LA PEINTURE

Ce siècle s’annonce comme celui du délire de la peinture. Voilà-t-il pas que la Bethsabée de Rembrandt est montée à un million en vente publique ! Ajoutez dix pour cent pour les frais de vente, le prix des assurances et vous trouverez que l’acquéreur aura payé, surtout s’il n’a pas le placement immédiat de son achat, pas très loin de douze cent mille francs pour une curiosité périssable, qu’un accroc peut disqualifier, pour un tableau qui a déjà perdu beaucoup de beauté originelle et qui en perdra un peu tous les ans. Mais ce n’est pas l’acquéreur qu’il faut admirer dans cette histoire, c’est l’amateur auquel il le repassera avec un bénéfice inconnu. Ce serait un musée allemand que je n’en serais pas très surpris, mais si c’était un ultra-riche Américain, il ne faudrait pas s’en étonner non plus. Il tiendra dans un salon de Chicago la place du chèque de cinq cent mille dollars qu’y avait fait encadrer un imbécile colossal. Bethsabée est de Rembrandt. Cela ne peut donc pas être une œuvre sans intérêt, mais il ne semble pas (j’en ai vu de belles reproductions) que cela soit une œuvre pleine de charmes. Les femmes de Rembrandt sont généralement de celles qu’on aime mieux voir en peinture que dans la réalité. Je sais bien qu’il faut les regarder sur le plan de l’art, mais il m’est difficile, pour mon plaisir particulier, de séparer entièrement l’œuvre d’art de l’objet qu’elle représente. Je suis bien aise que Bethsabée existe, mais je ne désire pas l’avoir constamment sous les yeux. C’est un objet de prix, c’est un diamant, soit, mais dont la contemplation doit être un peu fatigante, telle celle du fameux chèque. La peinture est une convention bien curieuse, et ce n’est peut-être que cela.