L’HOMME QUI SORT
Dans une de mes rares sorties, j’ai rencontré l’homme qui exerce la profession qui m’est la plus antipathique : il se promène. Ce m’est d’ailleurs une bien singulière fatalité : moi qui ne sors jamais sans but, j’ai trouvé cet homme, qui n’en a d’autres que la locomotion, dans un tas d’endroits où un motif raisonnable me poussait, souvent même la nécessité. Il n’est pas très riche, il n’a pas de goûts particuliers, il ne sort pas, comme font les femmes, pour voir les magasins, pour éprouver, suivre ou vaincre la tentation. Il ne sort pas non plus pour chercher des aventures : il est atone et apathique et puis, il ne saurait comment s’y prendre, il est timide, maladroit et indifférent. Il ne sort pas davantage pour jouir de la rue, du mouvement, des couleurs, des physionomies ni des allures ni, quand il pousse jusqu’au bois ou jusque vers quelque jardin excentrique, de la grâce des arbres, de leur verdure heureuse ou des changements que leur imposent les saisons. Non, il sort parce qu’il est moins ennuyeux de marcher sous le ciel que sous un plafond, et il marche dans les rues comme il marcherait sur une route : comme il est civilisé, il appelle cela se promener. Ils sont beaucoup de professionnels de la promenade, à Paris. Ne leur demandez pas, le soir, ce qu’ils ont vu dans la journée. Ils n’ont rien vu, parce qu’ils ne savent pas regarder. Regarder demande un effort et une intelligence qu’ils n’ont pas. Puis ce n’est pas leur affaire. Il y a des gens pour cela, comme il y en a pour se promener : ils se promènent. Que font-ils quand il pleut ? Ils hantent les passages et les auvents d’où ils regardent pleuvoir. C’est même la seule chose qu’ils regardent, parce qu’elle contrarie leur passion. La pluie est le seul spectacle dont ils se rendent compte et peut-être le seul où ils aient conscience d’eux-mêmes.
LA « MARSEILLAISE »
Je suis bien près de l’approuver, ce maire qui a défendu l’exécution de la Marseillaise. Si cet hymne a encore quelque valeur d’entraînement, c’est à condition qu’on n’en abuse pas. Autrement il devient une rengaine et vraiment, on l’a tant prodigué, qu’il donne plutôt l’envie de se réfugier chez soi que de courir à sa suite. La Marseillaise sert à tout, à accompagner les festins officiels, à ouvrir les concours de veaux, à inaugurer les bustes des célébrités départementales et à un tas de choses aussi incomprises et pour laquelle elle n’a pas été faite. Elle y perd toute signification. Comme on entend mentalement les paroles à mesure que va la musique, on se demande ce que veut dire : « Le jour de gloire est arrivé », quand il s’agit de planter un flot de rubans sur l’échine d’un bœuf ? « Aux armes, citoyens ! » quand il s’agit d’attaquer le veau froid aux cornichons ? Cela prête à rire. Mais surtout l’abus de la Marseillaise a fait qu’elle dégage un profond ennui. Sans doute, il faut qu’un hymne national soit connu, mais pour cela il est inutile qu’il soit galvaudé. Pourquoi ne pas accompagner chaque cérémonie d’un air qui lui soit bien adopté ? On ne se douterait vraiment pas, à entendre toujours les mêmes sons, que la musique instrumentale se soit si prodigieusement enrichie depuis soixante ans. Il y a dans cet air à tout faire, je ne sais quel aveu blessant de pauvreté.
Que l’on garde donc la Marseillaise pour les cérémonies militaires. Aussi bien ne convient-elle qu’à des soldats. C’est une marche entraînante. Eux seuls peuvent sans ridicule répéter à satiété : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! » La Marseillaise n’a peut-être été belle que lorsqu’elle était défendue. C’est probablement ces temps-là que veut faire revivre le maire de Troyes.
EN VITESSE !
La loi défend aux automobiles de faire plus de trente kilomètres à l’heure sur les routes et plus de vingt dans les agglomérations. Un magistrat, qui eut souvent à juger les chauffeurs en délire, le rappelait l’autre jour aux intéressés et au public, lequel est fortement intéressé, lui aussi, dans la question, car c’est lui qui fournit la chair à pâté. Tout en s’indignant que la loi ne soit pas mieux respectée, ledit magistrat proposait d’en porter le taux à quarante kilomètres. Est-ce bien fait pour calmer le délire des automobilistes ? Tout au plus pour les faire rire un instant et converser entre augures sur le ton récréatif. Voyons, monsieur, qu’auriez-vous pensé d’une loi prudente qui, il y a vingt ans, eût enjoint aux voitures de ne pas dépasser deux lieues à l’heure sur les routes et de traverser les villages ou suivre les rues au pas ? Vous l’eussiez jugée sévèrement exigeante et destinée à être peu observée, car étant magistrat vous n’ignorez pas toute la psychologie humaine. Mettre entre les mains d’un homme un instrument et lui défendre de s’en servir, ce serait bien hasardeux déjà si les hommes étaient des êtres raisonnables, mais comme ils ne le sont pas, c’est bien plus que hasardeux, c’est proprement insensé. Il est dans la nature de l’homme d’aller jusqu’au bout de son droit, jusqu’au bout de sa force. Monté sur une voiture qui peut faire soixante, quatre-vingts, ou cent kilomètres à l’heure, il la lancera, au moins de temps à autre, à toute vitesse, parce qu’il lui est impossible de résister à un pouvoir dont il ne sent pas immédiatement le danger. Est-ce que votre expérience de l’homme ne vous suggère pas que le seul moyen de réfréner les vitesses folles serait de les rendre impossibles ? Mais confiez donc cette idée aux constructeurs : Ils riront, toute le monde rira et tout le monde continuera à se casser la figure. Ainsi le veulent les tendances de l’esprit humain.