que possible.

Quelle étrange fatalité poursuit les partis vaincus! Les orléanistes font exactement les mêmes fautes qu'ils ont tant reprochées aux légitimistes. Voyez le duc de Chartres qui avait eu le bon sens de rester en Piémont, où il était officier: sa famille le rappelle [4]. Le comte de Chambord, qui va dans les Pays-Bas, est plus raisonnable.

[Note 4: ][ (retour) ] Le duc de Chartres ne fut pas rappelé par sa famille: il fit toute la guerre d'Italie.

Avant la fin du mois, selon, toute apparence, il y aura bien des bras et des têtes cassés. Dieu veuille que nous nous en tirions à notre honneur! Les Autrichiens, jusqu'à présent, nous ont servis à souhait.

Maintenant que tout le désordre est réparé, vous pouvez dire aux Anglais, qui nous reprochent d'être agressifs, de quelle façon nous étions préparés. Les premières divisions françaises sont arrivées en Italie sans canons et n'ayant que soixante cartouches par homme. L'artillerie de l'ancien modèle n'avait plus de projectiles, et les canons rayés du nouveau modèle n'étaient pas encore prêts. Pour garder le plus longtemps possible le monopole de ces canons, on en fabrique les pièces, ou, pour mieux dire, chaque pièce passe dans trois ou quatre ateliers séparés, dont les ouvriers ne connaissent qu'un genre d'opération. De cette mesure est résultée, au premier moment, une certaine confusion. Pourtant il a suffi de quelques jours de répit pour que tout s'arrangeât.

Nous avons actuellement en ligne quarante-cinq batteries de canons rayés dont on attend merveilles. On en expédie de nouvelles tous les jours. J'ai vu une lettre du général Mac-Mahon à sa mère, où il lui dit qu'il n'a jamais vu une armée mieux équipée et mieux disposée. Il y a actuellement plus de cent vingt mille Français en Italie. L'armée sarde est de soixante-quinze mille hommes, dont cinquante mille excellents.

Si les Autrichiens, mieux avisés, eussent poussé leur pointe, ils auraient pu écraser les Piémontais avant que nous pussions venir à leur secours. Cette bévue est d'un bon augure pour la campagne. Nos gens sont remplis de confiance, l'ennemi semble inquiet. Il a beaucoup de malades et un assez grand nombre de déserteurs.

Avez-vous vu la proclamation du général Giulay? Elle me paraît telle que nous pouvions la souhaiter. Peine de mort pour tout le monde. Si les Lombards ont du sang dans les veines, le moment est venu de le montrer. Il y a ici un nombre prodigieux d'enrôlements volontaires, et l'emprunt va à merveille. Je suis allé hier au Trésor porter mon obole, et j'ai trouvé une queue formidable. En ma qualité de privilégié, je suis entré dans un bureau séparé et l'on m'a dit que les souscriptions déjà reçues faisaient croire qu'au lieu de cinq cents millions, on aurait un milliard ou quinze cents millions. Je pense que l'emprunt autrichien n'a pas le même succès.

L'Allemagne du Midi est toujours très menaçante. Les étudiants s'enrôlent et ne parlent que de marcher sur Paris. Vous avez vu que le principicule de Nassau s'était enrôlé dans l'armée autrichienne; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'il avait été comblé d'attentions par l'empereur, qu'il avait été de toutes les parties [5] pendant plus d'un an, qu'on lui avait fait des cadeaux de toute espèce, et même donné de l'argent, dont il avait grand besoin.

[Note 5: ][ (retour) ] Voir un passage de la lettre VIII où il est parlé d'une aventure arrivée à Fontainebleau, dont le prince de Nassau fut le héros.

L'Angleterre commence, à ce qu'il me semble, à regarder la question avec un peu moins de prévention. Je crois que Persigny sera utile pour démentir les mensonges du Times, et, s'il se peut, renouer l'alliance. S'il ne réussit pas, je crains bien que la guerre ne soit longue et que tout le monde ne s'en mêle à la fin. Si l'Angleterre se sépare de nous, tenez pour certain que nous verrons les Russes à Constantinople.

Adieu, mon cher Panizzi; nous sommes tous dans l'anxiété. Si vous trouvez un moment, donnez-moi de vos nouvelles.