DIDEROT

A propos du centenaire de Diderot, on peut remarquer qu’il est certains écrivains dont la réputation était d’un genre tout différent, de leur vivant, de ce qu’elle est devenue dans la suite des années. Vers la fin de la vie de Diderot, les œuvres qui ont le plus fait pour sa réputation, tant près du peuple que près des lettrés, n’avaient pas encore été imprimées et on l’estimait surtout comme l’auteur laborieux de l’Encyclopédie, comme l’écrivain un peu lourd des Pensées philosophiques ou de la Lettre sur les aveugles. Le Neveu de Rameau, qui est l’œuvre vivante de Diderot, ne fut d’abord connu qu’en allemand par une traduction de Gœthe, elle-même retraduite en français, en 1821 ; on ne connut le texte original que beaucoup plus tard, en 1862. La Religieuse ne fut imprimée que sous la Révolution, en 1796, la même année que Jacques le Fataliste et ces deux œuvres sont, avec Le Neveu de Rameau, à peu près tout ce qui se lit de Diderot. Il faut y joindre le Supplément au Voyage de Bougainville, qui est bien la chose la plus divertissante qu’ait jamais inspirée la philosophie et qu’il faudrait mettre au rang des contes de Voltaire. Enfin la réputation présente de Diderot est encore étayée sur des pièces de théâtre qu’on a appris à estimer et qui n’eurent de son temps aucun succès, et aussi sur ses Lettres à Mlle Volland. Il n’y a presque aucun rapport entre le Diderot d’aujourd’hui et le contemporain de d’Alembert, mais malgré tout le Diderot romanesque était bien contenu dans le Diderot philosophique et les paradoxes du Neveu de Rameau étaient en germes dans des écrits plus lourds. Aussi est-il arrivé que sa seconde réputation s’est admirablement greffée sur la première et qu’elle n’a paru en rien disparate. Les écrits posthumes prennent rarement place dans la partie glorieuse d’une œuvre. A peine arrivent-ils à se faire connaître. De Diderot, c’est au contraire la partie vivante : nous le possédons plus réellement que ses contemporains eux-mêmes.