ORAISONS MAUVAISES

I

Que tes mains soient bénies, car elles sont impures !

Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures ;

Lys d’épouvante, leurs ongles blancs font penser sous la lampe,

A des hosties volées dans l’ombre blanche, sous la lampe,

Et l’opale prisonnière qui se meurt à ton doigt,

C’est le dernier soupir de Jésus sur la croix.

II

Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides !

Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides,

Comme dans l’eau fanée, bleue au fond des grottes vertes,

On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes,

Et ce douloureux saphir d’amertume et d’effroi,

C’est le dernier regard de Jésus sur la croix.

III

Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges !

Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège,

Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains,

Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains,

Et l’hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi,

C’est le dernier amour de Jésus sur la croix.

IV

Que ton ventre soit béni, car il est infertile !

Il est beau comme une terre de désolation ; le style

De la herse n’y hersa qu’une glèbe rouge et rebelle,

La fleur mûre n’y sema qu’une graine rebelle,

Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie,

C’est le dernier désir de Jésus sur la croix.

V

Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère !

Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre,

Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux ;

Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux,

Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid,

C’est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

VI

Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes !

Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête,

Ils ont mis leurs talons sourds sur l’épaule des pauvres,

Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres,

Et la boucle améthyste qui tend ta jarretière de soie,

C’est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

VII

Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue !

Fière émeraude tombée sur le pavé des rues,

Son orgueil s’est mêlé aux odeurs de la boue,

Et je viens d’écraser dans la glorieuse boue,

Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix,

La dernière pensée de Jésus sur la croix.

SIMONE
POÈME CHAMPÊTRE
(1898)

I
LES CHEVEUX

Simone, il y a un grand mystère

Dans la forêt de tes cheveux.

Tu sens le foin, tu sens la pierre

Où des bêtes se sont posées ;

Tu sens le cuir, tu sens le blé,

Quand il vient d’être vanné ;

Tu sens le bois, tu sens le pain

Qu’on apporte le matin ;

Tu sens les fleurs qui ont poussé

Le long d’un mur abandonné ;

Tu sens la ronce, tu sens le lierre

Qui a été lavé par la pluie ;

Tu sens le jonc et la fougère

Qu’on fauche à la tombée de la nuit ;

Tu sens le houx, tu sens la mousse,

Tu sens l’herbe mourante et rousse

Qui s’égrène à l’ombre des haies ;

Tu sens l’ortie et le genêt,

Tu sens le trèfle, tu sens le lait ;

Tu sens le fenouil et l’anis ;

Tu sens les noix, tu sens les fruits

Qui sont bien mûrs et que l’on cueille ;

Tu sens le saule et le tilleul

Quand ils ont des fleurs plein les feuilles ;

Tu sens le miel, tu sens la vie

Qui se promène dans les prairies ;

Tu sens la terre et la rivière ;

Tu sens l’amour, tu sens le feu.

Simone, il y a un grand mystère

Dans la forêt de tes cheveux.

II
L’AUBÉPINE

Simone, tes mains douces ont des égratignures,

Tu pleures, et moi je veux rire de l’aventure.

L’Aubépine défend son cœur et ses épaules,

Elle a promis sa chair à des baisers plus beaux.

Elle a mis son grand voile de songe et de prière,

Car elle communie avec toute la terre ;

Elle communie avec le soleil du matin,

Quand la ruche réveillée rêve de trèfle et de thym,

Avec les oiseaux bleus, les abeilles et les mouches,

Avec les gros bourdons qui sont tout en velours,

Avec les scarabées, les guêpes, les frelons blonds,

Avec les libellules, avec les papillons,

Et tout ce qui a des ailes, avec les pollens

Qui dansent comme des pensées dans l’air et se promènent ;

Elle communie avec le soleil de midi,

Avec les nues, avec le vent, avec la pluie

Et tout ce qui passe, avec le soleil du soir

Rouge comme une rose et clair comme un miroir,

Avec la lune qui rit et avec la rosée,

Avec le Cygne, avec la Lyre, avec la Voie lactée ;

Elle a le front si blanc et son âme est si pure

Qu’elle s’adore elle-même en toute la nature.

III
LE HOUX

Simone, le soleil rit sur les feuilles de houx :

Avril est revenu pour jouer avec nous.

Il porte des corbeilles de fleurs sur ses épaules,

Il les donne aux épines, aux marronniers, aux saules ;

Il les sème une à une parmi l’herbe des prés,

Sur le bord des ruisseaux, des mares et des fossés ;

Il garde les jonquilles pour l’eau, et les pervenches

Pour les bois, aux endroits où s’allongent les branches ;

Il jette les violettes à l’ombre, sous les ronces

Où son pied nu, sans peur, les cache et les enfonce ;

A toutes les prairies il donne des pâquerettes

Et des primevères qui ont un collier de clochettes ;

Il laisse les muguets tomber dans les forêts

Avec les anémones, le long des sentiers frais ;

Il plante des iris sur le toit des maisons,

Et dans notre jardin, Simone, où il fait bon,

Il répandra des ancolies et des pensées,

Des jacinthes et la bonne odeur des giroflées.

IV
LE BROUILLARD

Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,

Nous irons comme en barque à travers le brouillard.

Nous irons vers les îles de beauté où les femmes

Sont belles comme des arbres et nues comme des âmes ;

Nous irons vers les îles où les hommes sont doux

Comme des lions, avec des cheveux longs et roux.

Viens le monde incréé attend de notre rêve

Ses lois, ses joies, les dieux qui font fleurir la sève

Et le vent qui fait luire et bruire les feuilles.

Viens, le monde innocent va sortir d’un cercueil.

Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,

Nous irons comme en barque à travers le brouillard.

Nous irons vers les îles où il y a des montagnes

D’où l’on voit l’étendue paisible des campagnes,

Avec des animaux heureux de brouter l’herbe,

Des bergers qui ressemblent à des saules, et des gerbes

Qu’on monte avec des fourches sur le dos des charrettes.

Il fait encore soleil et les moutons s’arrêtent

Près de l’étable, devant la porte du jardin,

Qui sent la pimprenelle, l’estragon et le thym.

Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,

Nous irons comme en barque à travers le brouillard.

Nous irons vers les îles où les pins gris et bleus

Chantent quand le vent d’ouest passe entre leurs cheveux.

Nous écouterons, couchés sous leur ombre odorante,

La plainte des esprits que le désir tourmente

Et qui attendent l’heure où leur chair doit revivre.

Viens, l’infini se trouble et rit, le monde est ivre :

Nous entendrons peut-être, en rêvant sous les pins,

Des mots d’amour, des mots divins, des mots lointains.

Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,

Nous irons comme en barque à travers le brouillard.

V
LA NEIGE

Simone, la neige est blanche comme ton cou,

Simone, la neige est blanche comme tes genoux.

Simone, ta main est froide comme la neige,

Simone, ton cœur est froid comme la neige.

La neige ne fond qu’à un baiser de feu,

Ton cœur ne fond qu’à un baiser d’adieu.

La neige est triste sur les branches des pins,

Ton front est triste sous tes cheveux châtains.

Simone, ta sœur la neige dort dans la cour,

Simone, tu es ma neige et mon amour.

VI
LES FEUILLES MORTES

Simone, allons au bois : les feuilles sont tombées ;

Elles recouvrent la mousse, les pierres et les sentiers.

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

Elles ont des couleurs si douces, des tons si graves,

Elles sont sur la terre de si frêles épaves !

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

Elles ont l’air si dolent à l’heure du crépuscule,

Elles crient si tendrement, quand le vent les bouscule !

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

Quand le pied les écrase, elles pleurent comme des âmes,

Elles font un bruit d’ailes ou de robes de femme.

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

Viens : nous serons un jour de pauvres feuilles mortes.

Viens : déjà la nuit tombe et le vent nous emporte.

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

VII
LA RIVIÈRE

Simone, la rivière chante un air ingénu,

Viens, nous irons parmi les joncs et la ciguë ;

Il est midi : les hommes ont quitté leur charrue,

Et moi, je verrai dans l’eau claire ton pied nu.

La rivière est la mère des poissons et des fleurs,

Des arbres, des oiseaux, des parfums, des couleurs ;

Elle abreuve les oiseaux qui ont mangé leur grain

Et qui vont s’envoler pour un pays lointain ;

Elle abreuve les mouches bleues dont le ventre est vert

Et les araignées d’eau qui rament comme aux galères.

La rivière est la mère des poissons : elle leur donne

Des vermisseaux, de l’herbe, de l’air et de l’ozone ;

Elle leur donne l’amour ; elle leur donne les ailes

Pour suivre au bout du monde l’ombre de leurs femelles.

La rivière est la mère des fleurs, des arcs-en-ciel,

De tout ce qui est fait d’eau et d’un peu de soleil :

Elle nourrit le sainfoin et le foin, et les reines

Des prés qui ont l’odeur du miel, et les molènes

Qui ont des feuilles douces comme un duvet d’oiseau ;

Elle nourrit le blé, le trèfle et les roseaux ;

Elle nourrit le chanvre ; elle nourrit le lin ;

Elle nourrit l’avoine, l’orge et le sarrasin ;

Elle nourrit le seigle, l’osier et les pommiers ;

Elle nourrit les saules et les grands peupliers.

La rivière est la mère des forêts : les beaux chênes

Ont puisé dans son lit l’eau pure de leurs veines.

La rivière féconde le ciel : quand la pluie tombe,

C’est la rivière qui monte au ciel et qui retombe ;

La rivière est une mère très puissante et très pure,

La rivière est la mère de toute la nature.

Simone, la rivière chante un air ingénu,

Viens, nous irons parmi les joncs et la ciguë ;

Il est midi : les hommes ont quitté leur charrue,

Et moi, je verrai dans l’eau claire ton pied nu.

VIII
LE VERGER

Simone, allons au verger

Avec un panier d’osier.

Nous dirons à nos pommiers,

En entrant dans le verger :

Voici la saison des pommes.

Allons au verger, Simone,

Allons au verger.

Les pommiers sont pleins de guêpes,

Car les pommes sont très mûres :

Il se fait un grand murmure

Autour du vieux doux-aux-vêpes.

Les pommiers sont pleins de pommes,

Allons au verger, Simone,

Allons au verger.

Nous cueillerons la calville,

Le pigeonnet et la reinette,

Et aussi des pommes à cidre

Dont la chair est un peu doucette.

Voici la saison des pommes,

Allons au verger, Simone,

Allons au verger.

Tu auras l’odeur des pommes

Sur ta robe et sur tes mains,

Et tes cheveux seront pleins

Du parfum doux de l’automne.

Les pommiers sont pleins de pommes,

Allons au verger, Simone,

Allons au verger.

Simone, tu seras mon verger

Et mon pommier de doux-aux-vêpes ;

Simone, écarte les guêpes

De ton cœur et de mon verger.

Voici la saison des guêpes,

Allons au verger, Simone,

Allons au verger.

IX
LE JARDIN

Simone, le jardin du mois d’août

Est parfumé, riche et doux :

Il a des radis et des raves,

Des aubergines et des betteraves

Et, parmi les pâles salades,

Des bourraches pour les malades ;

Plus loin, c’est le peuple des choux,

Notre jardin est riche et doux.

Les pois grimpent le long des rames ;

Les rames ressemblent à des jeunes femmes

En robes vertes fleuries de rouge.

Voici les fèves, voici les courges

Qui reviennent de Jérusalem.

L’oignon a poussé tout d’un coup

Et s’est orné d’un diadème,

Notre jardin est riche et doux.

Les asperges tout en dentelles

Mûrissent leurs graines de corail ;

Les capucines, vierges fidèles,

Ont fait de leur treille un vitrail,

Et, nonchalantes, les citrouilles

Au bon soleil gonflent leurs joues ;

On sent le thym et le fenouil,

Notre jardin est riche et doux.

X
LE MOULIN

Simone, le moulin est très ancien : ses roues,

Toutes vertes de mousse, tournent au fond d’un grand trou :

On a peur, les roues passent, les roues tournent

Comme pour un supplice éternel.

Les murs tremblent, on a l’air d’être sur un bateau

A vapeur, au milieu de la nuit et de l’eau :

On a peur, les roues passent, les roues tournent

Comme pour un supplice éternel.

Il fait noir ; on entend pleurer les lourdes meules,

Qui sont plus douces et plus vieilles que des aïeules :

On a peur, les roues passent, les roues tournent

Comme pour un supplice éternel.

Les meules sont des aïeules si vieilles et si douces

Qu’un enfant les arrête et qu’un peu d’eau les pousse :

On a peur, les roues passent, les roues tournent

Comme pour un supplice éternel.

Elles écrasent le blé des riches et des pauvres,

Elles écrasent le seigle aussi, l’orge et l’épeautre :

On a peur, les roues passent, les roues tournent

Comme pour un supplice éternel.

Elles sont aussi bonnes que les plus grands apôtres,

Elles font le pain qui nous bénit et qui nous sauve :

On a peur, les roues passent, les roues tournent

Comme pour un supplice éternel.

Elles nourrissent les hommes et les animaux doux,

Ceux qui aiment notre main et qui meurent pour nous :

On a peur, les roues passent, les roues tournent

Comme pour un supplice éternel.

Elles vont, elles pleurent, elles tournent, elles grondent

Depuis toujours, depuis le commencement du monde :

On a peur, les roues passent, les roues tournent

Comme pour un supplice éternel.

Simone, le moulin est très ancien : ses roues,

Toutes vertes de mousse, tournent au fond d’un grand trou.

XI
L’ÉGLISE

Simone, je veux bien. Les bruits du soir

Sont doux comme un cantique chanté par des enfants ;

L’église obscure ressemble à un vieux manoir ;

Les roses ont une odeur grave d’amour et d’encens.

Je veux bien, nous irons lentement et bien sages,

Salués par les gens qui reviennent des foins ;

J’ouvrirai la barrière d’avance à ton passage,

Et le chien nous suivra longtemps d’un œil chagrin.

Pendant que tu prieras, je songerai aux hommes

Qui ont bâti ces murailles, le clocher, la tour,

La lourde nef pareille à une bête de somme

Chargée du poids de nos péchés de tous les jours ;

Aux hommes qui ont taillé les pierres du portail

Et qui ont mis sous le porche un grand bénitier ;

Aux hommes qui ont peint des rois sur le vitrail

Et un petit enfant qui dort chez un fermier.

Je songerai aux hommes qui ont forgé la croix,

Le coq, les gonds et les ferrures de la porte ;

A ceux qui ont sculpté la belle sainte en bois

Qui est représentée les mains jointes et morte.

Je songerai à ceux qui ont fondu le bronze

Des cloches où l’on jetait un petit agneau d’or,

A ceux qui ont creusé, en l’an mil deux cent onze,

Le caveau où repose saint Roch, comme un trésor ;

A ceux qui ont tissé la tunique de lin

Pendue sous un rideau à gauche de l’autel ;

A ceux qui ont chanté au livre du lutrin ;

A ceux qui ont doré les fermoirs du missel.

Je songerai aux mains qui ont touché l’hostie,

Aux mains qui ont béni et qui ont baptisé ;

Je songerai aux bagues, aux cierges, aux agonies ;

Je songerai aux yeux des femmes qui ont pleuré.

Je songerai aussi aux morts du cimetière,

A ceux qui ne sont plus que de l’herbe et des fleurs,

A ceux dont les noms se lisent encore sur les pierres,

A la croix qui les garde jusqu’à la dernière heure.

Quand nous reviendrons, Simone, il sera nuit close ;

Nous aurons l’air de fantômes sous les sapins,

Nous penserons à Dieu, à nous, à bien des choses,

Au chien qui nous attend, aux roses du jardin.