IX
Vers le milieu de novembre, le temps se refroidit brusquement. Comme il passait devant la boutique du vannier, Claude s'entendit appeler.
—Monsieur, souffla bien bas Colibry, Malestroit dit que ça sera pour demain matin. Il a vu la cane bleue.
—Ce n'est pas possible!
—Comme je vous vois.
—Et vous êtes prêt?
—Demain, si vous voulez.
—Alors, je prends cette nuit le train de trois heures. A quatre heures et demie, je serai là-bas. Et vous?
—Oh! nous, monsieur, nous irons coucher au bord de l'eau, pour être plus tôt parés. Malestroit dit qu'il le faut. Alors, moi, je le veux bien.
—Où vous trouverai-je?
—Juste au bas du bien de M. Lofficial, tout proche le vieux pont.
Le lendemain, en pleine nuit, Claude, le fusil en bandoulière, enveloppé d'un plaid et d'un cache-nez, des gants fourrés aux mains, descendait du train, à l'une des stations voisines de la ville. A de pareilles heures, les voyageurs sont rares. Il se trouva seul sur le quai et bientôt dans la campagne. Pendant la première partie de la nuit, le temps était demeuré clair, avec une forte gelée. A présent, il faisait une brume intense. Claude marchait à grands pas sur la route. A droite et à gauche, il devinait la vallée, sans rien voir que de hautes branches de peupliers, qui sortaient tout à coup du brouillard, au-dessus de lui, comme pendues en l'air. De rares buissons, des coups d'estompe dans le gris universel indiquant une ferme ou un bois, on ne savait trop. La terre, sablonneuse sous le pied, annonçait le voisinage de la Loire. Cependant, des idées singulières venaient à Claude, une crainte très particulière à ces temps-là, celle d'errer à l'aventure sans avancer, sorte de vertige du silence de toutes choses, de ne pas entendre même l'écho de son pas, de ne pas voir à dix mètres devant soi, et de se sentir comme dans une petite île de quelques mètres de rayon, dans l'immensité trouble qui pèse, qui tourne, toute moite et glacée ensemble. Enfin, des voix lui arrivèrent de l'inconnu profond où il s'enfonçait. Il les reconnut. C'étaient celles des deux hommes. Il se mit à courir, pour achever de dissiper l'engourdissement qui le saisissait. Bientôt il arriva au pont, descendit le talus de la levée qu'il avait suivie, et aperçut Malestroit et Colibry, assis l'un en face de l'autre, sur le bord du bateau plat qui portait à l'avant une cage pleine de canards entassés.
—Il est grand temps, dit le maître charpentier. Embarquons, monsieur Claude, les vanneaux commencent à mouver!
Tous trois prêtèrent l'oreille. On entendait, en effet, du côté des prairies inondées, quelque part au-dessus de la vaste nappe d'eau, dont le bord seul apparaissait, terne et froid comme une lame de faux, des cris très doux, clairsemés: le premier appel du matin sur les eaux. Claude prit place à l'arrière, les deux hommes plongèrent les rames dans le courant presque insensible qui venait, à travers le pont, des rives de la Loire, et le bateau s'éloigna, glissant au-dessus des prés, des talus, des bornes, des barrières, dans le vaste damier des saules plantés autour des champs. La rive avait tout de suite disparu. La brume s'épaississait de plus en plus. Malestroit et Colibry, suivant une ligne diagonale, pointèrent droit sur la hutte, construction des plus primitives, tout simplement la chevelure d'un saule, ramenée en cône au-dessus du tronc et garnie à l'intérieur d'une palissade de roseaux. Claude grimpa dans l'abri. Par devant, en demi-cercle, le maître charpentier disposa les canes. Il les retirait de la cage, une à une, leur attachait à la patte une corde munie d'une pierre, et jetait le tout par-dessus bord. La pierre tombait au fond, la bête nageait en se secouant, mais la corde l'empêchait de s'écarter, si ce n'est d'un mètre ou deux. Quand il eut fini, il rejoignit Claude dans la hutte.
—Toi, dit-il, en se penchant et le plus doucement qu'il put à son compagnon demeuré en bas, va où nous avons dit, et lâche tes mâlons au bon moment. Si tu vois de la sarcelle, surtout, lâches-en plutôt deux!
Colibry, transi de froid et ému de l'importance de son rôle, répondit un «oui» qui se confondit avec le soupir du vent, et, poussant à la godille le bateau, emmenant avec lui les mâlons, disparut derrière les cépées.
Claude, immobile, accroupi dans la hutte, le fusil entre les jambes, éprouvait l'anxiété délicieuse de la première heure d'affût. Les brins d'osier, de saule, de jonc dont il était enveloppé, recouverts d'une couche mince de glace, avaient des éclairs de diamant, et, malgré la brume, il voyait luire aussi des étincelles partout, dans les ramures des souches fuyant en lignes pressées à droite et à gauche, le long des troncs que cernait le courant, sur la pointe des herbes mortes entraînées en îles minuscules à la dérive. La brume continuait de passer, en grandes ondes courbées comme des voiles, comme des outres d'un cristal dépoli, transparentes comme si chacune d'elles portait une lumière diffuse, un flambeau dont on n'apercevait que le rayonnement pâle. Partout, à la surface des prés inondés et bien au-dessus des arbres, c'était la même procession lente de ouates blanches, impalpables, qui venaient du nord, poussées par le vent. Tout en haut, cette blancheur s'atténuait, il s'y mêlait une nuance légère d'azur, et l'on devinait qu'au delà de cette muraille de vapeurs, le jour naissait dans le ciel clair. Les cris d'appel se multipliaient, apportés de très loin par la brise et par l'eau. Sur les langues de terre émergées, dans le cercle mystérieux qui entourait les chasseurs, évidemment des bandes d'oiseaux de toutes sortes étiraient leurs ailes, et se préparaient à partir.
Un cri strident d'une cane près de la hutte, puis le chœur de toutes les autres, levant le bec du même côté, firent tressaillir Claude. En l'air, à une demi-portée de fusil, un coup de vent subit claqua juste au-dessus de sa tête. Une trombe d'ailes de neige, affolées, désordonnées, avec des sifflements aigus, passa comme un éclair. Puis, ce ne furent plus que des points noirs, en avant, un chapelet de balles s'enfonçant dans les brumes, puis, plus rien.
—Des vanneaux, murmura Malestroit. Attention! Les canards vont venir.
