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Biarritz, 17 octobre 1866.

Mon cher Panizzi,

Nous employons très activement le temps qui nous reste et nous faisons tous les jours d'assez longues excursions. L'empereur a repris son activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté.

Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture et à pied, une promenade de six heures dans le voisinage de la Rune. A ce propos, je vous dirai que, sous peu, votre grand exploit équestre perdra beaucoup de son mérite aux yeux de ceux qui n'auront pas connu cette montagne. Elle est traversée par une route et on pourra bientôt arriver en voiture jusqu'à son sommet ; c'est-à-dire qu'on a fait une route, de Saint-Jean de Luz à Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus douces pour les bêtes et les gens.

Je pense que le retour à Paris sera marqué par de grands remue-ménage ministériels. Il me semble impossible que le maréchal Randon, le ministre actuel de la guerre, demeure en place. De grandes dépenses seront nécessaires pour réorganiser l'armée et surtout pour renouveler son armement en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite de cela, je crains fort pour notre ami M. Fould, dont le système économique s'arrange mal avec la nécessité de payer cher et vite une grande quantité de fusils. Il trouverait, je pense, le moyen de faire les changements indispensables avec un peu de temps et sans emprunt, ni taxes nouvelles ; mais on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre les travaux publics. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui l'attaquent en secret et ouvertement auprès du maître. Il y a quelque temps que je vois l'orage se former et grossir, et je l'ai averti. Je ne sais quelle résolution il prendra. S'il quitte le ministère, ce sera une chose très fâcheuse pour le gouvernement ; car il n'est pas facile à remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà sont des plus effrayants. Tout cela est fort triste. La session prochaine s'annonce assez mal et l'opposition aura beau jeu, à coup sûr.

Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent en douceur. Je sais que le gouvernement italien et même Ricasoli ont les meilleures intentions du monde ; mais le pape fera tant de bêtises, il est si à court d'argent, et ses fidèles sujets sont tellement travaillés par Mazzini et consorts, que je ne vois pas moyen d'empêcher une catastrophe. Elle aurait chez nous un retentissement du diable et augmenterait encore nos embarras.

Nous partons d'ici dimanche prochain, après le saint sacrifice de la messe, et nous serons le 22 dans la nuit à Paris. Je pense y rester au moins une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour Cannes. Il me paraît difficile qu'on aille à Compiègne cette année, car on a tant de choses à faire! D'ailleurs, je suis bien déterminé à quitter pour cette année le métier de courtisan. Vous ne vous doutez pas combien il est fatigant.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles à Paris.