CLXXI
Cannes, 26 décembre 1869.
Mon cher sir Anthony,
Ne mangeant pas, je suis très faible, mais moins cependant que la logique ne semble l'exiger. La vérité est que l'animal s'affaiblit, et, s'il était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait donné sa démission. Je pense très souvent à ce moment-là, et je me demande s'il est très pénible, s'il vous vient des idées différentes de celles que vous avez en santé, en un mot, si vous avez beaucoup d'ennui à mourir? Vous me répondrez qu'il y a beaucoup de variété dans les morts, et que c'est une loterie où l'on gagne et où l'on perd. La difficulté est d'avoir un bon numéro.
Il y a un Prussien qui a inventé une drogue qu'on appelle chloral, dont on dit merveille. Cela vous fait dormir au milieu de toutes les souffrances possibles. Le docteur X…, ici, en a fait l'expérience l'autre jour sur le pauvre Munro ; mais il s'est trompé dans l'administration du remède et lui a suscité une espèce de volcan dans le bras, où il lui avait injecté ledit chloral. J'espère que, avant le moment où j'en userai, on aura mieux appris à s'en servir.
J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses. L'opposition se compose des évêques allemands, de quelques Français et de quelques Espagnols. Les plus extravagants sont les évêques américains, je dis les Yankees, et après eux, les Anglais. La personne qui m'écrit, et que je crois assez bien informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer l'infaillibilité du pape et toutes les facéties ejusdem farinæ. Il en sera au concile comme au Corso, pendant la Ripresa de' Barberi. De méchantes rosses qu'on a beaucoup de peine à faire trotter, galopent avec fureur par émulation. De même les sept cents évêques vont prendre le mors aux dents par la contagion de l'exemple. Outre les évêques, il vient une grande quantité d'imbéciles qui croient fermement que le concile peut mettre un terme au malaise général et guérir tous les maux de la société. Ces niais-là ne contribuent pas peu à monter la tête aux niais mitrés et au respectable Père qui porte trois couronnes et dont la grande préoccupation est de faire le bonheur du genre humain. Il est très probable que de tout cela sortira quelque énorme brioche. Un schisme est-il possible aujourd'hui? Je ne le crois pas ; mais il y aura maintes difficultés dans les ménages, car les femmes ont toujours grand'peur d'être excommuniées. Le plus probable, c'est que tous les gouvernements catholiques se mettront en hostilité contre le pape.
Adieu, mon cher Panizzi ; je vous parle du concile parce que la politique me fait horreur. Nous allons à tous les diables.