En effet, les canes qui s'étaient remises à nager, tirant sur leurs pierres, s'agitèrent et chantèrent de nouveau. Un mâle, lâché par Colibry, s'abattit parmi elles. Claude chercha des yeux, dans le désert triste du ciel, la bande d'émigrants qu'annonçait cette entrée en scène des appeaux. Il l'aperçut à sa gauche, venant du sud. Elle remontait le vent en triangle, d'une allure égale, pareille à une fine découpure d'ombres. Elle passa, dédaigneuse de cette troupe d'apprivoisés qui la saluaient, et se perdit au loin. Un second canard, quelques minutes après, partit du pré voisin où Colibry veillait, et monta jusqu'au-dessus des brouillards. Cette fois, quand il redescendit, il ramenait avec lui tout un vol de grands voyageurs aux plumes grises. Claude les vit tournoyer en spirales, dont les cercles se resserraient de plus en plus autour de la hutte. Courbé, immobile, retenant son souffle, il entendit tout près, par trois reprises, le battement de leurs ailes, leurs cris mêlés à ceux des canes prisonnières; il aperçut, par les fentes du treillage, des dos luisants, striés de barres blanches, des cous tendus, des pattes pendantes; puis, faisant jaillir l'eau sous le choc de leurs poitrines, une vingtaine de sauvages s'abattirent en dehors du cercle formé autour de la hutte: Malestroit les étudia un moment, et, se penchant:
—Rien que des tadornes, dit-il. Mais je crois qu'il y a une sarcelle plus loin.
Très loin, en effet, à peinte distincte dans la buée qui roulait sur l'eau, un oiseau plus petit approchait avec précaution, en faisant des bordées, s'arrêtait, reprenait sa marche oblique. Était-il tombé avec les autres? Partait-il des prés voisins? Bientôt il fut possible de distinguer ses formes plus sveltes, son cou qui s'allongeait et se courbait au ras de l'eau, avec une coquetterie et une grâce que n'avaient pas les autres.
—C'est sûr une sarcelle, dit Malestroit. Seulement, est-elle bleue? Voilà!
Elle s'avançait toujours, très lentement, nageant d'une seule patte. Claude sentait son cœur battre si fort qu'il se demandait s'il pourrait ajuster. La pensée de Thérèse, de la maison des Pépinières couchée sous les arbres, de l'accueil qui lui serait fait s'il rentrait avec ce gibier rarissime, l'idée qu'il le manquerait peut-être, et que le stratagème de M. Lofficial échouerait misérablement par sa faute, achevèrent de le troubler.
—Je l'ai vue reluire, dit à ce moment Malestroit, c'est une bleue, monsieur Claude!
Claude, perdant la tête, se souleva un peu. Toute la bande de canards s'enleva en criant.
—Elle y est encore! souffla le charpentier. Mais ce n'est pas votre faute. Elle s'en va. Tirez!
A travers les brins de jonc, Claude passa le canon de son arme. Une détonation formidable retentit sur le lac.
—Touchée! Je l'ai! je l'ai! cria le jeune homme en se levant tout debout.
Mais Malestroit s'était levé aussi. Il était extrêmement lourd. Sous ce double ébranlement et sous le poids du charpentier, le fond de la hutte avait cédé, et, passant au travers, les deux chasseurs, avant de s'être rendu compte de rien, se trouvèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture, accrochés au tronc du saule.
—A nous, Colibry! cria la grosse voix de Malestroit.
Quand ils eurent entendu le bonhomme répondre de loin, et que, tâtant le sol du pied, ils se furent assurés qu'ils ne couraient aucun danger, Claude et Malestroit se prirent à rire de l'accident. Ce fut même pour Claude, malgré le froid qui le pénétrait, un moment agréable. Il regarda le charpentier, couvert des débris de la hutte, les cheveux mêlés d'herbes et de roseaux, comme un dieu marin, qui soutenait d'une main l'édifice effondré, la surface des eaux, qui lui parut d'argent, des plaques de soleil luisant çà et là sur des presqu'îles vertes, une côte à droite, à demi dégagée des brumes, et Colibry, qui semblait un géant, sur l'arrière du bateau qu'il poussait à la perche de toute la vigueur de ses bras. Il eut, par-dessus tout, un sentiment de victoire, une émotion de chasseur heureux. Et quand Colibry, accostant au plus près, lui tendit la main pour le retirer:
—Elle y est! cria-t-il.
—Vous y êtes encore plus sûrement, répondit le vannier.
—Eh! qu'importe, père Colibry? reprit le jeune homme, en passant la jambe par-dessus le bordage. Qu'importe un demi-bain froid, si nous avons la sarcelle? Allons, Malestroit, à votre tour! Donnez-moi la main. Bon! Un effort! Vous y voilà!
Soulevé par le poignet de Claude et celui de Colibry, le charpentier monta, lui aussi, dans le bateau. A peine y était-il entré, son large pantalon ruisselant comme une source, que Claude s'écria:
—Au large, maintenant!
—A terre! vous voulez dire, répartit Malestroit, qui se baissait déjà pour saisir la perche.
—Non pas! à retrouver la sarcelle!
—Pour une méchante bête risquer la mort! Je ne suis pas douillet, mais vrai...
—Je double ce que j'ai promis, dit Claude: en avant!
Vaincu par l'argument, le charpentier, tandis que son camarade attrapait au passage quelques canes d'appel par la patte ou par le cou, poussa la barque vers un buisson, tout au bout du pré, où le courant portait. La sarcelle était là, flottant, la tête renversée et posée entre les ailes, comme si, pour dormir, elle l'eût voulu cacher dans ses plumes. Claude la prit avec précaution, examina la nuque marquée d'une aigrette sombre, le pinceau de duvet blanc formant sourcils au-dessus des yeux, le manteau dont le reflet azuré n'était pas douteux, tira les cuisses, pour s'assurer qu'elles n'étaient pas rompues, et, la posant sur ses genoux, comme il eût fait d'un coffret de perles, d'un chien favori, d'un enfant sauvé:
—Bleue! dit-il se parlant à lui-même, bleue et pas gâtée!
Les deux hommes levèrent les épaules, Malestroit ouvertement, Colibry simulant un effort vigoureux pour ramener en arrière le bateau enlizé. Puis, laissant Claude à l'avant, muet dans la contemplation de l'oiseau bleu, ils lui tournèrent le dos, s'assirent côte à côte, et, dans le vent qui cinglait, ramèrent de toutes leurs forces vers la terre. Mais la rive était loin. Il fallut près d'un quart d'heure pour l'atteindre. Quand ils arrivèrent, Claude était pâle de froid, ses dents claquaient, la glace avait raidi sur lui les plis de ses vêtements, et Malestroit, la figure congestionnée, semblait avoir du mal à se lever.
