XV
LE DÉPART DU MAITRE
Michel de Meximieu était mort presque subitement, dans la nuit du dimanche au lundi. La nouvelle avait couru tout le pays, plus vite qu'un cheval au galop. «Monsieur de Fonteneilles est mort.—Le vieux?—Non, le petit.—C'est dommage; c'était le meilleur des deux; il n'était pas fier.» Le lundi et le mardi, à l'angélus du matin et à celui du soir, les cloches de Fonteneilles sonnèrent longtemps, pour annoncer le trépas. Toutes les futaies, tous les taillis, tous les buissons des collines frémirent au passage de leur voix, et quelques âmes aussi, qui aimaient Michel de Meximieu.
Le château demeura pendant vingt-quatre heures entièrement clos, vide et muet. Puis on commença à transformer le vestibule en chapelle ardente. Une animation inusitée rompit le silence de l'avenue, de la cour, des granges voisines. A l'appel du marquis, arrivé dans la soirée du lundi, des ouvriers du pays, des employés de Corbigny affluèrent. Le bruit des scies et des marteaux s'éleva autour des murs. La curiosité, un peu de pitié humaine, un peu de regret s'émurent en même temps. Des voitures de châtelains descendirent l'avenue; des paysans vinrent, assez rares d'abord, puis enhardis par le nombre, «pour donner l'eau bénite»; d'autres, qui n'entrèrent point, se découvrirent devant la porte, et rôdèrent un moment dans le domaine que la mort avait ouvert à tous.
On rencontrait le marquis ici et là. Il veillait à tout; il donnait des ordres, il régnait à Fonteneilles pour la première fois, salué de loin, respecté, obéi à demi-voix. Sa douleur l'avait rétabli en autorité et presque en amitié. Il disait: «Madame de Meximieu ne pourra venir; elle est brisée; plaignez-la». La douleur lui inspirait des formules qui n'étaient point dans sa manière à lui, et que le cœur de tous les hommes entendait. Ils pensaient: «Comme il souffre, pour être doux comme ça!» Les noms des fermiers, des domestiques de ferme, des bergers, au moins des plus anciens, il se les rappelait aussi bien que ceux de ses cavaliers. «Méhaut, mon ami, allez ouvrir le caveau de famille; faites le nécessaire; je ne veux pas de mains étrangères pour toucher à la demeure de nos morts. Il ne l'aurait pas permis, lui. Allez, mon ami, je sais que tout sera bien.» Il disait encore: «Monsieur l'abbé, je vous serai toute ma vie reconnaissant de l'avoir assisté à sa dernière heure. Vous avez tenu ma place, sans doute mieux que je n'aurais fait; vous le compreniez mieux; nous étions si différents, lui et moi: éducation, occupations, idéal même. Ah! monsieur l'abbé, je souffre de n'avoir pas connu mon fils. Car ces différences, j'en ai souffert longtemps, mais je ne les ai approfondies que depuis qu'il est mort. C'est lui qui avait raison. Et nous voilà séparés à jamais, après avoir été absents, l'un pour l'autre, toute la vie...»
Le mercredi dès l'aube, Renard et le sacristain, le charron et le maréchal-ferrant de Fonteneilles achevaient de clouer à l'intérieur de l'église, de tendre, devant la porte qui ouvre sur le cimetière, de hautes draperies noires, semées de ces larmes qui sont l'image de tant d'autres et qui ne tombent pas. La paroisse n'avait que de vieilles tentures trop courtes; on avait envoyé chercher tout le matériel des enterrements de première classe à Corbigny. Les hommes se hâtaient, aidés par des ouvriers de la ville. Ils ouvraient des caisses de cierges; ils élevaient, à l'entrée de la nef tronquée, un catafalque si haut que jamais les gens du bourg n'en avaient vu un «si beau, avec des plumes aux coins». Les voitures des marchands, qui montaient au pas la côte, s'arrêtaient; des enfants, des vieilles femmes, de jeunes mères, le petit au poing, se tenaient autour du mur du cimetière, jasant, et parfois s'avançaient jusqu'à la porte, pour voir. Une odeur d'étoffe, comme il en flotte chez les drapiers, de cire et de moisi, emplissait la vieille église et alourdissait l'air.
