III
N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une idée et indiquer, par un exemple un peu étendu, comment un mot en arrive à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner, je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'établir minutieusement en quoi Stéphane Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.
La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments littéraires; la littérature est peut-être avec la religion la passion abstraite qui secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu de guerres littéraires comme il y a eu—mettons autrefois—des guerres religieuses; mais c'est parce que la littérature n'est encore jamais descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient là, elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la première d'Hernani au jour où l'on vend Victor Hugo en livraisons illustrées. Pourtant, on se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre l'humour anglais ou l'ironie française: c'est parce qu'ils ne se connaissent pas que les peuples se haïssent peu: une alliance finit toujours, quand on a bien fraternisé, par des coups de canon.
La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais très amère, car les hommes ne haïssent sérieusement, même en littérature, que lorsque des intérêts matériels viennent un peu corser la lutte pour l'idéal; or il n'offrait aucune surface à l'envie et il supportait comme des nécessités inhérentes au génie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous un prétexte d'obscurité, que la supériorité seule et toute nue de son esprit. Les artistes, même dépréciés par les instinctives cabales, obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les poètes ont la ressource des longues écritures dans les revues et dans les journaux: certains, comme Théophile Gautier, y gagnèrent leur vie; Baudelaire y réussit mal, et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète dépouillé de tout ornement social que s'adressa le sarcasme.
Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une merveille, une Andromède, ivoire de Cellini. C'est une femme effarée, toute sa chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? et c'est la poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème qui convient encore, puisque, comme le ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets, des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa poésie ne représente pas un large trésor humain étalé devant la foule surprise; elle n'exprime pas des idées communes et fortes, et qui galvanisent facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une pensée cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la délicatesse dans ce souci de fuir les yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? Mallarmé se réfugia dans l'obscurité comme dans un cloître; il mit le mur d'une cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des dernières années, lorsque, froissé, mais non découragé, il se sentit atteint de ce dégoût des phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean Racine; lorsqu'il créa, pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane Mallarmé a relativement beaucoup écrit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entachée d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, à partir de la Prose pour des Esseintes, s'il y a des phrases douteuses ou des vers irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre une conquête délicieuse. Il y a trop peu d'écrivains obscurs en français; ainsi nous nous habituons lâchement à n'aimer que des écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant il est rare que les livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus; la clarté, c'est ce qui fait le prestige des littératures classiques et c'est ce qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose à la fois; dès que le cerveau est riche de sensations et d'idées, il se fait un remous et la nappe se trouble à l'heure du jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, les marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. Sans doute, on a soif, parfois; eh bien, on filtre. La littérature qui plaît aussitôt à l'universalité des hommes est nécessairement nulle; il faut que, tombée de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin couler dans la vallée à la portée de tous les hommes et de tous les troupeaux.
Si donc on entreprenait une étude décisive sur Stéphane Mallarmé, il ne faudrait traiter la question d'obscurité qu'au seul point de vue psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurité littérale dans un écrit de bonne foi. Une interprétation sensée est toujours possible; elle changera selon les soirs, peut-être, comme change, selon les nuages, la nuance des gazons, mais la vérité, ici et partout, sera ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarmé est le plus merveilleux prétexte à rêveries qui ait encore été offert aux hommes fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une poésie pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est peut-être la seule où nous puissions désormais nous plaire; et si le mot décadence résumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crépuscule, on pourrait l'accueillir et en faire même une des clefs de la viole: mais il est mort, le maître est mort, la pénultième est morte.
1898.