—Trois kilomètres avant de trouver du feu! grommela celui-ci.
Il débarqua le premier, regarda derrière lui le jeune homme qui tremblait, portant la sarcelle pressée contre sa poitrine, et ajouta, car il avait la rudesse tendre du peuple:
—Si encore il n'y avait que moi! Mais ce pauvre monsieur, qui n'a pas l'habitude de la misère! Voyons, monsieur Claude, essayons de nous réchauffer en marchant! Colibry va retourner aux canes. Donnez-moi le bras.
Claude étourdi, et comme enivré par le froid, passa le bras sous celui du charpentier, qui secouait la tête, d'un air de doute.
—Trois kilomètres! reprenait-il.
A ce moment, une voix sortie du brouillard, en face, leur parvint, toute diminuée par la distance.
—Ohé! par ici! par ici!
Tous trois levèrent la tête. A mi-coteau, dans un clos de vigne que ceignait de brun une haie d'épines, une forme humaine se démenait. Un peu au delà, une maison carrée aux contrevents ouverts. C'était M. Lofficial; c'étaient les Luisettes qu'ils croyaient désertes, et qui s'offraient à eux.
Ranimé par l'idée de ce secours inattendu, Claude monta plus rapidement la pente. Malestroit le soutenait, sans en avoir l'air, et grognait des mots de réconfort:
—Nous y voilà, nous y voilà... encore cent pas... plus que trente... Bonjour, monsieur Lofficial!
—Bonjour, mes enfants! dit le bonhomme, en poussant le clan de sa vigne. Eh! eh! ai-je bien fait de venir? Comme vous êtes trempés! Six degrés au-dessous de zéro!
Et, remarquant la mine souffrante et la pâleur de Claude:
—Mon pauvre garçon, reprit-il, vous avez l'air d'un noyé! Mais j'ai de quoi vous ranimer là-haut. Et de quoi vous changer. Hâtons-nous seulement.
En deux minutes, ils furent dans la cuisine où flambait un feu de sarments. M. Lofficial assit Claude sur une chaise basse, entre les chenets, à la distance précisément d'une broche de rôtissoire. Puis, courant d'une chambre à l'autre, ouvrant placards, tiroirs, cachettes, il parvint à découvrir, dans cette maison de célibataire, à peu près inhabitée, mais montée avec une prévoyance de père de famille, une foule de choses qu'on ne s'attendait pas à y rencontrer: deux paires de feutres et deux paires de sabots neufs pour Claude et Malestroit, de l'eau-de-vie blonde à force d'être vieille, une bouilloire dont le réchaud n'était pas vide, et une boîte de thé qui laissa s'échapper l'arome de mille fleurs.
Toujours trottant, M. Lofficial continuait son monologue, et sa voix arrivait, tantôt par une porte et tantôt par une autre, tandis qu'un nuage de vapeur d'eau enveloppait Claude et Malestroit.
—J'avais des pressentiments, disait-il, et j'ai voulu venir dès hier soir... malgré Gothon... Et c'est vraiment heureux... Toute la matinée, j'ai essayé de vous apercevoir avec mes jumelles... Mais, bast! un brouillard du diable... Et puis, tout à coup, sur la berge... Ah! quand je vous ai vus, j'ai bien deviné l'accident... j'ai mis une allumette sous le fagot... N'es-tu pas trop lourd, aussi, Malestroit, pour chasser à la hutte!
Il parlait d'un air réjoui, faisant sonner parfois ses lèvres l'une contre l'autre, avec des impatiences de gros écureuil rebondi, quand il ne trouvait pas, à l'instant même, ce qu'il cherchait.
Lorsqu'il se fut enfin arrêté, debout, appuyé sur l'auvent de la cheminée, Claude, qu'il observait, Claude restauré et réchauffé, lui prit la main.
—Vous savez que je l'ai tuée! dit-il.
—Parbleu, mon ami, vous l'avez bien gagnée!
—Je recommencerais vingt plongeons comme celui-là, répondit le jeune homme avec conviction, pour voir seulement l'accueil qu'ils me feront là-bas!
«Ils», c'était la seule Thérèse. Pour remercier son vieux voisin, Claude n'avait rencontré que cette naïveté: parler d'elle. Il ne savait rien de meilleur. Si elle daignait se montrer satisfaite, tout le monde ne serait-il pas payé? Pour Thérèse souriante, est-ce qu'on n'irait pas chercher la sarcelle au bout du monde? Est-ce que M. Lofficial ne passerait pas, sans se plaindre, vingt nuits de novembre aux Luisettes?
Quelque chose répondit oui, au fond du cœur de M. Lofficial. Devant ce mot d'amour jeune, le bonhomme se sentit ému, disposé à des complaisances paternelles. Il passa la main, deux ou trois fois, délicatement, sur les cheveux bruns de son protégé, comme s'il eût caressé son propre fils.
—Je veux le voir aussi, dit-il, et je vous conduirai aux Pépinières.
Une demi-heure plus tard, comme Colibry rentrait, les chaussures étant sèches, les vêtements brossés, toute trace de l'accident disparue, Claude s'entendit appeler par M. Lofficial, qui était allé présider lui-même à l'enrènement du cheval, un bien vieux cheval, pourtant, et facile. Il sortit, et jeta un coup d'œil du côté de la vallée: à la place du lac immense sur lequel il avait cru naviguer le matin, il n'aperçut, sous le clair soleil, qu'un marais de taille médiocre, découpé en petits carrés par les saules, rayé, çà et là, par les bandes vertes des talus, et où pas un vol d'oiseaux, pas un cri, ne révélait plus la présence du gibier.
—Montez dans la calèche, dit M. Lofficial en s'avançant, vous n'aurez pas froid là-dedans!
Un carrossier aurait protesté contre cette dénomination donnée au plus singulier véhicule: une caisse écourtée, divisée, aux deux tiers environ, par une cloison de glaces, et dont la capote, prolongée en abat-jour, abritait abondamment Colibry et Malestroit, déjà montés sur le siège. Il y avait bien quarante ans que la calèche venait aux vendanges. Claude prit place à l'intérieur, avec M. Lofficial, s'enfonça dans la plume des coussins, sentit monter jusqu'à ses genoux la laine des peaux de mouton, haute et souple comme une flamme, qui tapissait le fond de la voiture; Malestroit se hissa près de Colibry, et les quatre voyageurs commencèrent à rouler vers la banlieue où Thérèse, sans se douter de la visite qui trottinait pour elle sur la route, jouissait probablement de l'embellie tardive du matin.
