LA FIN DE L’ART
Il y a, dans le dernier livre de M. Ferrero, qui est un long dialogue philosophique à la manière de Renan, un assez curieux personnage, sorte de Caliban en qui se concentre l’essence du béotisme moderne ou encore du futurisme moderne, ce qui est bien près d’être la même chose. C’est l’homme pour qui les choses de l’esprit, du sentiment, de l’art n’existent plus, qui méprise tout ce qui ne se traduit pas en résultats tangibles et mesurables. L’art surtout l’exaspère. Il lui reproche, le croirait-on ? de ne pas avoir de valeur raisonnable, objective, car ce futuriste use du jargon ancien. Qu’est-ce qu’une tragédie grecque ou une pièce de Shakespeare, un portrait du Titien, une statue de Rodin, des choses qui passionnent les uns, quelques-uns, laissent tous les autres indifférents ? Appellera-t-on cela des valeurs sérieuses ? Tandis qu’une mine d’or, une ligne de chemin de fer, une usine d’irrigation travaillent, produisent pour l’humanité tout entière qui a besoin d’or, besoin de transports, besoin du blé que produit la terre fécondée. Cet individu est italien. C’est peut-être lui qui a proposé de combler les canaux de Venise et de n’y maintenir que l’humidité nécessaire à l’établissement de rizières ; lui qui médita d’installer dans le palais des doges une fabrique de chaussures. Ils se rattrapent, les Italiens qui ont croupi si longtemps dans l’art. Que de temps perdu ! Agglomérés en nation, ils rougissent de leur niaiserie passée et ne supportent même plus qu’on s’intéresse aux bagatelles que, dans des heures d’égarement, ils ont entassées dans leurs musées. Y a-t-il dans cet état d’esprit autre chose qu’une gageure ou bien serait-ce un avant-goût des temps futurs ? Qui sait ? Tout ce qui a commencé doit avoir une fin et on doit prévoir celle de l’art, comme celles de toutes choses. Reste à savoir si l’humanité lui survivrait.