XI
Robert voulait éviter, pour les autres et pour lui-même, la scène inutile de la séparation. Il n'avait averti ni sa sœur, ni M. Maldonne, ni Thérèse.
Levé avant l'aube, le lendemain, il avait, sans bruit, fait ses préparatifs de départ. Il n'emportait qu'un peu de linge et quelques livres, deux ou trois de ces pauvres manuels fatigués qui lui rappelaient les premières années de l'enfance. «Le reste, disait-il, dans une lettre laissée sur la commode, mes amies, ma bibliothèque, me sera envoyé plus tard, si je le demande.»
A tâtons, pour qu'on remarquât moins sa fuite, il descendit l'escalier, sa valise à la main, traversa le couloir, et se trouva dehors, dans la brume d'où l'ombre de la nuit commençait à se retirer. Si maître qu'il fût de lui-même, ou plutôt si décidé à ne pas montrer de faiblesse, il ne put s'empêcher de se détourner, et de regarder une dernière fois la chère maison. Elle était close, terne, comme affaissée dans le sommeil et dans la nuit. Les feuilles des lierres et quelques rames sanglantes de vigne vierge pendaient, lourdes de brouillard. Des gouttes d'eau s'en échappaient, et tombaient à terre, une à une, comme des larmes. Personne n'assistait à ce suprême adieu. Pas un regard pour répondre à celui qui embrassait douloureusement toutes ces choses familières. «Cela vaut mieux ainsi», murmura M. de Kérédol. Et, redressant sa tête énergique de vieil officier, retroussant la pointe de ses moustaches pour se donner un air de bravoure, il continua rapidement son chemin. La petite porte découpée dans le grand portail s'ouvrit, et se referma discrètement. L'exil était commencé.
Devant lui, Robert aperçut une forme humaine, et, supposant bien que c'était Claude, il s'efforça de se raidir encore, pour ne pas trop révéler sa souffrance. Mais sa pâleur, l'espèce d'égarement et d'effarement de son visage le trahissaient si bien, que le jeune homme, en le voyant s'approcher, lui dit:
—Êtes-vous malade, monsieur?
—Si ce n'était que cela! répondit M. de Kérédol. Mais je pars, monsieur, je pars!
—Votre billet d'hier soir me l'apprenait. Vous me demandiez de venir. Me voici.
—Oui, répondit M. Robert en lui tendant la main, je vous remercie... Ayez la bonté de m'accompagner. Je vous expliquerai... mais, pas ici...
—Volontiers, monsieur. Vous n'avez personne pour porter votre valise?
—Plus bas, je vous prie, je ne veux pas qu'on se doute... non, monsieur, je n'ai personne.
—Alors, permettez-moi de vous aider, dit Claude.
Il prit une des poignées de la valise, et tous deux, s'écartant un peu l'un de l'autre pour partager le poids, se mirent en route. M. de Kérédol marchait d'un pas mal assuré, du côté que longeait le mur, la tête à demi tournée vers les branches, qui appuyaient leurs dentelures mouillées parmi les mousses poilues et les pariétaires. Après quelques mètres, il s'arrêta.
—Écoutez! dit-il.
Dans la langueur froide du matin, un petit sifflement très doux s'élevait près d'eux.
—C'est un rouge-gorge, dit Claude.
—Il est là, sur l'arête du mur.
—Je le connais, répondit M. Robert; il nous suivait souvent...
Il y avait, dans ce pluriel, une pensée si triste, que M. de Kérédol continua sa route, les yeux baissés.
Un peu plus loin, il demanda:
—Suit-il encore?
—Oui, le voilà qui sautille de branche en branche.
—C'est le seul qui soit venu! murmura M. de Kérédol.
Quand il eut dépassé la limite du domaine, son pas devint plus ferme et plus rapide. Robert se hâtait, poussé, sur ce chemin de l'exil, par ses engagements de la veille, et par sa propre faiblesse, qu'il ne sentait que trop disposée à une défaite. Il y avait encore une lutte dans son âme. Claude en devinait quelque chose, et respectait le silence de son compagnon. La brume, chassée par le vent, laissait tomber maintenant des rayées de soleil, çà et là. Devant eux, les cabarets de la banlieue s'ouvraient, guettant les maraîchers. Des voix d'enfants, s'échappant par les fenêtres, se mêlaient au roulement des carrioles. Entre les deux voyageurs, la valise se balançait d'un mouvement régulier.
Au moment où ils allaient entrer dans la ville:
—Monsieur Claude, dit M. de Kérédol en se détournant pour regarder par-dessus son épaule, j'ai les yeux si mauvais, ce matin, que je distingue à peine ma route... voyez-vous encore la maison?
—Grosse comme une fève blanche.
Robert soupira profondément.
