CLX
Saint-Cloud, 11 juillet 1869.
Mon cher Panizzi,
J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'ai l'air d'être aux premières loges, mais je ne sais rien et ne vois pas grand'chose. C'est derrière le rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a dans le pays une surexcitation extraordinaire. On dit que c'est l'amour de la liberté qui la produit. Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous avons déjà trop de liberté, et que nous en usons assez mal. En France, on se passionne pour un mot, sans se mettre trop en peine de se qu'il signifie. La Chambre et peut-être la majorité du pays veulent une satisfaction. Il faut qu'on puisse dire : « Le gouvernement personnel a fait son temps ; maintenant, c'est le pays qui gouverne. » L'expérience des différentes tentatives de self government est oubliée. Le vent est au parlementarisme, dont personne pourtant ne se dissimule les défauts. D'un autre côté, on me paraît oublier que, lorsqu'on a mis le doigt dans un engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce qu'on a donné n'a servi qu'à faire demander plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre plus difficile de refuser quelque chose. Vous vous rappelez l'histoire d'Arlequin, qui donne à ses enfants un tambour et une trompette en leur disant : « Amusez-vous et ne faites pas de bruit. »
Mon impression est qu'on est disposé à céder sur tous les points, excepté sur celui de la responsabilité ministérielle ; or, c'est celui auquel on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la responsabilité ministérielle n'a pas empêché Charles X et Louis-Philippe d'être chassés, et que jamais un souverain qui a voulu gouverner par lui-même n'a manqué de ministres. D'un côté, on veut un changement radical à la constitution ; de l'autre, on prétend qu'elle est compatible avec toutes les libertés. Qui cédera? voilà la question, question qui peut amener une catastrophe. La situation est celle d'une émeute qui commence. Le grand nombre des curieux et des indifférents apporte un secours considérable aux tapageurs. Une minorité factieuse peut entraîner la foule des indifférents, et, le mouvement décidé, elle s'en défait en un tournemain.
On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration du gouvernement au Corps législatif annonçant des réformes. Je doute qu'on s'en contente. On cédera un terrain qui permettra à l'ennemi d'attaquer avec plus d'avantage. A mon avis, le plus prudent serait de las tiempo al tiempo ; changer le ministère dont on est las ; en prendre un qui ferait regretter l'ancien, et vivre au jour le jour.
Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne source que l'Allemagne du Nord n'est pas moins agitée et que M. de Bismark nous demande de nous entendre pour faire tête à l'ennemi commun. Mais cet ennemi est bien fort et j'ai grand'peur qu'il ne nous mange.