LES CORRESPONDANCES
A Edouard Dubus.
«Il est étonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est dans une lumière absolument autre que la lumière du monde: mais tel est l'état des choses que, pour ceux qui sont dans la Lumière du monde, la Lumière du ciel est comme des ténèbres…»
EMMANUEL SWEDENBORG
Les Arcanes célestes, 3**4.
Mi-dévêtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade signalait à mesure la localisation des Correspondances. Ton des explications: cette affectueuse ironie qui réussit à capter l'attention des petits enfants.
—Mais oui, chère, le corps humain, tout son interne mécanisme, tout le geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel, avec le ciel-enfer, vaste espace en forme humaine, très grand Hermaphrodite habité selon les régions par des créatures célestes, infernales, purgatoriales: les infernales végètent parmi les excrétions, les choses mortes.
Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les anges de lumière; au cœur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de foi; aux bras, les anges de la force: «Un bras nu m'est apparu, qui avait en lui une grande force…»
Cette vie résolue, les avares vont s'enclore dans la geôle de l'estomac; les improbes barboteront dans les marécages du fiel; les stupides et les vaniteux, dans l'égout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils expieront dans le perpétuel in-pace du rectum la joie des champs de bataille.
Ames tendres qui adorâtes les enfants,—et qui en fîtes—la matrice de l'Hermaphrodite sera votre palais.
—Oh! que tu m'ennuies!
—Tiens, là,—et ou contact indicateur elle s'ennuyait déjà moins,—entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des bonnes amoureuses.
—Je ne comprends pas.
—Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promènes, tu respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crêpelée, les désirs, comme des aromates, sont vaporisés dans l'air, et le vent chante des vers d'amour…
—Et tu seras avec moi?
—Eternellement!
—Oui, mais tout ça n'est pas vrai.
—Oh! enfant, tout est vrai. Crois,—et crois aussi quand je te dirai le contraire de ceci, car il n'est pas nécessaire de croire toujours la même chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le moyen de ne pas s'ennuyer.
—Après?
—Si tu étais une chaste vierge, je te promettrais d'attachantes fonctions. Tu résiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et là, tu veillerais à ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas au sang pour d'abusifs coïts, toute son essence et toute sa vitalité.
—Est-ce fini?
—Oh! non, il y en a très long. Mais, écoute. Ma belle, j'ai bien peur qu'au lieu des dilections du paradis génital, nos péchés ne nous destinent aux excrémentiels enfers, ne nous conduisent irrévocablement sous les fesses du grand Corps, parmi les adultères, les sensuels, les dévergondés de la charnalité…
—Tout cela est bien malpropre!
—Comme la vie, ma chère âme, comme la vie!
ARIANE
HÉROÏDE MODERNE
A Camille Mauclair.
«Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rôle m'avez-vous distribué, à moi, entre toutes les femmes? Maîtresse abandonnée! Les Ariane! Ariane, ma sœur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée? Contre le tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions: Ariane est morte. Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne, est supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne? Je suis moderne, je puis souffrir, mais je comprends.
«Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de comprendre. Je comprends, j'espère même que cela me délassera, d'aimer!
«Pas de mélodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion maladroite, votre expérience de la vie pratique! Au contraire, un peu de raison, que diable! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des épidémies, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer.
«Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh! mon ami, ce n'est pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non, ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'être un peu légère! Passez-moi cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles. Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les enfants.
«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et je croyais que cela durerait toujours: c'était ma vocation.
«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair, par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier! Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme une branche morte.
«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le cœur; j'aurais voulu vieillir avec toi.
«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine, et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes mots d'autrefois?
«Nous y sommes.
«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné par moi; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes; amant, je ne j'ai pas tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire pour n'être pas aimé?
«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me quitteras jamais.
«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime.
C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie.
Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle,
dis-moi, si elle savait?
«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Eh bien, je te garde et je t'emporterai avec moi.
«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon cœur, et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie d'aimer infiniment en un amour infini!
«Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés, mon cher souvenir, nous vivrons éternellement.»