Le voyage parut délicieux à Claude, parce que M. Lofficial, bon comme les anciens qui se rappellent avoir été jeunes, parla tout le temps de Thérèse.
—C'est par elle, disait-il, que j'ai gagné, jadis, l'amitié de Maldonne et de M. de Kérédol, par un petit compliment que j'avais su faire d'elle, en la rencontrant. Vous le voyez, mon cher monsieur, elle m'a valu deux amis. J'espère bien qu'elle m'en vaudra un troisième d'ici peu. J'ai rarement vu une enfant si mignonne. Elle avait les doigts fins comme des pendants de corail. Et je les ai tenus dans mes mains, ces petits doigts. J'ai eu ses bonnes grâces avant vous. Eh! eh! Elle portait une robe blanche, elle était marraine, et moi j'étais parrain. Nous conduisions au baptême le fils de Malestroit. Il y a de quoi être jaloux, monsieur Claude!
Il contait posément, avec une certaine saveur rustique et enjouée, des traits qui eussent été sans intérêt pour tous autres qu'un vieillard qui se souvenait et un jeune homme qui aimait. De temps en temps, Claude se détournait à demi, pour voir si le cornet de papier, où il avait roulé le produit de sa chasse, se tenait toujours bien droit, dans la poche au fond de la capote. Une émotion grandissante l'envahissait, à mesure que la distance diminuait jusqu'au logis des Maldonne. Quand la voiture s'arrêta, devant le portail orné de clous, il était pâle comme en sortant de l'eau, le matin.
—Mon lieutenant, dit M. Lofficial, c'est le moment de vous montrer brave!
Il tira la sonnette.
—Monsieur travaille dans la serre, répondit la fille de charge.
En effet, près du réduit qui lui servait de laboratoire, sous la voûte de verre peint qui l'enveloppait d'une chaleur douce, M. Maldonne triait des oignons de tulipes. Il vit venir les visiteurs à travers une vitre claire, sourit sans se déranger, et, les laissant arriver jusqu'à lui:
—Eh bien! fit-il en se détournant et en tendant les deux mains, vous me surprenez comptant mes trésors.
—Et nous vous en apportons un autre! répondit M. Lofficial.
—Une tulipe?
—Non, un oiseau rare.
M. Maldonne hocha la tête, d'un air d'incrédulité, en regardant le cornet de papier que Claude portait sous le bras, et saisit un bulbe transparent, côtelé, barbelé de racines.
—Sans l'avoir vu, dit-il, je ne l'échangerais pas contre une seule de ces proserpines roses.
—Vous auriez peut-être tort, dit Claude, qui lui tendit le paquet.
Le naturaliste tira la sarcelle bleue par les pattes. A peine l'eut-il aperçue que, le visage altéré par l'émotion, sans un mot, il bouscula ses deux hôtes, pour sortir plus vite et porter la bête au grand jour.
Dehors, il s'appuya aux tapis de paille qui pendaient du haut de la serre, tourna et retourna la sarcelle, fit jouer les reflets du plumage.
—Ce n'est pas possible! murmurait-il, non, ce n'est pas elle!...
Enfin il leva les yeux sur Claude, qui l'avait suivi. Sa physionomie exprimait, avec beaucoup de surprise, un peu d'inquiétude, de jalousie. Il était sérieux, presque froissé, comme un homme qu'on veut duper.
—D'où l'avez-vous fait venir? demanda-t-il.
—Mais, je l'ai tuée, monsieur! dit Claude.
—Allons donc!
—Moi-même, ce matin!
—Pas dans le département?
—A deux lieues d'ici.
M. Maldonne fronça le sourcil.
—Vous saurez, monsieur, dit-il avec dignité, que cette variété n'habite pas dans le département. Elle y passe, et si rarement que des hommes comme moi n'ont jamais eu le bonheur...
—C'est cependant vrai, mon bon ami, interrompit M. Lofficial, qui sortait de la serre, en voyant les affaires de Claude se gâter, et arrivait en se dandinant. Rien n'est plus vrai. Monsieur, qui est bien moins savant que toi, a été plus heureux, voilà tout.
Et il se mit à raconter la chasse du matin, comment il l'avait conseillée, préparée, comment il savait aussi, depuis des années, qu'un couple de ces oiseaux habitait les marais des Luisettes. Il apportait à la justification de son client l'énergie de la conviction, levait les bras, mimait les scènes qu'il contait.
Pendant ce temps, M. Maldonne passait d'émotion en émotion. Le scepticisme un peu hautain du début faisait place à un éclair d'admiration joyeuse, et celle-ci, à son tour, s'effaçait devant le sentiment pénible du collectionneur qui voit une pièce introuvable lui échapper. Il maniait la sarcelle, la caressait du doigt, lui ouvrait l'œil, redressait une plume endommagée. Enfin, il la tendit à Claude avec une lenteur qui révélait toute la cruauté de la lutte.
—Reprenez-la, monsieur, dit-il. Je vous remercie de me l'avoir montrée.
Il poussa un soupir, et ajouta:
—Surtout, gardez-la bien: c'est un commencement précieux pour votre collection, puisque, je dois vous l'avouer, c'eût été le couronnement de la mienne!
—Mais, elle est à vous! s'écria Claude.
—A moi? dit M. Maldonne, rougissant sous le coup de cette brusque fortune qui lui venait. Vous ne vous doutez pas de la rareté, jeune homme... vous ne savez pas ce que vous faites?
—Oh! si, monsieur, je sais très bien répondit Claude, riant malgré lui.
—Vraiment, elle est...
—Elle est à vous, oui, monsieur!
Alors, sans prendre le temps de remercier, dans l'exubérance de sa joie, M. Maldonne courut vers la maison, tenant la sarcelle élevée au bout de son bras droit et criant:
—Robert! Geneviève! Thérèse! venez voir!
Il se précipita dans le salon, arrangea sur la table du milieu l'oiseau qui ressemblait, sous le jour glissant, à un émail azur et or, et, comme Robert arrivait par la porte opposée:
—Regarde! dit-il.
Robert s'approcha, considéra l'oiseau, puis Maldonne.
—Ah çà! dit-il, d'où vient-elle, celle-là? qui te l'envoie?
—Monsieur que voici! répondit le naturaliste avec orgueil, en désignant Claude qui entrait. Il est assez bon, assez généreux pour me l'offrir.
