LXXII

Cannes, 22 février 1866.

Mon cher Panizzi,

Je viens de lire le compte rendu de la séance de la Chambre des communes, où s'est décidée la suspension de l'habeas corpus. Je n'ai pas été très content du discours de M. de Gladstone, ni de la discussion en général. Il est évident que personne n'a dit la vérité, et cependant tout le monde a l'air d'être bien convaincu du danger. Si j'avais été lord O'Donoghue (et par parenthèse, pourquoi dit-on « the O'Donoghue » et non « monsieur »?), j'aurais mis en opposition la gravité de la mesure demandée et les misérables petits faits cités par le ministre. Sir G. Grey dit qu'on a trouvé une liste de trois cents conspirateurs, qui possédaient quatre sabres et un revolver, etc. Mais c'est la beauté du régime parlementaire, que personne n'y dit la vérité. Tout est fiction, et pourtant on se comprend, en parlant cette langue mystérieuse, que les initiés pratiquent, je ne sais trop pourquoi.

Ce qui se passe en Irlande devrait éclairer un peu les Anglais et les Français, qui admirent leurs institutions, sur les difficultés du gouvernement de France. Nous avons nos fénians cent fois plus dangereux et plus nombreux, qu'ils ne le sont en Irlande. Donnez à ces gens-là les libertés qu'ils réclament et que M. Thiers dit être nécessaires à tous les peuples, vous aurez en trois mois une révolution. Le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple est, je crois, d'avoir des institutions plus avancées que son intelligence. Lorsqu'on demande pour la France les institutions des Anglais, il faudrait pouvoir leur donner d'abord le bon sens et l'expérience qui les rendent praticables.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous toujours et continuez à vivre vertueusement, puisque cela vous réussit. Je me trouve assez bien malgré un gros rhume, et je suis beaucoup mieux que l'année dernière.