III
Quelle est la morale de l'amour?
Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les codes, pour être sages, ne doivent être que la rédaction; mais dans tous les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche aux manifestations sexuelles, se confond avec la liberté absolue. Cette expression, pays civilisés, est peut-être hypothétique: si elle n'a pas d'application présente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, à la glorieuse période de l'empire romain, aux siècles calomniés par les démagogues chrétiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, est du domaine privé; et il a tous les droits, précisément parce qu'il est un instinct, et l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement même les moralistes de la science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il est vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» des menaces contre la vie, contre les moyens que choisit à son gré pour se perpétuer la vie éternelle! Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est une des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est là qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son essence même lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du XIXe siècle (ou du XXe siècle), qui s'ébahit aux éclipses et en applaudit «le succès»[67], n'est pas sans croire que la Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phénomène. Nos décrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion au peuple de la science, mais non aux véritables observateurs et dont la sagesse ne veut pas dépasser un rôle déjà difficile.
Note 66: [(retour) ]
Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sont la paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (Colloquium VII, Fescennini): «Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat in luce. Libidini nihil inhonestum...»
Note 67: [(retour) ]
Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.
Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat?
Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement mollities. Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.
Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et la débauche; et le mariage n'est qu'un remedium amoris accordé par la bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec le même mépris matérialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont la même âme. «Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae externae,» dit Spinoza. Saint Paul avait désigné d'avance le philactère à cette démangeaison, le mariage. Il ne le concède que comme antidote au libertinage; à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin ecclésiastique fornicatio ne rend que d'une façon équivoque. πορνεια entraîne au contraire l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; cela vaut mieux que d'aller voir les filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme païen n'avait su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de l'apôtre juif; l'Église substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove du Cantique des Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentèrent à l'envi saint Paul dont ils réussirent à exagérer encore le mépris pour les oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien ne préparait à la littérature et au sacerdoce, n'est pas toujours très précis. Qui n'a été choqué de la comparaison dont il use pour flétrir les raffinements sexuels, les appelant des pratiques more bestiarum, alors que le propre de l'animal est précisément de ne demander à la copulation que la satisfaction rapide d'un désir inconscient. Les inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en liberté et ce n'est que de nos jours qu'on les a observées[68]. L'apôtre n'usait donc que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont même pas le mérite de renfermer une vieille vérité d'observation. Que de fois cependant cette allusion fut-elle répétée par ceux qui feignent de croire que les inventions de l'homme dans la volupté sont méprisables! La franchise de saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins cet heureux résultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non dans leur détail, les pratiques sexuelles. La règle des mystiques est le tout ou rien; ils dédaignent les distinctions où devaient plus tard se complaire les casuistes, en ces curieux traités où ils font preuve, à défaut de goût, d'une science de bon aloi et puisée, quoique pas toujours, aux sources de la réalité. De ce dédain il résulta une certaine liberté de moeurs. Bien des amusements parurent permis à tous ceux qui étaient restés dans le siècle; la littérature du moyen âge témoigne de cette aisance dans les relations sociales. Dès le XIIe siècle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont l'influence est nulle sur la sensibilité; et l'intelligence elle-même se dégage du lien théologique, comme on le saurait si on avait recueilli avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne sont rares, ni chez les poètes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans l'innocuité des rapports sexuels.
Note 68: [(retour) ]
Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage de M. Féré.
Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais été traité et qu'il est d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale de l'amour.
L'état de l'humanité en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux premières années du XVIe siècle correspond à ce qu'on appellerait, en termes d'allégorie, l'innocence du monde; de Christophe Colomb se date l'ère du péché. Que l'on se figure une société où l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais de graves conséquences morbides; où les baisers les plus profonds n'entraînent guère plus de dangers physiques que les caresses maternelles ou les manifestations de l'amitié; elle différera de la nôtre à un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les désirs charnels y évoluent librement selon leur force naturelle, sans peur et sans pudeur. Le mot pudor n'a pas du tout le même sens en latin et dans nos langues modernes; là, il se traduit par honneur, convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement devant les délices de la fleur peut-être empoisonnée. Avant la syphilis, le baiser sur la bouche est une salutation; il disparaît devant la tare des muqueuses: les femmes présentent le front si la passion charnelle ne trouble pas leur volonté; puis les deux sexes s'éloignent encore d'un pas: c'est le hochement de tête, ou la main qu'il faut à peine effleurer, ou des gants qui se touchent avec défiance. La syphilis a détruit, non pas l'amour, qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternité sexuelle. Il y a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme la peur de l'enfer; ce que les religions les plus menaçantes n'avaient réussi que temporairement un virus l'a accompli: et les lèvres ont été désunies.
C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire de la morale de l'amour la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un grand désarroi dans les moeurs:
Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum
Contagemque alio non usquam tempore visam,
dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin et de poète les premières horreurs du mal nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une épouvante universelle; on se crut à la fin de l'amour et à la fin du monde.
Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa santé, renoncer à ce que les moralistes de la science appellent assez justement la promiscuité; la peur d'un mal physique immédiat et évident opéra entre les deux sexes une disjonction qui a survécu à la période aiguë du mal. La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la syphilis et les sociétés européennes se trouvèrent dans des conditions si nouvelles qu'une nouvelle morale leur fut nécessaire. La vieille opposition entre la virginité et la turpitude, basée sur des conceptions purement théologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et la virginité n'étant pas moins dangereuse, de son côté, par ses conséquences négatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les conclusions futures des hygiénistes, plaça ce compromis dans le mariage, qui se trouva tout à coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le péril qu'on y courait déconsidéra la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve des filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment à changer en minauderies pudiques la mimique de la peur; peu à peu elles se dupèrent sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, et vint un moment où la chasteté des femmes fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence de la religion ou à une sorte de divinité occulte, à on ne sait quel raffinement sentimental.
Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours à notre insu. Il est de tradition administrative d'encourager les musées de figures de cire qui détaillent les conséquences de la promiscuité; toute une littérature sur ce sujet se vend, approuvée par ceux-là mêmes qui poursuivent si âprement les images sensuelles. La syphilis a fait ce miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudité, est condamnée parce qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré comme dangereux.
Cette manière de voir serait défendable si on ne faisait pas intervenir dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se chargeait de persuader une morale que son utilité pourrait défendre contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le mal qui a créé la défiance sexuelle finit jamais par s'éteindre épuisé. Mais que chacun soit libre même de jouer avec le feu; la prudence se conseille et ne doit pas s'imposer.
De ce que la morale de l'amour a une origine moitié religieuse, moitié médicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter, s'astreindre à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques. Des accidents, même d'importance extraordinaire, ne sont que des accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de l'amour régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrêter aux phénomènes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis précisément les relations des sexes. C'est que, là, on rencontre le coeur même de la vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre indéchiffrable. La vie se maintient par l'acte même qui est but de la vie. Ceci est absurde pour la raison, qui serait forcée d'y contempler un effet identique à la cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des lois qui régissent les manifestations de l'amour et les appliquer pour un temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes que les lois naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme n'est pas responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit enfant; mais celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair, mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle est certainement liée à la liberté des sensations. Qui n'est pas à même de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est ne comprendre rien. La littérature, l'art, la philosophie, la science même et tous les gestes humains où il y a de l'intelligence sont dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité; l'Athènes des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde moderne sa conscience intellectuelle.
Juillet 1900.