I

Quelques médecins ont proposé très sérieusement, au nom de la science, au nom de la vertu, au nom du bien social (car les idées vivent dorénavant dans la promiscuité la plus triste), de considérer comme un délit tout acte sexuel perpétré en dehors du mariage. C'est le désir de M. Ribbing[61], entre autres, et le désir de M. Féré, auteurs tous les deux de dissertations plutôt provocatrices. Les ouvrages de ces éminents docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures secrètes les surannés manuels des confesseurs et les piquantes dissertations in sexto qui charmèrent tant de collégiens; ils ont même chassé du tiroir, tel est le prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune et la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont médiocres, ces professeurs de sexualité, à peine moins qu'un Meursius! J'ai lu presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas rencontré un seul qui m'apprît quelque chose de nouveau, quelque chose qu'ignorerait un homme qui a vécu et qui a regardé la vie des autres hommes. Il y a quelques années, on poursuivit devant les tribunaux le travail d'un certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet galant, les «perversions de l'instinct sexuel», et cela parut ridicule, car les plus fortes révélations du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les Priapées, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux derniers siècles, la littérature grave est peu abondante sur ces matières, réservées à l'arrière-boutique des libraires voués à la place de Grève, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait aux curiosités; c'est aussi que la sodomie était tenue pour un crime capital et que le saphisme, au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents le passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe siècle, il était avoué et entré dans la galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos la vertueuse Maintenon. On appelait cela «un commerce innocent», et de tels jeux on raillait la «joie imparfaite»[62], et les «secrétaires des demoiselles» donnent pour ces petites intrigues des modèles d'épîtres amoureuses. Notre civilisation, en devenant démocratique, s'est mise à tout prendre au sérieux; le monde fut guidé par des parvenus intellectuels qui se prirent à trembler devant le catéchisme que les aristocraties de jadis faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi qu'il s'est formé une morale sexuelle et qu'on est amené à traiter sérieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions que l'humanité a depuis longtemps résolues à son profit.

Note 61: [(retour) ]

L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales, p. 215.

Note 62: [(retour) ]

Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon et parlant à sa compagne. Cette pièce se trouve dans plusieurs Recueils du temps.

«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la santé et l'impuissance de manger beaucoup.» La chasteté se définit par les mêmes mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins honnête. Et on devrait peut-être en rester là et s'amuser à varier à l'infini les nuances relatives d'une maxime diététique qui aurait fondé une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à toutes les autres; car il y a un impératif physiologique et nous n'avons de moyen de lui résister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour se faire obéir. Cette faiblesse est un signe de décadence organique; l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité de se nourrir; c'est la diète, c'est la continence. On s'imagine généralement que les hommes chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle tyrannie; la continence du clergé est pour les femmes l'exemple d'un martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent les termes tels qu'ils se posent dans le thème d'une bonne logique.

L'homme qui, de son plein gré, se voue à la continence, c'est qu'il est glacé. Voilà la vérité. Et la femme qui entre volontairement dans un couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels. Leur chasteté est un état physiologique et qui, en général, ne comporte pas plus l'idée de vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a ou il n'y a pas désir et, hors les cas où il n'est que morbide, le désir se résout en acte. Cela est particulièrement impérieux dans la sexualité; l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant mu par aucune idée religieuse, parle ici comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre la turbulence sexuelle[63].» Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation vertueuse ou de la vertu forcée; la vertu physiologique, celle qui est la conséquence légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du moins de telles «sauvegardes». On n'agit décemment qu'en conformité avec sa propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après les ordres d'une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste à nous demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car aux grands maux les grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux, il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question que traitent très sérieusement les casuistes, et quelques-uns sont indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe.

Note 63: [(retour) ]

L'Instinct sexuel; évolution et dissolution, p. 301.

La science, qui ne devrait être que la constatation des faits et la recherche des causes, en est arrivée, par impuissance de faire son devoir, à la période législatrice. L'amour libre engendre des maux évidents et que nul ne dénie: une loi contre l'amour; l'alcool est néfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, ou peut-être le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels à certains tempéraments? Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle pas codifiée comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, ni atteints, même par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de donner tant de soins à l'amélioration de la race des chiens et des chevaux, quand on néglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les socialistes reprennent ingénieusement les idées, pensait aussi que, la génération étant faite pour conserver l'espèce, l'acte par quoi elle est assurée doit être soustrait aux caprices particuliers. Mais le théologien trouva dans la discipline de l'Église un frein à sa logique; Campanella qui, quoique moine et bon moine, prétend au droit de rédiger des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, est allé jusqu'au bout de la théorie. Son organisation de l'amour est épouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle de la tyrannie scientifique:

«L'âge auquel on peut commencer à se livrer au travail de la génération est fixé pour les femmes à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et un ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d'un tempérament froid; en revanche, il est permis à plusieurs autres de voir avant cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission leur est accordée, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des moyens contre nature; des maîtresses matrones et des maîtres vieillards pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un tempérament plus ardent stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement préposé à la génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent être plus ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent réciproquement le mieux. C'est après s'être baignés et seulement toutes les trois nuits qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des hommes grands et bien constitués; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments se fondent et qu'ils produisent une race bien constituée... L'homme et la femme dorment dans deux cellules séparées jusqu'à l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin décident quelle est l'heure la plus propice[64].» L'astrologue donne à ce programme érotique un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue manque au projet de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait sa réhabilitation que de tenir désormais la chandelle conjugale et de donner aux époux, sur l'avis de la Faculté, le signal du départ.

Note 64: [(retour) ]

La Cité du Soleil; trad. de J. Rosset, p. 181, Oeuvres choisies de Campanella. Paris, 1847.

On aurait pu aussi bien citer Platon, République, V, que Campanella suit d'assez près, mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, en tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le rêveur du XVIIe siècle. L'absence de psychologie sérieuse, de sages observations scientifiques, donne à toute cette philosophie politique de jadis un air décidément enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle «avancé», les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, à cause de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la queue avec un entêtement doux. Comme Platon est supérieur, aux deux livres VIII et IX de cette même République, où il considère l'histoire pour en tirer une philosophie! Là il travaille sur des faits réels et non plus sur des faits créés par sa logique ou celle de Lycurgue. Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le plus cruel éloge en disant: «Qui connaît Platon le retrouve partout dans les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» Non, c'est ici le coin des utopistes; disons: ces grands enfants.

Plus heureux que Platon et que Campanella, les législateurs modernes de l'amour ouvrent une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière tyrannique des démocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles les lois tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une certaine conscience de son incapacité à se conduire et il est assez probable qu'il accepterait avec plaisir, en même temps qu'une loi qui l'empêcherait de se soûler, une loi qui le protégerait contre la syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des libertés humaines; après qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible de supprimer, les autres subiront une réglementation rigoureuse. Sur quoi pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, répond M. Féré, qui philosophe volontiers et pas sans talent, «sur l'utilité privée et publique, sur l'utilité dans le milieu actuel qui est la morale actuelle». C'est un principe, cela, et il commence à se répandre. Ne le prenons pas au tragique, cependant, car les théories individualistes fournissent pour le détruire assez d'arguments connus et souvent maniés. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand Auguste Comte en fit la base de son système social, un homme d'esprit reconnut aussitôt qu'il s'agissait de créer une humanité heureuse avec des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. La critique est bonne, puisqu'elle s'attaque directement à l'idée même. On peut la préciser.