L'heure est venue. Devant le château, dans la grande cour sablée, une foule considérable s'est massée. Elle fait deux taches mouvantes: l'une à droite, à l'entrée de l'avenue, l'autre, la plus grosse, du côté des communs. Ce sont des hommes de Fonteneilles, des bourgs voisins, de Corbigny et d'ailleurs, laboureurs, journaliers, artisans, petits propriétaires, marchands, auxquels se mêlent des femmes, en petit nombre, voilées de deuil ou vêtues de la canette des aïeules. On cause à voix basse. La rumeur augmente par moments et quelquefois s'éteint presque entièrement. Dans l'espace demeuré libre les voitures s'engagent au pas; elles s'arrêtent devant le château, et vont se ranger en file devant les écuries à demi cachées par un massif d'arbres. Il en vient de tous les modèles et de toutes les époques, automobiles ou landaus amenant quelques parents ou amis des Meximieu, cabriolet du notaire, tilbury d'un homme d'affaires, carrioles élégantes ou charrettes anglaises des grands fermiers de la région, fiacres loués par des voyageurs dans quelque gare voisine. «Ça, c'est une voiture de chez Touchevier de Saint-Saulge; celle-là de l'hôtel de la Poste; celle-là de chez monsieur Cahouët, de Corbigny... Ah! voici monsieur Honoré Fortier.» Le fermier de la Vigie arrive à pied, coiffé d'un chapeau de soie, très alerte encore et rose malgré l'âge, entrouvrant à peine, pour répondre aux bonjours de partout murmurés, ses lèvres minces, serrées depuis l'enfance par le secret paysan. «Reconnais-tu le gros qui passe? C'est le marchand de bois de Saint-Imbert...—As-tu vu monsieur Jacquemin?—Non, ni mademoiselle Antoinette...» Les yeux accompagnent les voitures; on se pousse pour mieux voir; on essaye de distinguer les visages derrière les vitres levées des portières, de surprendre les mots, le geste, la physionomie des nouveaux venus qui entrent dans le château par la porte tendue de noir, et derrière laquelle remuent des ombres vagues. La foule grossit constamment. Mais peu de paysans descendent l'avenue. Ils viennent par petits groupes, des bois, des terres, par les échaliers et les adresses, évitant les espaces découverts, qu'il faudrait parcourir sous le feu de tant de regards. La cour est pleine comme une place un jour de marché. A neuf heures, un grand mouvement se produit. Toutes les têtes se tournent du même côté. L'abbé Roubiaux, précédé de la «croix en or», cravatée de crêpe, et d'un peloton d'enfants de chœur, a été aperçu au haut de l'avenue. Derrière lui, descend le corbillard des pompes funèbres de Corbigny. C'est la seconde fois que «les pompes funèbres de la ville» pénètrent dans cette campagne de Fonteneilles. La première fois, on est venu chercher le corps d'une grosse dame, qui avait commencé par être nourrice à Paris, et qui était revenue au pays pour y mourir, très riche, on ne sait comment. Mais ce n'est pas la même voiture; ce ne sont plus les deux chevaux caparaçonnés, emplumés, la voiture habillée de noir et d'argent; non, c'est tout autre chose.
—Quel pauvre corbillard!
—Pour un comte!
—Ça serait bon pour des gens comme nous, des petites gens, comme ils disent.
—Un seul cheval!
—Et pas beau. On lui compte les côtes. Pas seulement la queue peignée.
—Comprends-tu pourquoi?
—Non. C'est peut-être parce que le maire de Corbigny n'a pas voulu laisser sortir la grande voiture.
—La politique alors?
—Est-ce qu'on sait? Un noble, n'avoir qu'un cheval pour son enterrement, voilà ce que je n'ai jamais vu... Il y en a pourtant, des rentes, dans cette maison-là! Plus de trente mille francs, que le marquis a touchés de la vente de ses bois!
—Vous n'y êtes pas! Le garde Renard vient de me dire ce qui en est!
Trente personnes enveloppent l'homme qui sait.
—Eh bien?
—Il paraît que le comte a fait un testament; il a demandé la première classe à l'église, et la quatrième pour l'y mener...
—Il aura voulu faire gagner les curés.
