I

La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de vérifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence même quotidienne, est aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange perpétuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions communément appelées charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et souvent de vanité,—mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de capter l'attention et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que le mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation et jusqu'au mensonge, car elles arrivent à faire croire qu'elles ont seules droit au nom d'actes de charité, alors que leur principe les range parmi les plus ordinaires gestes du commerce.

Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux, vente, achat, échange: gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie; se défaire d'un remords; échange d'une monnaie contre une bénédiction; achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problématique, d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. Ce dernier principe est seul en cause quand la charité, acte d'amour ou acte de pitié, prend un caractère noblement égoïste et conforme à la destinée de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans l'exercice des sentiments qui lui font éprouver fortement la joie de la supériorité personnelle. Par les actes d'amour et de pitié qui souvent se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle où elles haussent délicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir et même de devenir unique; créateurs d'allégresses vraiment divines, ces actes ont les mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment celui qui les accomplit avec pureté; ils le dressent sur la colonne du Stylite d'où les cailloux du désert ne sont que des grains de sable, d'où le sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais là encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat peut s'acquérir, le désintéressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est pas toujours ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou de pratique ne souille de tels actes (ils peuvent être, cela est toujours sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous faut chercher le principe de la charité parfaite.

Le principe de la charité est le don gratuit, pur et simple, sans désir, sans espérance, sans but. La nature et l'humanité la plus voisine de la nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir inconscients: la charité de la fleur, la charité du châtaignier, la charité du boeuf, la charité du chien,—la charité du génie, la charité de la beauté,—la charité de la mer, la charité du soleil,—la charité de Dieu (dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon les lois, la succession des phénomènes et l'activité de l'intelligence;—mais la véritable charité est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa propre personnalité et d'après les règles de sa logique intérieure et individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est ni le lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus forte d'autres intelligences, ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe ou métal ou créature vivante, il n'offre à la frairie des êtres et des choses que l'opulence naturelle d'un généreux égoïsme, conforme au rythme, adéquat aux gestes divins.

La plus grande charité est donc de vivre et de consentir à être dans la prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rôle aux relations qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la succession de ses phénomènes et l'activité de son intelligence: en cela, l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il atteint le sommet suprême de la charité, qui est l'amour de soi-même en quoi est impliqué le don de soi-même.

Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement le plus simple on identifie, à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et le non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: l'égoïsme pense l'amour, et, pensé l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le monde. Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres, s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un mouvement sûr extend, à partir du point de chute, jusqu'à une limite inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes de la charité commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie par une grenouille.