LES BAGUES

Ensuite de cette crise de débauches amères nous perçûmes en nos faces exténuées les regards ironiques de ceux qui n'ont plus rien à désirer l'un de l'autre. Nous ne parlions plus guère et Hyacinthe chantonnait avec insistance, terrassée d'avoir vidé, jusqu'à la dernière goutte le calice d'or de Babylone. Ce fut pour moi, durant ces jours désenchantés, l'occasion de quelques réflexions définitives. Je vis tous les dangers du mysticisme à deux, et je me repentis d'avoir associé une femme à des imaginations aussi déconcertantes pour la raison et l'équilibre corporel. Je sentais que plus j'avais voulu élever mon amie en intelligence et en amour, et plus elle s'était complue à des chutes et à des culbutes; elle avait l'art et l'audace de clore tous les élans vers en haut par un élan dernier vers en bas, suivant la logique de sa nature, évidemment plus lourde que l'air spirituel.

Comme elle était toujours de mon avis, guettant mon geste ou mon opinion pour s'y conformer avec ingénuité, je n'avais finalement acquis sur son essence que des notions négatives. Telle que ce Fakir qui vidait les courges par le magnétisme de son regard, elle buvait ma pensée à travers mes yeux, contredisant d'avance ce que j'allais proférer, pour se donner ensuite le mérite d'avoir été persuadée. Hors de moi, vivait-elle? Comment le savoir? Très peu, d'après son aveu, et je crois que c'était vrai, car elle ne manifestait jamais aucun désir original et tous les mouvements de son âme semblaient déterminés inclusivement par la sensation immédiate qu'elle tirait d'un contact intellectuel ou sensuel avec ma personnalité. Si le choc avait été trop violent, ses fibres se congestionnaient assourdies, les vibrations étaient muettes et je ne sentais plus près de moi qu'un animal obtus et stérilement moqueur.

C'est ce qui arriva après la nuit de la flagellation; elle retomba dans la sécheresse: plus de désir physique, plus d'amour spirituel; plus de chair, indifférence totale. Je me trouvais sévèrement étreint dans ce cercle et forcé de renoncer à mes projets d'ascension mystique, la corporéité devenant à la fois, d'après mes expériences et mes observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des élévations surhumaines.

Puisque je m'étais trompé, il s'agissait maintenant de rendre cette femme à son état normal et de reprendre moi-même le cours ordinaire d'une vie sans aspirations indiscrètes. Mais notre rôle était différent, sans doute: nous ne pûmes réussir à nous organiser une bonne petite existence bien médiocre, bien honnête,—destinés de toute éternité au tout-ou-rien,—et le détachement définitif s'accomplit.

Un soir, je m'étais agenouillé près du divan,—où elle rêvait, les yeux vagues, éternellement couchée,—et discrètement, avec l'intention de ne formuler que des plis esthétiques, j'avais dégrafé sa robe des soirs, tout au long, et, bouillonnée autour de son corps nu, l'étoffe simulait l'écume du flot qui, ayant apporté là Hyacinthe, allait peut-être la remporter. En une curiosité d'enfant, je la regardais respirer, essayant par jeu d'exciter à la révolte les ondulations comprimées, écrasant de la paume la rébellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fleurs de magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'œil et du doigt le cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sève, parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucis.

—Aimez-vous cette améthyste? me demanda-t-elle, en cueillant à son doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas? Je l'ai retrouvée dans mon coffret, sous un collier de perles.

Elle se releva, rajusta nonchalamment sa robe par quelques agrafes de place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux bagues, elle les alignait, les tournait vers la lumière, les essayait à ses doigts.

—Vous plaisez-vous toujours à la campagne, Damase? Oh! moi, je voudrais revoir ce grand salon où nous nous connûmes, et mes sœurs, les pâles filles décolorées par les siècles, et retourner un peu en ce chœur de grâces, et je vous sourirai, Damase, quand vous passerez le long de la vieille tapisserie…

La chambre me parut pleine d'ombres funéraires. J'ouvris la fenêtre: les yeux dans la nuit, je vis plus loin que la nuit, et, les oreilles dans le silence, j'entendis plus que du silence:

«Les préventives clartés et le son des matinales cloches qui m'avaient guidé vers Hyacinthe; la connaissance de nos âmes antérieure à l'union de nos sens; les premières paroles de mon amie, d'ironique et si haute raison, dès l'instant qu'elle eut surgi devant moi, et son insistance à se dire, quoique vivante, aussi morte que les apparences tissées avec des laines et colories avec des rêves. Vivante! Je le crus, puisque je la vouai à la Douleur quand elle-même se vouait à la joie d'utiliser pour des sensations la nouveauté de son sexe,—et puisque je cédai à ce double désir, qui n'est pas contradictoire,—et puisque je voulus magnifier son âme. Je la déflorai; il le fallait, afin de la faire fleurir: fut-ce donc une illusion? Et quand elle me confiait: «Ce n'est pas bien supérieur à manger une pêche»,—et quand elle déclarait pourtant vouloir jouir encore de mon contact,—et quand elle était froissée de certaines manières d'aimer trop ingénieuses,—et quand elle priait,—et quand elle voulait comprendre,—et quand le sacrilège l'exalta,—et quand elle me railla, en me défiant de dénouer le nœud de sa complexité,—et quand je la fis monter sur la table de torture,—et quand elle pleura—et quand nous gravîmes, mouillés de la sueur du péché, la montée obscure du Calvaire,—et quand je fustigeai, sur la nudité de son dos, l'impertinence de l'éternel féminin,—n'avait-elle pas tous les dons «essentiels de la vie»?

La voix du silence me répondit:

«Tous les dons essentiels du rêve.»

Je quittai la fenêtre. Hyacinthe jouait toujours avec ses bagues. Elle était toute pâle: il me sembla que des rais de lumière passaient au travers de son corps,—de ce corps qui venait pourtant de témoigner à mes mains son évidence charnelle et sa véracité.

J'avais froid, j'avais peur,—car je la voyais, sans pouvoir m'opposer à cette transformation douloureuse,—je la voyais s'en aller rejoindre les groupes des femmes indécises d'où mon amour l'avait tirée,—je la voyais redevenir le fantôme qu'elles sont toutes.

11 septembre-21 novembre 1891