—Sais-tu ce qui m'étonne? C'est qu'il n'ait pas demandé à être porté à bras, par les hommes de ses fermes...
—Il n'a peut-être pas voulu les fatiguer: il était capable de penser à cela.
—Peut-être.
L'abbé Roubiaux récite les prières, les mots passent au-dessus de l'assemblée, dont leur pouvoir de discipline apaise la rumeur. Les fronts se découvrent. Subitement, un silence absolu, émouvant, fait d'émotion poignante. La voiture se remet en marche, et dans l'encadrement de la porte par où le fils, couché dans sa bière, vient de passer, le père apparaît, magnifique et douloureux, devenu tout blanc en quatre jours, le visage levé, le regard de ses yeux bleus fixé en avant, sur les couronnes de chrysanthèmes et de roses d'automne accrochées au toit du char funèbre, le corps sanglé dans une redingote où éclate un point rouge à l'endroit du cœur, le chapeau de soie au bout de la main droite, pendante et dégantée, la main gauche gantée, pendante aussi et immobile. Tous le regardent. Il ne voit personne. Il marche militairement. On dirait qu'il s'avance au son d'une fanfare qui chante le deuil du monde entier. Sa réputation de bravoure et de richesse, sa noblesse, ses années le grandissent, et la douleur y ajoutant son sacre, bien des hommes sentent les larmes leur monter aux yeux, et les pires ennemis des châteaux trouvent ce noble bien brave et bien digne de pitié. Il va lentement, il domine la foule, sa barbiche blanche et ses moustaches tremblent seules au vent.
Tous les amis suivent, les voisins, les clients et toute la campagne. Au bout de l'avenue de hêtres, le petit cheval maigre qui traîne le corbillard tourne à gauche, et le corps de Michel, autrefois comte de Meximieu, quitte à jamais la terre aimée de Fonteneilles.
A cet endroit, un homme se joint au cortège. C'est monsieur Jacquemin. Il n'a pas voulu entrer avant l'heure dans le domaine qui est le sien. Les cloches sonnent. Les futaies diminuent en arrière. Et devant les premières maisons du bourg, sur la place, dans le cimetière en terrasse qui enveloppe la tour de l'église, beaucoup de femmes, et des hommes encore, attendent le passage de la longue procession.
Lorsque la nef, les deux bras du transept, le chœur furent remplis de monde, tous les murs étant frôlés par des épaules, l'office commença. La flamme des cierges ne dissipait point les ténèbres amassées par les tentures. Elle luisait comme une étincelle arrêtée au vol et clouée dans la nuit. L'officiant se tenait près de la table de communion. Dans l'allée centrale, entre les bancs, une nouvelle procession s'organisait, celle des hommes et des femmes qui avaient connu le défunt, et, pour lui faire honneur, allaient «à l'offerte». L'abbé Roubiaux considérait ces paroissiens que la mort et non pas Dieu amenait à l'église. «Elle est leur maîtresse, pensait-il, elle lève encore au-dessus d'eux la croix.» Ils venaient sur deux rangs; ils baisaient le crucifix d'argent; lèvres bien différentes de respect et d'amour; lèvres inertes, dédaigneuses et déshabituées; lèvres qui, à longueur de jour, blasphémaient, et qui n'osaient pas refuser en ce moment le geste traditionnel; lèvres de vieilles femmes qui pressaient le métal, à l'endroit des pieds percés du Christ, et semblaient vouloir le dévorer. Et tous, et toutes, les hommes et les femmes de Fonteneilles, après avoir baisé le crucifix, déposaient un sou ou deux dans le plateau que tenait, sur son ventre, un enfant de chœur placé près de l'officiant. Les riches, les pauvres défilaient. Les pauvres avaient pris la monnaie de l'offerte non dans leur poche, mais dans un autre plateau, où s'empilait une colline de billon, et que portait gravement, surveillant les preneurs à côté du bénitier, le garde de Fonteneilles. Toute la paroisse avait connu Michel, et presque toute elle donnait pour le repos de l'âme, parce que les anciens avaient cru, avaient aimé, avaient espéré fraternellement.
