XXVII

Madrid, casa de la Exma Sa condesa del Montijo, 11 octobre 1864.

Mon cher Panizzi,

Me voici à Madrid depuis quelques heures seulement et, ne pouvant dormir, je vous écris. Ce voyage, en vérité, n'est plus une grande fatigue comme autrefois. Plus de passeports et un chemin de fer assez bon qui vous mène de Bayonne ici en seize heures. Quand les employés sauront mieux leur métier, on pourra faire le trajet en dix heures.

Au point de vue de la politique, les affaires sont meilleures vues de près que de loin. Le ministère Mon, qui était une coalition, est tombé devant une autre coalition. Le cabinet Narvaez a l'air assez solide, et sa vieille réputation d'énergie a fait de l'effet sur les ultra-progressistes tapageurs. Reste à savoir ce qu'il deviendra à l'user et comment il se conduira devant les Cortès. Il a deux mois pour s'y préparer, et on a ici comme en tout pays constitutionnel des recettes pour faire parler dans les élections la voix du peuple : vox populi, vox Dei. Narvaez flatte les journalistes et les gens qui aiment les places. C'est un assez bon moyen de réussir. De toute façon, je ne crois plus que je verrai un pronunciamiento de ma fenêtre.

En quittant Paris, vendredi dernier, j'ai vu notre amie de Biarritz. J'ai eu une petite conversation de quatre heures, dont vous pouvez deviner le thème. Elle avait besoin de sfogarsi. Tout est fort triste, plus même que vous ne pouvez l'imaginer, mais n'en dites mot à personne. J'ai donné de bons conseils, je crois, tout en me rappelant le proverbe : « Ne pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce ; » mais je ne sais trop si on les suivra.

La comtesse est en meilleure santé que je ne m'attendais à la trouver. La campagne lui a fait grand bien et de toute manière elle est mieux que l'année passée. Elle vous regrette fort et vous accuse de n'être pas venu par suite de vos préjugés anglais contre l'Espagne. J'ai eu beau l'assurer que vous étiez souffreteux, elle dit qu'un changement d'air aussi radical vous aurait fait grand bien, et que l'air de Madrid, après celui de Carabanchel, est le plus propre à guérir les rhumatismes invétérés.

Je n'ai fait que traverser Madrid, mais il m'a paru notablement embelli. Les boutiques sont très belles, beaucoup de maisons nouvelles, des arbres et de l'eau partout. Avec de l'eau et du soleil, on peut tout faire en ce pays-ci. Le changement qui m'a le plus frappé, c'est le costume des femmes, qui se francise de plus en plus. Or il est aussi impossible à une Espagnole de porter un chapeau qu'à une Française de se coiffer avec une mantille.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous ai-je dit, dans ma dernière lettre, qu'avec ce M. X., dont je vous parlais, la police avait attrapé M. Z., non moins connu. Il y avait longtemps que je lui savais cette réputation-là. Comme il n'y avait pas de mineurs dans la réunion, il n'y a pas matière à procès ; car nos lois ne sont nullement bibliques, comme vous savez ; mais le scandale a été énorme. Notre ami le ministre avait reçu la veille M. Z. et était encore horrifié. Je lui ai dit qu'il prenait la chose trop au sérieux et qu'il ne fallait pas se plaindre de ceux qui s'abstiennent de nous faire concurrence.