Robert, en apercevant Claude, changea de visage, et sourit ironiquement, de manière à bien faire comprendre qu'il n'était pas dupe de cette générosité. Il rendit à peine le salut que lui adressait le jeune homme, et, devant madame Maldonne et Geneviève qui accouraient, étonnées, ne sachant rien:
—Es-tu bien sûr qu'elle soit authentique? demanda-t-il d'un ton méprisant.
—Tu n'as qu'à examiner, répondit le naturaliste. Elle a toutes les signatures... Oui, Geneviève, oui, Thérèse, continua-t-il, notre jeune ami nous apporte un trésor, celui que j'ai cherché vingt ans: la sarcelle bleue!
—Ah! monsieur! dit madame Maldonne en tendant la main à Claude,—comme si vraiment le cadeau lui eût fait un plaisir extrême,—est-ce aimable à vous!
—Et notez qu'il l'a tuée, lui, en personne, à deux lieues d'ici, chez ce cachottier de Lofficial.
Il continua, reprenant pour son compte le récit qu'on venait de lui faire à lui-même, et conta l'aventure avec autant d'animation que s'il y avait assisté. Sa femme, en le voyant si joyeux, s'épanouissait discrètement. Elle avait l'air heureux des mères qui regardent s'ébattre un enfant. Parfois son regard se posait sur Claude resté près de l'entrée du salon, et s'aiguisait alors d'une pensée différente, un peu malicieuse, qui la rajeunissait. Thérèse, demeurée derrière sa mère, à l'autre extrémité de l'appartement, était devenue tout de suite sérieuse et comme intimidée. Son instinct de jeune fille l'avertissait qu'il s'agissait d'elle et d'elle seule, bien que son nom ne fût pas prononcé et que personne ne voulût paraître occupé d'elle. Elle entendait l'obscure destinée lui parler dans la confusion des voix, elle la lisait dans la physionomie de ceux qui l'entouraient, elle savait, elle était sûre,—et son cœur en était troublé,—que, de cette conversation légère, quelque chose de grave allait sortir, qui déciderait de sa vie. Les mots ne lui arrivaient qu'au travers de ce rêve. Ses yeux erraient, sans se fixer, sur ses parents, Robert, Lofficial, et n'osaient rencontrer ceux de Claude.
—Vous oubliez, dit M. Lofficial interrompant son ami, que M. Claude, pour vous faire cette surprise, a failli se noyer. Il ne s'en vanterait pas, et je le dénonce. La hutte a défoncé sous le poids des chasseurs. Il est tombé dans l'eau glacée du marais et m'est arrivé à moitié défailli.
—Bah! dit Claude prenant de la hardiesse et regardant Thérèse, ce sera un bon souvenir de plus.
—Bien dit! repartit M. Maldonne.
—Pour un oiseau! fit M. Lofficial d'un ton vainqueur, pour un oiseau risquer sa vie, faut-il aimer la chasse!
Madame Maldonne baissait les yeux, avec un sourire indulgent.
Thérèse leva les siens. Elle osa, un peu rouge, un peu confuse, dans le demi-jour là-bas, regarder Claude, et son regard disait: «Je sais pourquoi vous avez commis cette imprudence, et j'en ai le cœur touché, monsieur Claude.»
Une émotion les gagnait tous. On la sentait grandir entre eux.
Tout à coup Robert, qui, depuis le début, maniait la sarcelle avec une curiosité fiévreuse, éclata de rire, d'un rire de colère et de triomphe.
—Pas possible de l'empailler, cria-t-il: elle a la panse crevée!
Et, prenant la jolie bête entre ses doigts, il la jeta contre le mur, d'où elle retomba sur le parquet.
—Pas possible de l'empailler! répéta-t-il.
Quatre exclamations répondirent à cet acte brutal:
—Robert, que fais-tu? Monsieur! Oh! mon parrain! Quel dommage!
En même temps, M. Maldonne se précipita pour ramasser l'oiseau. Robert s'était retourné en face de Claude, et se tenait très droit, une main appuyée à la table, l'autre passée entre les boutons de sa redingote, pâle, méprisant et correct.
Claude fit un mouvement pour s'avancer sur lui. M. Lofficial le retint par le bras, et, se penchant:
—Ne bougez pas, surtout, monsieur Claude, laissez-moi faire.
—Monsieur de Kérédol, continua-t-il tout haut, d'une voix sonnante qui attira sur lui le regard de Robert et des deux femmes, ce que vous venez de faire là est très mal.
—Vous dites?
—Je dis: «très mal et indigne de vous!»
M. Lofficial s'était avancé. Ses petits yeux flambaient d'une colère d'honnête homme, et commentaient sa pensée. Robert y lut sans doute un mot qui le troubla. Très froid, sans cesser de sourire du même air provocant et hautain, il leva les épaules, ne répondit rien, passa devant madame Maldonne, et prit la porte qui conduisait aux appartements.
M. Maldonne se relevait, après avoir ramassé l'informe paquet de plumes, tout à l'heure si luisantes et si bien rangées.
Il le laissa retomber.
—Il n'est que trop vrai, dit-il, d'un air désolé, l'oiseau est perdu, tout déchiré!
Il ne s'était point aperçu du départ de Robert, et chercha un instant, en regardant tout autour les témoins muets de cette scène. Des larmes mouillaient le bord de sa paupière, larmes de dépit et d'humiliation.
—Je ne l'ai jamais vu ainsi, reprit-il, ni vous non plus, n'est-ce pas, Lofficial, n'est-ce pas, Geneviève?
Personne ne répondit. Ils étaient tous affligés et gênés de cette sortie étrange de M. de Kérédol.
M. Maldonne, par une inspiration délicate, remarquant la physionomie contrainte et offensée de Claude, s'avança vers le jeune homme, lui prit la main, et, tâchant de surmonter l'impression pénible qu'il éprouvait lui-même:
—Vous, monsieur Claude, dit-il, venez au jardin. Je ne veux pas que vous me quittiez sur cette offense. Je vous suis aussi reconnaissant...
—Non, adieu, monsieur! La surprise que je voulais vous faire a tristement tourné. Adieu!
Il essaya de dégager sa main, que M. Maldonne retenait dans les siennes. Madame Maldonne intervint, et, avec une autorité, un charme de voix et de physionomie qui faisaient d'elle comme un arbitre souverain:
—Je vous en prie! dit-elle.
Claude s'inclina. Alors elle se tourna du côté de M. Lofficial, et lui dit à demi-voix:
—Restez, vous, j'ai à vous parler.
