L’ÉPÉE
En lisant ces jours-ci que la corporation des midinettes allait offrir à M. Charpentier, élu à l’Institut, son épée d’académicien, je n’ai pu m’empêcher de rire, une fois de plus, tant le contraste est comique entre l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole pour le sang. Je ne sais d’ailleurs pas s’il est des épées sans rigoles ? ni si les épées ordinaires des académiciens sont autre chose qu’un fourreau. On leur offre parfois des épées damasquinées, des épées qui traverseraient leur homme de part en part, comme celle de d’Artagnan, mais peut-être que la prudence leur conseille de les déposer dans un placard, pour éviter l’aventure d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore passé à l’état d’unité électrique. Ampère, assistant en uniforme à une soirée, s’était bientôt senti fort embarrassé de cette épée qui lui battait les jambes et il la détacha subrepticement, la posa dans le creux d’un canapé. Cependant tout le monde s’en allait, il ne restait plus qu’Ampère et la maîtresse de maison qui s’était précisément assise sur le canapé où gisait l’épée. Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger et la dame soutenait comme elle pouvait une conversation désespérée, luttant entre sa politesse et le désir de mettre à la porte l’Académicien qui, l’œil fixé sur le creux où son épée s’était enfoncée, avait l’air le plus embarrassé et le plus ridicule. Enfin, elle s’endormit et Ampère avança la main. Il sentait l’épée, il allait la récupérer. Encore un effort et il la tenait ! Mais l’épée vint toute seule, laissant le fourreau, la dame se réveilla soudain, poussa un cri et des domestiques accourus la trouvèrent épouvantée devant un Académicien, l’épée nue à la main ! Cependant, pourquoi une épée aux académiciens ? C’est tout simplement que, lorsque les Académies furent fondées, tout le monde, jusqu’aux laquais, portait une épée. A leur réorganisation, comme on repêchait les traditions, on repêcha l’épée. Ce n’était pas encore ridicule, l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui, cela n’a aucun sens, pas même symbolique.