Un autre prêtre du canton avait remplacé l'abbé Roubiaux à l'offerte, et la procession continuait, et le bruit sec des sous tombant dans le plateau, quelquefois celui d'un baiser, se mêlait aux chants de la mort, aux invocations à la miséricorde, aux promesses de résurrection et d'éternité.
Le général, au premier rang, à gauche, debout, ne remuait qu'un bras, qu'il levait par moments jusqu'à la hauteur de ses yeux.
Et, l'office terminé, l'absoute donnée, le père sortit, retraversant la nef. Il se mit sur la haute marche du perron, le dos au montant du portail, en pleine lumière, répondant d'un signe de tête à tous les assistants qui passaient près de lui. Il n'entendait pas les mots qu'on lui disait: «Mon général, je vous plains; mon général, je ne l'oublierai pas...» Il attendait. Il abaissait continuellement son regard sur ce cercueil placé là devant lui, sur le bord de l'allée qui traversait le cimetière, à la place la plus fréquentée et la plus honorable, près d'une grande dalle levée, marquée d'une croix, et qui portait l'inscription: «N'a failli Meximieu». Six laboureurs de Fonteneilles avaient porté le corps jusqu'au seuil de cette demeure où il allait entrer, avant-dernier de son nom et dernière espérance de la race. Les six hommes étaient beaux, recueillis, émus par le voisinage et l'appareil des choses de la mort, et par le regard du général, qu'ils croyaient voir se poser sur eux. Des chants encore s'élevèrent; une bénédiction descendit sur le cercueil. Le cimetière était plein; il y avait des hommes, des enfants, des femmes entre toutes les tombes et jusque sur le mur d'enceinte. Et le soleil gris apparaissait et disparaissait, couvert par les brumes voyageuses.
Alors, comme le prêtre avait fini les prières et rentrait dans l'église, du haut du perron, le père étendit le bras. Une seconde fois, l'énorme foule fit silence. «Gens de Fonteneilles, dit-il, ma famille est finie; mon fils est mort; moi, vous ne me verrez plus! Pendant quatre cents ans, les Meximieu ont vécu avec vos pères. Je vous constitue les gardiens du tombeau de cet enfant, et de mes aïeux qui dorment ici. Quand vous passerez, que ceux qui savent encore prier prient pour mon fils. Il vous aimait. Vous ne l'avez pas compris, pas assez. Je n'ai pas le droit de vous le reprocher, car, moi non plus, je n'ai su que dans les derniers temps ce qu'il valait. Il était meilleur que nous. Vous apprendrez par votre prêtre qu'il est mort en pensant à vous. Je n'ai pas la force de parler de ces choses-là. Je vous dis seulement: c'était un brave; ne l'oubliez pas. Tâchez aussi d'être plus justes pour ceux qui prendront sa place sur la terre de Fonteneilles... Moi, je vous quitte. Mais je prie les pauvres de me permettre de leur distribuer moi-même les bons de la donnée de pain. Venez, mes amis! Et pour tous les autres, adieu!»
Des mots murmurés répondirent, ici et là:
«Est-ce qu'il a fait une donation au bureau de bienfaisance?—Ça serait-il un hôpital qu'il aurait donné, pour Fonteneilles?—Mais non, il n'avait pas même sa légitime, monsieur Michel, il vivait dans le bien de ses parents.»
Le garde s'approcha, avec un paquet de bons de pain, de chacun douze livres à prendre chez le boulanger du bourg. Le marquis descendit, jusqu'à la plus basse marche du perron, celle qui touchait la terre inégale et creusée en coquille par le pied des fidèles de tous les temps. Les pauvres vinrent, se mettant en file d'eux-mêmes, boiteux, cagneux, bossus, vieux du village ou des villages voisins, coureurs de la forêt, bonnes femmes en mantes noires, pareilles à des religieuses, mères qui traînaient une grappe d'enfants après elles. Et à chacun, le vieux gentilhomme donnait vingt-quatre livres de pain. «En souvenir de Michel de Meximieu!» disait-il. La file était longue; le marquis, tout ferme qu'il fût, fermait par moments les yeux pour s'empêcher de pleurer; les assistants disaient entre eux: «C'est vrai qu'il était un bon homme, monsieur Michel; on aurait peut-être fini par nous entendre avec lui.» Ils disaient encore: «Voilà qu'on va vendre Fonteneilles. Le marquis n'a plus le courage de revenir, et il vend sa terre. Car il n'a pas besoin d'argent, il est riche à millions.»