M. Maldonne et Claude se dirigèrent vers la porte. Thérèse hésitait. Elle allait sans doute remonter dans sa chambre. Sa mère l'arrêta du regard, et dit:
—Non, ma mignonne, va aussi, cela vaut mieux.
Thérèse sortit donc, et retrouva dehors, sur le sable, son père et Claude qui causaient.
—La sotte affaire! disait M. Maldonne. Je vous dois de vraies excuses de la conduite de Robert.
—Vous les faites si bien, répondit Claude en apercevant Thérèse, que j'oublierai tout à cause de vous. Ce n'était pas, d'ailleurs, à M. de Kérédol que j'entendais plaire, et l'attitude qu'il a prise importe peu, vraiment.
—Incompréhensible! reprit le naturaliste, arrêté au bord d'une allée qui longeait les murs du domaine.
Il releva la tête, croisa ses mains derrière sa grosse jaquette pointillée.
—C'est à se demander, ajouta-t-il avec humeur, si ce n'est pas lui qui a gâté la sarcelle!
—Oh! père! dit doucement Thérèse, en se mettant à sa gauche.
—Oui, ma petite, et je sais ce que je dis. Il est très capable d'avoir fait cela par orgueil!
—Je vous assure...
—Par vanité insensée d'amateur. Ah! je l'ai vu d'autres fois, va, quand un marchand ou un ami nous offrait une pièce rare qui nous manquait, je l'ai vu répondre brutalement: «Remportez-la! Nous la tuerons!» Il est intraitable, par moments, d'une intolérance là-dessus que je n'ai jamais eue au même degré!... Je suppose au moins que c'est cela? Que veux-tu que ce soit autre chose?
Il s'engagea dans l'allée, marchant à petits pas, entre Claude et Thérèse, la tête de nouveau baissée, visiblement préoccupé de l'incident qui troublait la vie des Pépinières.
La jeune fille eut un sourire très doux. Elle leva les yeux droit devant elle, vers la voûte fuyante des hêtres, qui gardaient encore quelques feuilles jaunes, tourmentées par le vent. Mais ce regard n'était pas de ceux que nous donnons aux choses. Il allait à quelqu'un. Il était lumineux, plein de compassion et de tendresse. Et, au lieu de répondre directement, voyant son père irrité:
—Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, dit-elle à Claude, combien il a été excellent pour moi.
—Il s'agit bien du passé! grommela le bonhomme.
—Je ne puis pas l'oublier, reprit Thérèse sans s'émouvoir.
Et elle se mit à rappeler le dévouement, les attentions innombrables qu'il avait eus pour elle, autrefois. Elle lui prêtait ingénûment des talents qu'il n'avait pas. Elle exagérait à plaisir son mérite, cherchait obtenir, par cette voie indirecte, le pardon du présent, dont elle ne parlait pas. Insensiblement, avec des mots heureux, des histoires qu'elle disait avec une nuance de pitié ou d'enfantillage, elle couvrait de souvenirs, et cachait derrière eux la faute de son ami. Quand son père se récriait, elle s'adressait à Claude, qui ne protestait jamais. Bien au contraire, il écoutait, ravi, touché de cette bonté adroite de la jeune fille. M. Maldonne s'apaisait aussi par degrés. Ils n'avaient pas fait ensemble le tour du grand domaine, qu'ils avaient à peu près oublié, M. Maldonne et Claude au moins, la raison première de cette promenade à trois. Et Thérèse, sentant vivre à ses côtés deux âmes toutes pleines d'elle, laissait la sienne s'ouvrir: jeunesse, fraîcheur, indulgence, confiance dans la bonté des autres et dans la vie, elle se donnait tout entière, sans l'ombre de coquetterie, presque à son insu, parce que l'heure était venue, parce qu'il était là. Le tour du jardin achevé, ils prirent une seconde fois la longue allée tournante. Quelque chose d'intime et d'heureux les retenait ensemble, sans qu'ils y songeassent même. Les mots se faisaient plus rares entre eux, et cependant l'intérêt, l'attrait de cette causerie plus lente semblaient grandir encore, parce que le rêve, à présent, un rêve différent pour chacun, emplissait les silences. La matinée s'était faite plus douce. Un soleil d'hiver, pâle et sans chaleur, donnait l'illusion de la vie aux derniers rameaux vêtus de feuilles, aux dernières roses impuissantes à s'ouvrir, qui pendaient sur l'allée.
Bientôt, M. Maldonne fut distrait par la vue d'un massif d'alkékenges, dont on n'avait pas récolté les fruits. Ils pendaient, comme des oranges minuscules, luisant à travers l'enveloppe flétrie, usée, découpée à jour, qui leur vaut, parmi le peuple, le joli nom d'«amour en cage». M. Maldonne les aimait beaucoup.
—Des coquerets, dit-il, et on ne les a pas cueillis!
Il se pencha aussitôt, et se laissa distancer. Les deux jeunes gens continuèrent seuls. Et Claude vit que les souvenirs de Thérèse n'iraient pas loin désormais. Elle dit encore deux ou trois phrases, distraites, sans accent, destinées peut-être à la tromper elle-même sur cette situation nouvelle: être seule avec lui. Puis elle se tut. Elle regardait en avant, loin, comme le jour où, dans le bois de Laurette, elle avait eu de si étranges idées. Un oiseau menu, les plumes relevées en collerette, vint se poser devant elle, sur l'allée, jeta une petite note triste, et disparut. Thérèse le reconnut, tressaillit, et tourna la tête vers la maison là-bas, vers une fenêtre qui était close, au premier.
—C'est le rouge-gorge de mon oncle, dit-elle.
Et elle se mit à marcher de son pas souple, la joue un peu pâle, les yeux graves et profonds dans le vague.
Thérèse avait achevé sa partie dans le duo d'amour, qu'elle avait commencé et qu'elle interrompait sous la même impulsion mystérieuse. C'était à Claude de parler maintenant. Oh! ce fut bien simple. Ils étaient parvenus à l'un des angles du jardin. L'allée se coudait autour d'une touffe de bambous. Quand il fut à l'abri de la haute gerbe, à demi dégarnie par le froid, Claude s'arrêta, et dit:
—Vous êtes infiniment bonne.
—Croyez vous? répondit-elle en tournant vers lui son regard très sérieux et très doux.
—Oui: tout le temps que vous parliez, j'enviais celui que vous défendiez.
La lueur d'un sourire léger éclaira le visage de Thérèse.
