XX

Paris, 5 août 1864.

Mon cher Panizzi,

Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques. La mer était unie comme une glace, et trois dames seulement ont dégobillé ; une vingtaine ont passé du rose au blanc verdâtre, et, quant à moi, j'ai fumé fort tranquillement. Mais le diable, qui me persécute, comme il fait pour tous ceux qui sont bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne et Rue, le piston de notre locomotive a refusé de fonctionner. Nous l'avons raccommodé. Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous étions sous un soleil ardent sans le moindre abri, avec la perspective de recevoir dans le derrière le train parti de Boulogne après nous. Cela a duré une heure et demie. Puis est arrivée une locomotive secourable qui nous a poussés gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous avons pu nous débarrasser de la locomotive inutile, et en prendre une qui nous a menés si grand train, que nous n'avons été que d'une heure en retard. J'ai, pendant ce temps-là, regretté plus d'une fois de n'avoir pas mis dans ma poche quelques sandwiches de cet excellent bœuf salé que j'avais laissé au British Museum.

Dans l'absence du maître, les domestiques font des bêtises. Pendant que César est à Vichy, le ministre de l'intérieur en fait delle grosse. Vous savez ou vous ne savez pas que, depuis un certain décret de la République, les journaux ne peuvent pas rendre compte des débats d'un procès de presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le considérant. Or le Moniteur, qui se fait dans l'officine du ministre de l'intérieur, s'est avisé l'autre jour de publier les débats d'un procès de presse. Il a été aussitôt cité au parquet. Cela fait grand scandale, à ce que je vois par les journaux, et montre quelles espèces de niais sont chargés des détails.

J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on paraît avoir pour les Prussiens la même tendresse que les rats portent aux chats. Vous aurez vu le discours de M. de Beust à la Chambre saxonne. Cela est très divertissant et ne promet pas pour trop tôt le grand teutonique Verein.

Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit, et vous attend à Carabanchel cet automne. Elle commence à mieux écrire votre nom, car elle vous nomme Pañisi au lieu de Panucci. Mais le z toscan est une pierre d'achoppement terrible pour une bouche castillane.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et donnez-vous pour loi d'aller tous les jours chez Brooks[1] à pied. Mettez-moi à ceux de lady Holland.

[1] Le Club libéral dans Saint-James's.