II
DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE
L'IDÉALISME
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Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo. Ovide, Métam., III, 430. |
INTRODUCTION
Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point philosophique, mais morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré des méditations assidues, triompher de mes hésitations par la méthode de la logique directe. Et bien au contraire; poussée à son extrême, la théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions, pratiquement, au néronisme ou au fakirisme, selon qu'elle évolue en des intelligences actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai noté antérieurement)[69], au despotisme ou à l'anarchie[70].
Note 69: [(retour) ]
V. L'Idéalisme, pp. 16-17.
Note 70: [(retour) ]
On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, l'Ile de la liberté (Echo de Paris, juillet 1892).
Or, sans être pourtant le disciple de la prudence philosophique qui, arrivée au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien reposée? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes, et, ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune des routes frayées, et de m'en aller à travers champs.
En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, ni à l'autre des deux conséquences que j'ai dites,—car elles pouvaient être nécessaires et inéluctables—j'ai songé que peut-être elles n'étaient ni nécessaires, ni inéluctables, soit en métaphysique, soit en politique, soit relativement à notre conduite privée dans la vie, lorsque, mus par l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de mettre notre vie d'accord avec nos principes.
(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.)
On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, que je me contredis; mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la droite voie de la logique, est plutôt le fait des esprits simples,—je ne dirai pas médiocres, ce qui serait bien différent. Aucun des grands philosophes allemands[71] n'a été purement logique: ni Kant, bifurquant vers la raison pratique, ni Fichte, prônant le patriotisme[72], ni Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et Jésus, lui-même, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, après le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il profère le «Rendez à César...». Logiquement, il devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon royaume, qui n'est pas de ce monde, et César comme le reste.» Mais en prononçant cette négation: «pas de ce monde,» il affirmait «ce monde», et il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» devaient nécessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volonté.
Note 71: [(retour) ]
Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.
Note 72: [(retour) ]
Discours à la nation allemande.
Revenons à la pathologie de l'idéalisme.
Négligeant provisoirement les conséquences sociales d'une doctrine qui, d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux alléguer qu'un néronisme de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et même, pour simplifier l'enquête, laissons encore de côté le pseudo-fakirisme. Il nous suffira d'avoir à faire la critique du néronisme mental, plus clairement appelé le narcissisme.
Narcisse,
Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,
et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même: Ovide, sans le savoir, a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers élégant[73].
Note 73: [(retour) ]
Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles; ils sont la fontaine scellée ou le hortus conclusus. On passe devant la source dormante sans même désirer y boire une gorgée d'eau pure; et devant le jardin muré, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir même une toute petite rose au mystérieux rosier. (Un conte, qui détient bien d'autres secrets, la Belle et la Bête, m'a fait comprendre cela et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis capable.) En un temps où il n'était pas à la mode d'aller boire à la fontaine de Narcisse, l'abbé Banier disait, en commentant Ovide: «L'histoire de Narcisse, si bien écrite par notre poète, est un de ces faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important.»
Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hélas! afin d'être clair, des choses mille fois déjà redites. C'est une éternelle nécessité: les hommes sont si crédules à la négation que la vérité leur semble un conte de fées, et que tous vivent, les réprouvés dans l'obscure forêt de l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt du doute:
Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva oscura Che la diritta via era smarrita[74].
Note 74: [(retour) ]
Dante, Inf., I, 1-3.
CHAPITRE PREMIER
HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE
Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une représentation mentale, une hypothèse que je pose[75], nécessairement[76], quand la sensation éveille ma conscience: l'objet n'est perçu par moi que comme partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma pensée; je ne lui accorde qu'une vie objective, précaire et limitée par mes besoins d'hypothèse[77].
Note 75: [(retour) ]
Fichte, Théorie de la Science.
Note 76: [(retour) ]
Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique ou psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, l'extase, etc., le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse peut être créée a priori: fausses sensations ou hallucinations. Le «nécessairement» est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable jusqu'à preuve du contraire.
Note 77: [(retour) ]
La perception est toujours critique, en ce sens qu'elle est relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais aussi à mes desiderata actuels: elle est influencée par le désir, par la crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou même virtuelles: je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix ans, et je commence sans doute aujourd'hui, à le percevoir comme je le percevrai dans dix ans. Les goûts changent, et d'un jour à l'autre; appliquée à l'amour, cette insinuation paraîtra très claire.
Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la contradiction des termes) la subjectivité de l'objet, je songe à pousser plus loin l'analyse.
Laissant le moi qui m'est connu (au moins par définition), je veux, pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier l'objet c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; l'objet se mêle à moi, mais à la manière de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant, et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne peut me laisser indifférent.
Je suis donc limité, ou modifié,—et j'admets encore à priori cette limitation, sans toutefois préjuger si elle m'est imposée ou si je me l'impose moi-même par une loi de mon organisme psychique; j'admets l'objet ou monde extérieur; j'admets que, inexistant et projeté hors de moi par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique de ma conscience,—bien que lui-même causé par ma conscience; j'admets cela, car Homunculus, créé dans ma cornue, surgit et me tient tête;—et il parle!
En effet, en décomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai trouvé qu'il se différencie selon deux modes, deux illusions, mais que différentes! l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui me résiste, l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet pensée:—l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, parce qu'il me ressemble.
Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde extérieur où je rencontre ce frère n'est autre chose, je le sais, que ma pensée même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce frère gravite autour de mon aimant, particule de mon désir, moi aussi, particule de son désir, je gravite autour de son aimant; le monde dont il fait partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe qu'en lui,—et, relativement à sa pensée, je dépends de sa pensée: il me crée et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il m'écrit et il m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.
Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit et m'écrase, car s'il n'est rien que ma pensée, quand je le pense,—il est tout quand il se pense lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.
Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire par moi-même, et je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse de la pensée. Me voilà donc limité par ma propre pensée, et plus je pense plus je me limite, plus je crée d'obstacles au développement de mon primordial absolutisme; devenue pareille à l'oeil à facettes d'une mouche, ma pensée multiplie les ennemis de son unité et j'ai devant moi la formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il gêne également ma liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me force à «entrer en pourparlers» avec lui.
A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis le faire, autant que me le permet ma nature, son existence hypothétique,—et nécessairement s'il me rend la pareille. Ce n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés et de réciproques concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie à celui qui me la laisse,—et à celui qui m'a retiré de l'abîme et qui en m'en retirant y est tombé lui-même, je jette à mon tour la corde du salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne seront que de périodiques instants et nous y jouirons des magnifiques alternatives de la lumière et de l'ombre:
...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78].
Note 78: [(retour) ]
Virg., Æn., VI, 121.
Et voici comment raisonne Pollux:
«L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pensée hypothétique que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-delà de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que cette pensée me pense...»
Il se reprend:
«Pourtant, je suis,—et absolument[79]!»
Note 79: [(retour) ]
Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute réalité,—toujours jusqu'à preuve du contraire.
Il réfléchit et continue:
«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-même; il dit, lui aussi: Je suis,—et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient en s'affirmant; ils s'affirment en se niant.
»Pour être pensé, il faut donc que je me nie moi-même,—mais je retrouverai dans l'autre pensée l'image de ma propre négation renversée et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense.»
Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité avec son frère mortel.
CHAPITRE DEUXIÈME
VIE DE RELATION
La métaphysique pose des axiomes, l'expérience les vérifie; si elle n'en a pas le droit, elle le prend.
L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et sa pensée oeuvre la tapisserie que nous sommes—à l'envers—: hommes, bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point du cercle pour revenir au même point du cercle, et ce simple mouvement, toujours le même, est infiniment fécond.
Pour l'intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes différentes; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite à soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pensée se résorbe et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dévore elle-même et se résout en la non-pensée[80]. La pensée d'autrui est le miroir même de Narcisse, et sans lequel il serait ignoré éternellement. Il s'aime, parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse intellectuel, contenté par un auditoire composé d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la forêt, ou Mnémosyme, plâtre pourtant indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée, Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience muette des rochers et la bruissante sympathie des arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est la pensée en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81].
Note 80: [(retour) ]
Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore ses enfants,—c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il dévore ses propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, car il a voulu nier, par orgueil, les conditions même, de la vie de relation, telles qu'elles nous sont imposées; il avait obéi aux propres suggestions de ses enfants, de ses pensées, de son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de puissance que l'amour,—«et la faim eut plus de puissance que la douleur.
Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno
DANTE, Inf., XXXIII, 75.
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Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno DANTE, Inf., XXXIII, 75. |
Note 81: [(retour) ]
Et devenu fleur, si nous attendons jusque-là,—oeillet-Notre-Dame (a): ou porion (b)—il faut que la fleur soit cueillie. Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos festins métaphysiques (c):
Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo
Tortilium coronarum...a: Commentaires de Philostrate, Tableaux (Paris, 1620, in-folio).
b: Commentaires d'Athénée, Deipnosoph. (Paris, 1598, in-folio).
c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (Ibid.)Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.
—Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam, suavissimam.
—Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur
Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?
Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur précieuse de son jardinet, trop précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels peut-être les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi que pour l'arracher, attendant que la plante fût devenue assez solide pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie autrui à visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur à la mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections d'azalées et de phénoménales orchidées, images provignées de son orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation défaille si les autres ne la confirment.
Note 82: [(retour) ]
Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il entendait «la voix qui parle aux solitaires.» (Hello, Physionomies de Saints, p. 423.)
Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental, réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant d'ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on approuve sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,—et Nietzsche a raison[83].
Note 83: [(retour) ]
L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses pensées.
L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire; il a besoin de la gloire adéquate à son génie[84]. Quel poète et qui donc serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-même sur la tête, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire, il n'en était que le premier juge, et non pas le seul.
Note 84: [(retour) ]
Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort belles
(De la Charité intellectuelle dans les Plateaux de la Balance).
Pensé par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus forte, et multipliée selon son identité essentielle.
Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie, cela fait un champ d'orties.
Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la conçois, ne va pas, et tout au contraire, à ratifier la baroque loi du nombre, qui se base sur de fabuleuses additions où sont ensemble comptés les roses et les orties, les rats et les zèbres. La pensée s'individualise différemment; il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou mauvais,—et encore le miroir n'absorbe et ne réfléchit qu'une manière d'être et non l'être en soi. L'être en soi est inviolable, mais il faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est inviolable.
Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la salutation de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de Théodoric.
Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le désert.
Février 1894.