—C'est vrai, dit-elle, ceux que j'aime, je les aime bien.
Sa main pendait le long de sa jupe, Claude la prit. La petite main ne se retira pas. Mais elle tremblait. Thérèse se sentit attirée vers lui, et elle s'abandonna un peu, et elle entendit une voix qui disait tout près d'elle, si près que le souffle des mots passait comme une caresse dans ses cheveux:
—Eh bien! moi, je vous aime!... Voulez-vous m'aimer aussi?
Elle le regarda. Elle lut, sur le visage de Claude, l'ardent et fort amour qu'elle avait souhaité.
—Oui, dit-elle faiblement, je veux bien!
Et ainsi ils engagèrent leurs âmes.
Derrière eux, des pas se rapprochèrent. C'était M. Maldonne qui les rejoignait.
Alors ils se séparèrent un peu l'un de l'autre, et se remirent à marcher, côte à côte, sans rien se dire...
Thérèse ne se trompait pas. Robert la voyait. Il était là, derrière la fenêtre aux rideaux baissés, en proie à des sentiments de révolte, de colère contre lui-même et contre la vie, que la solitude excitait encore. Depuis qu'il était sorti du salon, il arpentait sa chambre à grands pas, s'arrêtant et se courbant parfois devant les vitres pour suivre, à travers les fleurs de mousseline du rideau, la promenade de Thérèse et de Claude, qui lui semblait d'une longueur indéfinie. Il devinait les mots échangés, il éprouvait le supplice des sourires qui vont à d'autres. Et de son cœur, gros d'amertume, des plaintes s'échappaient, les unes proférées à haute voix, les autres murmurées ou inintelligibles:
«Comment me traite-t-on ici? Comme un étranger, comme ceux dont on se défie! M'a-t-on fait l'honneur de me consulter, de m'apprendre ce qui se tramait ici? Car, c'est un coup monté, une trahison d'amitié manifeste. Guillaume l'a introduit ici, ce jeune homme, avec la légèreté qu'il met en toutes choses; il l'a défendu contre moi; il m'a donné tort, par deux fois, à moi qui voulais protéger la maison, notre bonheur à tous, contre un entraînement insensé. Lofficial est complice, et Geneviève elle-même. Oui, ma propre sœur! Ils se sont ligués pour me tenir à l'écart. Voilà ce que m'a valu l'absurde, l'inepte dévouement que je leur ai montré! A quoi bon se gêner, avec ceux qui aiment trop? On est bien sûr qu'ils ne quitteront pas la maison. On leur dira plus tard, quand ils ne pourront plus s'opposer à rien... O pauvre existence que la mienne! Je n'ai fait que ramasser les miettes de toutes les tendresses que j'ai approchées. Et à présent même on me les refuse... J'avais cru avoir gagné au moins le cœur de l'enfant, sa pitié... C'était si doux, autour de moi, cette petite que j'avais formée, cette jeunesse. Et cela m'appelait de noms si tendres que je me croyais aimé. Eh bien! regarde, regarde-la, ta Thérèse... Es-tu oublié?... O Thérèse, comme je te voudrais encore telle qu'il y a trois mois, quand aucune autre pensée que la mienne, celle de ton père et de ta mère n'occupait ton esprit... Ou bien plus petite, oui, à l'âge de ta première communion, lorsque la jeune fille n'avait point paru, et qu'il n'y avait ici qu'une enfant dont nous partagions fraternellement la chère présence... Tiens, je te voudrais encore plus petite pour t'avoir plus longtemps, je te voudrais à peine parlante, avec tes robes longues comme le bras, et des yeux qui remerciaient si bien, quand tu trouvais mes bonbons et mes jouets dans tes souliers de Noël! A présent, voir cela!»
Il s'était arrêté. Son regard fixait le fond du jardin, là-bas, où les deux jeunes gens, à demi cachés par la touffe de roseaux, se tenaient immobiles. Robert se retira brusquement de la fenêtre.
—Je ne l'embrasserai plus jamais! dit-il tout haut. Elle est à un autre!
Il s'était reculé jusqu'à la glace qui surmontait sa cheminée. Alors il aperçut son visage si défait, le désordre et la violence de ses idées si manifestement empreints sur ses traits, qu'il en fut saisi. Une lumière rapide se fit en lui. «Oh! dit-il en se prenant le front, est-ce que...?» Et cette question, qu'il n'osa achever, le rendit tout pâle.
Quelqu'un frappait à la porte. Il n'entendit qu'à la seconde fois.
—Entrez! dit-il en se détournant.
C'était Geneviève Maldonne. Elle entra. Sa physionomie avait une dignité plus grave, une sorte d'assurance et de tristesse à la fois, qui ne lui étaient pas habituelles. Elle ressemblait, sa tête régulière un peu raidie par l'émotion et calme avec effort, à la statue de la pitié qui, pour une fois, serait chargée de faire justice.
—Vous me surprenez bien accablé, dit Robert, qui essayait de se ressaisir et de faire bonne contenance devant elle. Venez, je vous prie... Tenez, voici le fauteuil... Désirez-vous...?
Il la conduisait, ne sachant trop ce qu'il disait, près de la fenêtre. Elle fit signe qu'elle voulait demeurer debout. Elle était en pleine lumière. Il la regarda de nouveau. Et il comprit si bien, qu'il baissa les yeux, et s'assit à contre-jour, sur le bras du fauteuil.
—J'ai à vous parler de choses sérieuses, Robert, dit madame Maldonne, d'une voix nette, à peine tremblante.
Il affecta de le prendre légèrement.
—Oui, dit-il, je m'y attendais. Vous venez me gronder de la scène que j'ai faite en bas. En votre qualité de maîtresse de maison impeccable...
—Vous vous trompez, reprit-elle, du même air sûr d'elle-même et du devoir qui l'amenait. Il s'agit d'un sujet si délicat, qu'il faut toute la confiance que j'ai en votre honneur, Robert, pour oser l'aborder avec vous.
Robert leva les yeux sur cette robe grise à plis droits, immobile à trois pas de lui, sans oser les lever plus haut.
—Nous causons ici de femme noble à gentilhomme, et de frère à sœur, répondit-il, vous pouvez tout dire. De quoi s'agit-il?
—De Thérèse.
—En effet, fit-il en se détournant d'un mouvement de colère et désignant la fenêtre du doigt, je puis vous apprendre ce qu'elle devient. Regardez-la. Elle se promène seule avec M. Claude Revel, son fiancé, je suppose... ils sont touchants... Mais, regardez donc!
