V
Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le style fleuri et le style simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux sortes de style: le style banal et le style original. S'il était permis de compter les degrés du médiocre au pire, comme du passable au parfait, l'échelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de la Légende de Saint-Julien l'Hospitalier à une oraison parlementaire qu'en vérité on se demande s'il s'agit de la même langue, s'il n'y a pas deux langues françaises et en dessous une infinité de dialectes presque impénétrables les uns aux autres. A propos du style politique, M. Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeuré fidèle en ses discours aux mots traditionnels, ne le comprend que très mal et seulement en gros, comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que l'on entend un peu, mais qu'on ne parle pas. Il écrivait cela il y a vingt-sept ans, mais les journaux, plus répandus, n'ont guère modifié les habitudes populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style; il goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularité bien plus littéraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort, en qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur vieil idéal: un tranche-montagne spirituel et verbeux.
Note 5: [(retour) ]
De l'Enseignement de notre langue.
M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original et l'un de ceux qu'on devrait citer d'abord pour démontrer que le fond n'est rien sans la forme: il suffit de lire un peu au delà de son article. Cependant, nous sommes peut-être dupes; voilà bien un demi-siècle que nous le sommes de Mérimée, dont M. Albalat cite une page à titre de spécimen du style banal! Allant plus loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée et propose à notre examen les deux textes juxtaposés; en voici un morceau:
| Bien qu'elle ne fût pas insensible au plaisir ou à la vanité d'inspirer un sentiment sérieux à un homme aussi léger que l'était Max dans son opinion, elle n'avait jamais pensé que cette affection pût devenir un jour dangereuse pour son repos[6]. | Sensible au plaisir d'attirer sérieusement[7] un homme aussi léger, elle n'avait jamais pensé que cette affection pût devenir dangereuse. |
Note 6: [(retour) ]
M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou inutile».
Note 7: [(retour) ]
Variantes proposées par M. Albalat: de réduire, de conquérir.
On ne peut nier tout au moins que le style du sévère professeur ne soit fort économique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis à ce traitement, le pauvre Mérimée, déjà peu fécond, se trouverait réduit à la paternité de quelques plaquettes, alors symboliques de sa légendaire sécheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompées, M. Albalat étend Lamartine lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, la finesse de sa peau rougissante comme à quinze ans sous les regards en: sa fine peau de jeune fille rougissante. Quelle boucherie! Les mots que biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et relèveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase améliorée; ce remplissage est une observation très fine faite par un homme qui a beaucoup regardé des visages de femmes, par un homme plus tendre que sensuel, touché par la pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon ou mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable.
M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichés, mais sa critique est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichés chaleur bienfaisante, perversité précoce, émotion contenue, front fuyant, chevelure abondante ni même larmes amères car des larmes peuvent être amères et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre aussi que l'expression qui est à l'état de cliché dans un style peut se trouver dans un autre à l'état d'image renouvelée. Émotion contenue n'est pas plus ridicule qu'émotion dissimulée; quant à front fuyant, c'est une expression scientifique et très juste qu'il suffit d'employer à propos. Il en est de même des autres. Si on bannissait de telles locutions, la littérature deviendrait une algèbre qu'il ne serait plus possible de comprendre qu'après de longues opérations analytiques; si on les récuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un mystère. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, se reconnaît à ceci que l'image qu'il détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au moment où, déjà fanée, cette image n'est pas encore assez nulle pour passer inaperçue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de mouvement qu'à la volonté de l'intelligence[8]. Très souvent, dans le cliché, un des mots a gardé un sens concret et ce qui nous fait sourire c'est moins la banalité de la locution que l'accolement d'un mot vivant et d'un mot évanoui. Cela est très visible dans les formules telles que: le sein de l'Académie, l'activité dévorante, ouvrir son coeur, la tristesse était peinte sur son visage, rompre la monotonie, embrasser des principes. Cependant il y a des clichés où tous les mots semblent vivants: une rougeur colora ses joues; d'autres où ils semblent tous morts: il était au comble de ses voeux. Mais ce dernier cliché s'est formé à un moment où le mot comble était très vivant et tout à fait concret; c'est parce qu'il contient encore un résidu d'image sensible que son alliance avec voeux nous contrarie. Dans le précédent, le mot colorer est devenu abstrait, puisque le verbe concret de cette idée est colorier, et il s'allie très mal avec rougeur et avec joues. Je ne sais où mènerait un travail minutieux sur cette partie de la langue dont la fermentation est inachevée; sans doute finirait-on par démontrer assez facilement que dans la vraie notion du cliché l'incohérence a sa place à côté de la banalité. Pour la pratique du style, il y aurait là matière à des avis motivés que M. Albalat pourrait faire fructifier.
Note 8: [(retour) ]
Voir le chapitre du Cliché, dans l'Esthétique de la Langue française.