L
Paris, 3 juillet 1865.
Mon cher Panizzi,
J'ai dîné vendredi dernier aux Tuileries, où Leurs Majestés m'ont beaucoup demandé de vos nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce sujet. Elle voulait savoir si vous aviez quelque sujet de plainte ou de mauvaise humeur. J'ai répondu que je ne savais rien, sinon que vous travaillez depuis fort longtemps et qu'il était naturel que vous eussiez envie de vous reposer ; que, d'ailleurs, loin d'être de mauvaise humeur, vous étiez un souverain absolu au Museum, que vous imposiez vos volontés de la façon la plus despotique, au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous ne le trouviez pas assez beau. Varaigne aussi s'est fort enquis de vous, ainsi que madame de la Poèze.
L'empereur se porte admirablement et est rajeuni de cinq ans. Il vient de faire une brochure très intéressante sur l'Algérie. Il l'a envoyée presque mystérieusement à quelques personnes. C'est une critique très vive, très bien raisonnée, et à ce qu'il me semble, irréfutable, de la politique suivie en Algérie et de l'administration de la guerre à l'égard de la colonie. Il n'y a qu'une réponse à faire. Pourquoi dire que votre valet de chambre n'est pas en état de faire son service? Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous voulez. Comme style et comme logique, d'ailleurs, il n'a jamais rien fait de mieux.
Il y a ici un marquis de X…, fort lancé dans le grand monde des jeunes gens. Ce monsieur paraît pénétré du principe grammatical : le masculin s'accorde avec le masculin. Il a écrit au jeune Z… une lettre fort touchante : O crudelis Alexi! nihil mea carmina curas ; ou quelque chose de semblable. Z… a montré le billet doux à ses amis et a donné rendez-vous rue du Colysée, à une heure du matin. M. le marquis est venu et a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant une jalousie baissée à un rez-de-chaussée, derrière laquelle se trouvaient une douzaine de membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces messieurs sortirent en masse, rossèrent un peu X…, puis le portèrent dans le bassin des Champs-Élysées. Sorti de là fort refroidi, il alla prier le comte de M… de porter un cartel à Z… ; M… ne voulut pas s'en mêler ; alors il s'est adressé à la justice et a porté plainte contre ses baigneurs. Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries un de ses camarades, son rival auprès d'une cuisinière. Vous voyez que les barbares se civilisent, et que les civilisés s'abrutissent… Je crains que la fin du monde ne soit proche.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si vous pouvez.