CXL

Cannes, 4 avril 1868,

Mon cher Panizzi,

Comment vous traite le printemps? Et d'abord avez-vous un printemps? On me dit des choses épouvantables du temps que vous avez dans le Nord. C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à présent, et je ne m'en trouve pas plus mal. Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je balance, incertain entre retourner à Paris, ou bien aller à Montpellier ou à Lyon essayer de l'air comprimé, bien que je n'en attende guère un bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris, je serai obligé d'aller plus tard à Montpellier ; mais au moins j'aurai rempli mes devoirs sénatoriaux, et j'étoufferai avec une bonne conscience. Je ne sais pas trop si c'est une grande consolation.

Je lis avec intérêt la discussion du Parlement. M. Gladstone et lord Stanley sont d'habiles orateurs. Il me semble que l'un et l'autre, selon l'habitude parlementaire, sont parfaitement à côté de la question. Tout est fiction dans le système constitutionnel, et on fera un jour une histoire assez curieuse des questions qui ont été traitées dans ce monde sans qu'on en parlât. Au reste, qui est-ce qu'on trompe? comme dit Basile. Tout le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît certain, c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut pas grand'chose à présent. Mais la concession inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être jamais satisfaits.

Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le vieil édifice anglais se démolit. Le premier indice que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit d'aller en bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en Europe, voire de l'autre côté de l'Atlantique. La fameuse constitution américaine s'en va à tous les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a été qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices du même genre.

Ici, les petites explosions républicaines de Toulouse et de Bordeaux ont montré que le parti rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi bête qu'autrefois ; mais on s'applique à lui rendre les voies faciles.

Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, l'autre jour, passer dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il approche beaucoup des années de saint Pierre. Non videbis annos Petri. Ne serait-ce pas un grand miracle s'il manquait à la prédiction?

Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry. Je doute que vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.

Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet été ; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne pourrions-nous pas, nous armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous rencontrer dans quelque Camp du drap d'or? Selon toute apparence, notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la fin de la vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres et les recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas.