QUATRIÈME ÉPISODE
(Le soir.—Une salle du palais, éclairée par une faible veilleuse.—Entre Phénissa, les bras pleins de roses.)
PHÉNISSA
Oh! comme c'est noir, ici! Comme c'est froid! Comme c'est vide! Où sont-ils? Où est-il, lui? Il me délaisse, toutes les nuits, et je ne le vois pas de la journée. Il ne m'a pas embrassée une fois, depuis tel soir lointain où mon désir vainquit son ennui... Pourquoi est-il si sombre et si muet? Le remède? Il n'a qu'à m'aimer comme je l'aime,—surtout depuis que ses baisers ont fait fleurir ma chair! Ma jeunesse va s'épanouir, je vais être féconde, je vais donner au monde une vie nouvelle. Il me semble que je suis le premier anneau d'une longue chaîne d'amour, si longue qu'elle enlace les arbres et les montagnes, si longue qu'elle traverse les déserts, les fleuves et les mers,—une longue chaîne d'êtres heureux et fiers! Je me sens la créatrice d'une race inconnue et formidable, moi, toute petite, moi l'enfant initiée à peine, je me sens devenir la mère d'une lignée de géants. Sors de moi, fils prédestiné, et, fécond à ton tour, va féconder les matrices qui attendent leur maître! Je voudrais qu'il fût sorti, je voudrais qu'il fût grand déjà et déjà en toute sa force, car sa mission est lourde: il doit pacifier les hommes. Mais il affligera les coeurs durs et il réjouira les affligés. Fils de la charité, il sera la justice. Ils le savent bien, eux, les miens, ceux que j'ai choisis entre les plus laids et entre les plus affamés, et quand les pauvres me baisent la main, ils regardent mon ventre, et quand ils mangent leur pain, ils pensent à mon fils, l'Avenir! Oh! viens, créature de l'universel désir, réalise-toi par moi, et s'il te faut tout mon sang pour vivre, dessèches mes veines!...
Quel bruit?... Non, rien. Quel silence! Comme je suis seule! Je me trouve mal... Quelle tristesse, quelle nuit! Je me trouve mal... Non, je suis lasse, seulement, mais si lasse qu'il me semble que je tombe, que je roule, que je m'en vais vers un abîme... J'ai cueilli trop de fleurs. Où sont-elles? Je ne vois plus rien. J'ai cueilli trop de roses... Il me semble qu'on me cueille aussi, comme une rose... Je sens un arrachement...
(Entre le Pauvre)
Qui est là? Toi? C'est vrai, je t'ai promis une aumône, je t'ai dit de venir ce soir... mais je ne sais plus...
LE PAUVRE
Viens, Reine, viens! ils t'attendent, ils sont là, tous. Ils veulent te voir, ils ont peur, ils ont des pressentiments, ils se disent des choses entre eux... Ils t'emmèneront, viens, tu seras leur Reine, viens! N'as-tu pas peur, toi aussi? N'as-tu pas peur de mourir?
PHÉNISSA
Oui, tout d'un coup j'ai senti cela, j'ai peur, j'ai peur de mourir...
LE PAUVRE
Viens vivre! Viens réaliser la prophétie! Ecoute ce qu'a dit la Voix:
»En moi germe la haine des humiliés et j'ai des dents aiguës.
»Je rognerai leur gloire et leur état d'être heureux: la certitude des mâles retombera dans la ténèbre des glabres.
»Le sang illuminera mon étendard blanc.»
Viens réaliser la prophétie.
PHÉNISSA
Oui, va leur dire que je suis leur Reine. Qu'ils viennent me chercher, qu'ils viennent tous!
LE PAUVRE
Tu réaliseras la prophétie: «Le sang illuminera ton étendard blanc».
PHÉNISSA
Non, pas de sang sur mon étendard, pas de sang sur mes mains! Je ne suis pas cruelle,—non! mais j'absous votre cruauté si elle sauve celui que je porte, le prince futur. Va leur dire qu'ils viennent, je suis leur Reine!
(Le Pauvre s'en va.)
Reine des Pauvres, Reine de ceux qui n'existent qu'en puissance et en volonté, Reine de ceux de demain, Reine de la forêt naissante qu'engraissera la pourriture des vieux troncs éventrés, Reine de la jeunesse, de la vie et de l'avenir! Peuple des misérables, mon coeur faible bat pour ta souffrance avec la force et la majesté d'un océan. Vogue sur l'océan de mon coeur, peuple triste, vogue parmi la tempête vers le continent que rougit la pourpre d'une aube adorable, vogue! Ta douleur est l'insubmersible radeau que nulle vague n'engloutira jamais,—d'entre l'écrasement des avalanches et d'écume elle resurgit, elle vogue vers l'avenir! Vogue, peuple des misérables!
Phébor, mon maître, adieu! Père inconscient du futur, adieu! Présent qui as fécondé le lendemain, adieu!
Que se passe-t-il en moi? Quelle est la voix qui parlait en moi? Où suis-je? J'ai peur! Oh! mes mains tremblent, mes jambes tremblent!... Il me semble qu'un vent froid passe sur moi... Où suis-je? Ah! le vent m'emporte, le vent m'emporte dans les espaces.
(Entre Phébor.)
Phébor, soutiens-moi!
PHÉBOR
Il la reçoit dans ses bras et l'étrangle.
Là, là! Elle est morte bien doucement, comme une perdrix blessée qu'on achève... C'est fait... Elle est venue au devant du lacet... Où vais-je la mettre?... Dans ce coin-là...
(Il la couche, puis la traîne par les cheveux.)
Elle est lourde... Oh! oh! Son ventre est énorme!... Elle ne mentait pas, elle était grosse. De moi! Bien, je reprends mon sang, je bois le vin que j'avais versé dans son verre... Des fleurs! Pourquoi toutes ces fleurs? Des roses, des roses, des roses... Ainsi, je viens de la tuer... C'est fait. Quoi? Qu'ai-je fait? Rien. Elle était morte, quand j'ai serré son cou, un peu trop fort... Ce n'est pas moi... Pauvre enfant!
(Il prend des roses et les jette sur elle.)
Elle a remué! J'ai vu ses doigts se mouvoir comme pour prendre une des roses...
Son ventre aussi, son ventre s'agite...
Ah! criminel imbécile qui n'a pas su tuer du premier coup!...
(Il arrache de sa gaine une des épées qui pendent aux murs.)
Lâche qui n'ose pas recommencer!... Lâche qui reste à moitié du crime!... A-t-elle remué vraiment?... Oui, elle remue!...
(Il lui perce le coeur, puis le ventre.)
Ah! le sang, quel philtre! La vue du sang m'exalte! Voilà les roses blanches devenues toutes rouges! Ah! les belles roses rouges!
(Des voix, dehors, chantent.)
Les sirènes
Etaient trois reines,
Chacune a choisi son roi.
Les sirènes,
Etaient trois reines,
Sois notre reine, ô Messagère!
PHÉBOR
Qui chante en ce moment, en un tel moment, quand l'oeuvre vient de s'accomplir, quand la fécondité vient d'être niée, quand le désir gît dans son sang, quand l'avenir vient d'être étranglé, quand le présent triomphe, quand Goliath a égorgé David? Quelle est cette chanson stupide? Chante, peuple hideux, la Messagère est morte!
(Entre Phéna.)
PHÉNA
O Phébor, gloire à toi! honneur à toi! amour à toi! Tu as délivré le monde de la tyrannie de l'espoir.
(Entre le Pauvre.)
PHÉNA
Le Pauvre! Phébor arrête-le, tiens-le!
(Courant à la porte et criant:)
Le Pauvre a tué Phénissa! Venez, venez!
(Pendant que Phébor, après une courte lutte, écrase sous son genou le Pauvre que l'épouvante paralyse, entrent les femmes, qui s'empressent en gémissant.)
LES SUIVANTES
O Phénissa! O Phénissa! O Phénissa!
LA PETITE
Elle a recueilli toutes les roses et les épand sur la morte.
O Phénissa, c'est donc encore à moi de saluer par des fleurs la nouvelle épouse,—ô Phénissa, entrée dans le lit de la mort!
LES SUIVANTES
Dans le lit de la mort, ô Phénissa!
LA PETITE
O Phénissa, qui nous aimais, qui nous baisais si tendrement que tes baisers étaient des gouttes d'élixir!
LES SUIVANTES
Si tendrement, ô Phénissa!
LA PETITE
O Phénissa, qui aimais les malheureux et qui voulais la gloire des pauvres!
LES SUIVANTES
La gloire des pauvres, ô Phénissa!
LA PETITE
O Phénissa, tes humbles filles t'offrent les dernières fleurs, ô Phénissa!
LES SUIVANTES
O Phénissa! O Phénissa! O Phénissa!
(Des soldats et des valets entrent en tumulte.)
PHÉNA
Voici celui qui a tué Phénissa.
LE PAUVRE
Se débattant sous les étreintes.
Non, non, ce n'est pas moi. Voilà...
PHÉBOR
Bâillonnez-le pour l'empêcher de mentir.
Août-Septembre 1893.