—Toute la joie de ma vie est derrière moi! dit-il.
Et il ajouta, sans transition apparente:
—Voulez-vous bien oublier ma vivacité d'hier, monsieur?
—C'est déjà fait, répondit Claude.
—Vous avez pu voir en moi un adversaire, reprit M. de Kérédol... J'aurai du moins le bonheur de ne vous avoir pas nui... je m'éloigne...
—Je suis convaincu, dit le jeune homme, qu'en tout cas votre opposition n'eût pas duré!
—Vous avez raison, répondit gravement M. de Kérédol.
Ils s'engagèrent dans les rues, de plus en plus peuplées, où les boutiques, les fenêtres, les cours d'auberges s'éveillaient. Le vieil officier ne faisait nulle attention à cette vie renaissante du faubourg qui, tant de fois, avait amusé son oisiveté. Des vendeuses de lait qu'il connaissait, belles filles aux joues fraîches des bords de la Loire, penchant leurs pots de fer-blanc d'où coulait un flot mousseux dans les plats des ménagères, lui faisaient un signe d'amitié qu'il ne remarquait point. Derrière leur étal, des marchands auxquels il causait volontiers, en flânant, le considéraient avec étonnement, et le suivaient des yeux. Plusieurs saluèrent, auxquels il ne répondit pas. Le sifflet des locomotives en manœuvre, dans les tranchées, là-bas, parut seul le tirer de la torpeur où il était plongé. M. Robert tressaillit, et retomba dans son rêve. Il semblait avoir tout oublié du monde réel qu'il traversait, tout, jusqu'à la présence de ce jeune homme un peu intimidé, hésitant devant cette douleur muette, et qui se demandait: «Quelles recommandations avait-il donc à me faire? Il ne me dit plus rien.»
Tous deux arrivèrent à la gare, et déposèrent la valise à terre, au milieu de la salle d'entrée, presque déserte. Jusque-là, M. de Kérédol s'était fait violence pour ne pas pleurer; mais, voyant que tout était fini, que la dernière minute allait sonner, que, désormais, rien n'arrêterait son départ, tout à coup, il attira Claude contre sa poitrine, et, sanglotant, penché sur l'épaule du jeune homme et le serrant à l'étouffer:
—Mon enfant! mon enfant! aimez-la bien... aimez-la follement.... moi aussi, je vous la donne!
Puis, avant que Claude, stupéfait, eût pu répondre, il s'écarta de lui. Son visage avait une expression de prière et de tendresse inquiète.
—Je vous en supplie, dit-il en joignant les mains, faites attention, le soir... qu'elle soit bien couverte... elle est délicate... moi, j'avais souvent un châle pour elle... oh! dites, quand elle sort aussi, le matin, de bonne heure... elle est imprudente... chère, chère petite Thérèse!...
Il regarda, par la haute baie vitrée, du côté où se trouvaient les Pépinières.
—Je vous remercie d'être venu, ajouta-t-il plus posément... Dites-leur adieu pour moi... Allez... je n'en puis plus guère, voyez-vous!... allez, mon ami; merci!...
Claude, très ému, sachant bien que les mots n'ont plus de sens devant certaines douleurs, ne répondit rien, et le quitta. Plusieurs fois il se détourna, et l'aperçut, immobile à la même place, le front caché dans les mains, tandis que les hommes d'équipe enlevaient la valise, et interrogeaient inutilement: «Où allez-vous?»
Quand Claude eut disparu, M. de Kérédol reprit sur lui-même le plein empire qu'il avait d'habitude, et, entendant pour la première fois la question que l'employé lui posait pour la dixième peut-être, dit, de son air de commandement:
—Où je vais? mais je n'en sais rien encore. Attendez-moi!
Il s'approcha de la bibliothèque, au fond de la salle, et chercha un annuaire militaire.
Il en découvrit un, l'ouvrit, parcourut rapidement une première page.
—Mon ancien régiment, murmura-t-il à demi-voix, sans s'occuper des passants qui l'observaient... 2e chasseurs... colonel? inconnu de moi... lieutenant-colonel? commandants? tous inconnus... plus personne, plus de famille du tout, mon pauvre Robert!...
Il tourna la page.
—1er chasseurs... ah! commandant de Bernier, en voilà un... nous nous sommes connus... beaucoup même, c'était presque un ami... autant là qu'ailleurs!
Il ferma rapidement le livre, le replaça dans le rayon, traversa la salle, et, se baissant vers le guichet:
—Première, Alger.
—Nous ne délivrons pas de billet direct pour Alger, monsieur.
—Province! dit M. de Kérédol, comme si, déjà, les dix-huit années de séjour dans cette ville s'étaient effacées pour lui.
Et, se penchant de nouveau:
—Alors, première Paris. J'irai en deux étapes.