LE SURVIVANT
Rochefort est mort à l’âge de quatre-vingt-trois ans et il écrivait encore le mois dernier sa chronique quotidienne, toujours la même, à cela près que, jadis hérissée de piquants acérés, ces piquants s’étaient peu à peu émoussés, puis flétris, mais ils y étaient. Effet de la vieillesse, sans doute, mais on peut se demander encore si une grande partie de la force des écrivains, des « gens d’esprit », des « meneurs d’hommes », ne réside pas dans l’admiration de leurs contemporains ; je le pense et qu’il n’est pas bon de survivre à sa génération. A mesure qu’elle s’égrène, celles qui la remplacent cherchent ce qui faisait l’attrait du survivant et ne le trouvent pas. Bientôt même on ne se le demande plus et, comme il n’exprime plus une seule idée contemporaine, on le néglige puis on l’oublie. Hormis d’un petit groupe qui lui savait gré d’avoir accepté son hospitalité, Henri Rochefort était parfaitement oublié, après avoir joué à la surface des choses un rôle qui donne l’illusion d’être considérable. Mais les rôles considérables sont rares. Celui de Rochefort avait du moins sa valeur psychologique. Il avait prouvé qu’on peut s’imposer aux hommes, du moins aux Français, et du moins encore aux Parisiens, par la seule vivacité de son esprit, par l’art équivoque de ramener toutes les questions à des jeux de mots voisins du calembour. Sa fortune était basée sur un calembour digne du marquis de Bièvre, qui n’en fit guère de meilleur. Et ce calembour, il devait le répéter toute sa vie en le variant de couleur, non de forme. Tant de persévérance engendra une admiration légitime. Légitime, mais qui tient tout de même du phénomène, surtout pour ceux qui, voulant juger les choses par eux-mêmes, sont venus trop tard et auxquels il n’a pu servir son champagne que fort éventé.