LXII

Paris, 2 novembre 1865.

Mon cher Panizzi,

Votre amie la princesse Anna Murat se marie. Elle épouse le duc de Mouchy, qui est des mieux parmi les jeunes gens de ce temps-ci. Il a quinze jours ou un mois de moins qu'elle, deux cent mille livres de rente et une assez jolie figure ; il est très poli et plus naturel que ne sont les cocodès en général. Le drôle, c'est qu'il est allié et parent à tous les plus enragés légitimistes de ce pays. Le duc de Noailles est son oncle. Ira-t-il au mariage? Chi lo sà?

Nous croyions à Biarritz qu'il s'agissait de l'infant don Enrique. Il est vrai que son grand-oncle avait fait fusiller notre grand-père ; mais ce sont de vieilles discussions qui, selon les habiles, ne doivent pas être prises en considération par la politique moderne. Maintenant, quelle sera la position, à la cour, de la princesse Anna et du duc consort? Vous qui êtes un habile homme en fait d'étiquette, vous me l'expliquerez peut-être.

M. Fould se montre fort content de ses finances. On paraît consentir à toutes les économies qu'il propose et qui sont considérables. Il se loue beaucoup du maître et de l'impératrice surtout, qui l'a soutenu très vigoureusement. Si, comme je l'espère, on remet nos finances en bon état, et si quelque imprévu ne survient pas, je ne vois pas trop quel air jouera l'opposition. Les variations sur la liberté de la presse commencent à ennuyer tout le monde.

On dit encore, mais je ne m'y fie pas trop, que les troupes du Mexique reviendront cet été. Il paraîtrait que les États-Unis reconnaîtraient alors Maximilien, et qu'il serait assez fort pour se soutenir. — Amen!

Je ne suis pas content de voir M. Gladstone dans ce ministère Russell. Il me semble qu'il s'expose et qu'il risque de s'user. La situation me paraît être celle-ci : les fractions qui composaient la majorité, n'ayant plus l'adresse, le savoir-faire et l'esprit conciliant de lord Palmerston pour les tenir réunies, vont tirer l'une à droite, l'autre à gauche. Si lord Russell présente un projet de réforme, il sera peut-être battu, et le parti whig est à peu près dissous. S'il garde en portefeuille cette réforme, dont personne ne se soucie beaucoup, les radicaux, les Irlandais et les libéraux niais l'abandonnent, et il peut être battu à la première motion politique. M. Gladstone aura cependant à porter tout le poids de la discussion, toute la responsabilité de la lutte, et, s'il réussit, c'est pour ajouter à la puissance de lord Russell. Sic vos, non vobis. Je crois que, s'il avait en ce moment quelque petit accès de goutte qui l'empêchât de siéger pendant quelque temps, il n'aurait plus ensuite qu'à se baisser pour prendre le portefeuille de premier ministre.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai vu Sa Majesté lundi à Saint-Cloud. Mademoiselle Bouvet est rétablie complètement. L'impératrice est très enrhumée. Je pense qu'on ira à Compiègne vers le 10 ou le 12, si le choléra finit comme il en a tout l'air.