Madame Maldonne ne bougea pas.
—Je n'ai pas à épier ma fille, dit-elle, je suis sûre d'elle. Si elle a choisi ce jeune homme...
—Pardon, si vous avez choisi pour elle...
—Je dis que si elle a choisi ce jeune homme, je connais assez la droiture de Thérèse, pour savoir qu'il est digne d'elle.
—Oui, oui, faites des phrases, vous ne me tromperez pas. Vous êtes tous d'accord! Thérèse est fiancée. Elle se marie, c'est convenu. Et moi, je ne dois pas m'en douter, n'est-ce pas? Je suis le gêneur, l'étranger qu'on écarte...
—Robert! dit sévèrement madame Maldonne, vous savez qu'il n'y a pas un mot de vrai là-dedans! Que Thérèse se soit éprise de M. Claude Revel, c'est possible. Je n'ai rien fait pour cela, son père non plus. Et la question n'est pas là, entre nous.
Devant l'obstination tranquille de Geneviève, l'emportement à demi simulé de M. de Kérédol tomba.
—Soit! dit-il. Alors où est la question?
—Mon pauvre ami, reprit la voix devenue compatissante de madame Maldonne, l'étroite intimité où vous avez vécu, de longues années, avec nous, avec Thérèse, n'était pas sans danger pour vous. Thérèse est très enfant, très affectueuse... trop peut-être, et je crois...
Elle hésitait. Les mots tremblaient sur ses lèvres.
—Vous croyez?...
Le regard de Robert rencontra tout à coup celui de Geneviève.
Elle baissa les yeux.
—Je crois que vous l'aimez! dit-elle.
Quand elle releva la tête, il était courbé vers le parquet, le front appuyé dans ses mains. Il se taisait.
—J'aurais dû le voir plus tôt, reprit-elle. Cela eût mieux valu pour nous tous. Depuis le premier jour où M. Revel est entré dans la maison, vous avez beaucoup changé. Vous avez eu des tristesses et des découragements qui n'étaient pas dans votre caractère. Et même, longtemps avant cela, il y avait des signes... quelque chose de trop exclusif, de trop personnel dans votre dévouement... Oh! pardonnez-moi, Robert, si je suis obligée de vous parler de la sorte... Je sais que vous étiez de bonne foi, que c'est notre faute autant que la vôtre... J'en ai causé tout à l'heure avec Lofficial... Vous connaissez l'estime qu'il a pour vous... Et il a été de mon avis... Alors, mon pauvre ami, je suis montée, quoique cela me coûtât... Vous voyez bien, Robert, vous souffrez... vous êtes jaloux d'elle... avouez-le!
Et lui si fier, qui se faisait un point d'honneur de se dominer, de rester maître de ses nerfs, il fondit en larmes.
—C'est vrai, murmura-t-il sans se redresser, d'une voix que les sanglots coupaient... Je vous jure que je ne m'en doutais pas tout à l'heure... Je ne savais pas... Il me semblait l'aimer d'une autre sorte... Et cependant oui, Geneviève... vous avez raison... c'est trop.
Il était si malheureux que madame Maldonne s'approcha, écarta les mains dont il se couvrait le visage.
—Je ne vous accuse pas, dit-elle doucement, je vous plains. Vous n'avez été que faible... ç'a été une surprise de votre âme. Regardez-moi.
Il se redressa, et, comme épuisé, appuya sa tête sur le dossier du fauteuil. Il ne feignait plus, il ne cherchait plus à échapper à l'aveu de sa faiblesse.
—Oh! Geneviève, dit-il en tenant les mains de sa sœur étroitement serrées dans les siennes, et le regard fixé sur les lames fuyantes du parquet, je suis bien à plaindre, vous dites vrai. Tous les autres, vous, Guillaume, Thérèse, vous aviez de grandes affections qui veillaient sur vous, qui vous protégeaient contre la vie... mais moi! Ma mère était morte, et, depuis lors, tout seul, sans fiancée, sans femme...
—Il y avait nous, Robert!
—Oui, reprit-il amèrement, il y avait vous! Mais vous vous aimiez, et ce partage-là, voyez-vous, ne suffit pas à nourrir les autres âmes, comme la mienne, très tendres, exclusives, si vous voulez... Et, alors, cette enfant qui était libre, elle, et jeune, et souriante, j'ai cru pouvoir m'attacher à elle uniquement... beaucoup trop... sans le dire jamais... sans avoir d'autre idée que de ne pas la quitter... Et maintenant, c'est pourtant bien cela... il faut...
Il se leva, reprit quelque chose de la tenue fière et correcte qu'il avait d'habitude.
—Eh bien! dit-il avec décision, je partirai!
A ce mot, qu'elle attendait pourtant, Madame Maldonne tressaillit, et se recula un peu.
—Mon Dieu oui, répéta-t-il en observant qu'elle avait pâli, et comme s'il posait une question... Je partirai d'ici.
Elle pâlissait, mais elle ne faiblissait pas.
—Vous êtes juge, dit-elle.
—Vous m'approuvez?
Elle s'arrêta un instant, avant de prononcer ce qu'elle savait être l'arrêt de séparation définitive, et prononça avec effort:
—Oui, Robert.
La résolution qu'il venait de prendre grandissait Robert à ses propres yeux. Il devinait qu'il avait reconquis toute l'estime de Geneviève.
—Je crois vraiment, dit-il, que je me suis assis devant vous! Excusez-moi.
Il s'essuya les yeux, cilla les paupières, comme pour chasser un rêve pénible, et dit, plus posément:
—Tout à fait entre nous deux, l'entretien que nous venons d'avoir?
—Je vous le promets.
—Rien à Guillaume?
—Non.
—J'inventerai quelque chose, n'est-ce pas? une affaire, une lettre reçue... Surtout... rien à Thérèse!
—Non. Elle ne saura rien de vous, Robert, que ce qu'elle connaît de bien et de beau.
Il réfléchit un peu, regarda autour de lui, comme pour chercher quelque chose, quelqu'un qui retardât le sacrifice, et, ne trouvant rien, il ouvrit les bras. Sa sœur s'y jeta. Il l'embrassa longuement, et, tandis qu'elle répétait, de sa douce voix maternelle: «Mon pauvre cher ami, mon pauvre enfant!» il fit un effort sur lui-même, et dit tout bas:
—Demain!
Madame Maldonne s'échappa, pour ne pas éclater en sanglots. Mais elle n'avait pas entendu la porte se refermer derrière elle, qu'elle perdait courage à son tour, et fondait en larmes.