LES STATUES
On sait combien sont ridicules la plupart des statues de Paris, où il y en a beaucoup. Mais, à défaut de ridicule, elles auraient encore contre elles leur nombre et surtout leur médiocrité. Cette médiocrité est telle qu’au lieu de rendre sympathiques les personnages statufiés, elle les fait prendre en mépris. Il faut bien s’en prendre à quelqu’un. Les statuaires sont inconnus, surtout de la foule : c’est sur Chappe ou sur Étienne Dolet que retombe la mésestime, ce qui n’est pas juste. Mais ce n’est pas à ce point de vue, qui est celui de l’esthétique, que s’est placé un journal en soumettant à ses lecteurs ce problème : Si on ne devait garder à Paris que vingt statues, lesquelles choisiriez-vous ? La question fut donc celle du mérite des statufiés. Je sais bien que l’opinion des lecteurs bourgeois d’un journal n’est pas l’opinion publique, mais seulement l’opinion moyenne. Elle fut assez saine, mais témoigna encore de bien des préjugés. Trois ou quatre de ces choix ne vous paraissent-ils pas singuliers : Parmentier, Dumas père, La Fayette, Denis Papin ? Décidément la pomme de terre a porté bonheur à cet honorable apothicaire. S’il l’avait vraiment découverte, il faudrait sans doute lui élever une statue en or, mais ce n’est pas le cas. Il la préconisa bien, mais seulement, le malheureux, comme fort propre à faire du pain ! Il en voulut aussi à la châtaigne, qu’il vouait au même usage. Parmentier est une invention de François de Neufchâteau dont Rivarol disait que sa poésie était une prose à laquelle les vers s’étaient mis. On voit à la suite du préjugé Parmentier le préjugé Alexandre Dumas. Passons. Je le retrouverai bien quelque jour. La Fayette est donc encore célèbre ? Encore un préjugé, bien peu explicable. Quant à Denis Papin, personne ne sut jamais quelle était son invention. Sa gloire est à mettre à côté de celle de Salomon de Caus, personnage à peu près fictif. Mais il est peut-être bon que le peuple distribue la gloire à tort et à travers. Cela en montre mieux le néant.