LES DÉBUTS
Un grand journal parlait récemment des débuts des écrivains aujourd’hui plus ou moins connus et notait qu’ils ont généralement lieu dans ces petites revues si dédaignées du grand public ou plutôt si inconnues de lui. C’est exact, les petites revues ayant toujours, plutôt que les grandes, besoin de copie, outre qu’elles mettent leur amour-propre à révéler les nouveaux talents. Mais il arrive aussi que les petites revues ne sont pas plus accueillantes que les autres, car elles sont souvent l’organe d’une école, et d’une école intransigeante. Très souvent, d’ailleurs, le débutant de la petite revue n’est pas un vrai débutant. Avant la petite revue, il y a le petit journal de province où il a glissé des stances ou un conte innocent. Avant les débuts, il y a les pré-débuts, si l’on peut dire, et ceux-là demeurent toujours mystérieux, quand ils n’ont pas été également singuliers. Tel écrivain, aujourd’hui bien connu et encore très jeune, débuta dans le recueil des jeux floraux, de Toulouse. Tel autre, dans un petit périodique où il fallait d’abord s’abonner pour avoir droit à une insertion. Un autre, au contraire, envoya sa première copie à un recueil hebdomadaire très connu, très spirituel et très léger. Mais Taine y avait écrit sous le nom de Thomas Graindorge. Il se croyait également de grandes destinées, il céda à la fascination. Il mit dans une enveloppe quelques pensées sur les femmes, les envoya et eut le bonheur de les lire imprimées la semaine suivante. On ne lui avait changé que le titre et remplacé la signature par trois étoiles. Il eut l’audace de se présenter au bureau. On lui dit que cela se payait vingt-cinq centimes la ligne, mais il y en avait si peu qu’il n’osa pas les toucher. Cet auteur fit cinq ou six pré-débuts aussi fructueux et aussi tapageurs, après quoi il fut mêlé à la fondation d’une petite revue, où il débuta véritablement.