—En souvenir de Michel de Meximieu, répétait le marquis sur la plus basse marche de l'église.
Auprès de la tombe, une jeune fille, agenouillée dans l'herbe, penchée, accablée par sa peine, indifférente à tout le reste, pleurait. On ne l'avait pas vue venir. Elle était là. Les femmes surtout s'apitoyaient sur elle et disaient: «Il faut croire qu'elle l'aimait, la pauvre petite! Quel joli ménage ça eût fait, et doux au pauvre monde!»
Il y avait encore une douzaine de pauvres à servir, et qui formaient une file de quelques mètres à la droite du marquis, lorsqu'un homme, arrivant par la route et refoulant les groupes qui commençaient à descendre, monta les marches du cimetière. Comme il était de haute taille, toute l'assemblée le vit. Une grande rumeur courut: «Gilbert Cloquet qui revient de chez les Picards! Regardez-le! Sa barbe a blanchi, mais il a bon air tout de même! Où va-t-il? Il passe entre les tombes. Peut-être il veut parler au marquis?»
Il voulait, en effet, parler à M. de Meximieu, et, jugeant peu poli de l'aborder de face et de troubler la distribution, il gagnait la partie de l'enclos où s'était formée la procession, maintenant finissante, des quêteurs de pain. Il se plaça au dernier rang, derrière une femme qui traînait un enfant, et il attendit son tour, piétinant comme elle dans l'herbe. On l'observait. Lui, la tête droite, et la barbe immobile sur sa veste boutonnée, il n'avait de regard que pour ce grand vieux noble qui se baissait en mesure, et qui disait si tristement: «En souvenir de Michel de Meximieu.» Ils furent bientôt l'un devant l'autre. Le châtelain de Fonteneilles, qui avait la vue troublée par les larmes, ne reconnut pas le faucheur de ses prés, et tendit un carré de carton sur lequel il y avait deux lignes d'écriture. Mais Gilbert dit, très bas, pour ne pas l'offenser:
—Je n'en ai pas encore besoin, monsieur Philippe. Je voulais vous dire deux choses.
—Ah! c'est toi, mon pauvre Cloquet! Monte à côté de moi pour me dire les deux choses: je t'entends mal.
Quand les deux hommes furent debout sur la même marche du perron, toute la foule pensa: «Il est aussi grand que le marquis, et même un peu plus aujourd'hui, parce que le marquis a trop de chagrin.»
—Je veux vous dire que j'aimais bien monsieur Michel, que je l'aurai toujours dans ma pensée. Je suis revenu de plus loin que Paris pour lui faire honneur.
M. de Meximieu prit les mains de Cloquet, et les serra.
Cloquet reprit:
—Vous vous en allez, monsieur Philippe. Ne vous occupez pas de le fleurir. Moi, je reste, et je veillerai sur lui. Ma vie durant je le fleurirai.
Un sanglot lui répondit, puis trois mots:
—Je t'en charge.
Et Gilbert Cloquet se retira, et se perdit dans la foule. Alors, le général de Meximieu descendit la marche. Il s'avança dans l'allée étroite au bord de laquelle étaient le cercueil, les couronnes, et le fossoyeur abruti par le vin et qui paraissait triste. Subitement un silence de pitié s'établit dans le cimetière, dans la route, dans le bourg. Même ceux qui ne pouvaient rien voir se taisaient. Antoinette Jacquemin n'était plus là. Le général s'arrêta, s'inclina, et fit le signe de la croix; puis, par instinct, par habitude, ou peut-être sachant pourquoi, au moment de se détourner, il porta de nouveau la main à son front, et salua militairement. Se redressant de toute sa taille, il continua son chemin.
Il allait très vite. Il fuyait. On s'écartait devant lui.
Il traversa la place, répondant aux saluts d'une main fiévreuse, qui touchait le bord du chapeau. Deux notaires le suivaient, des gardes, des marchands de bois ou de biens, mais il tenait la tête, et ne parlait à personne. Le chemin descendait. L'avenue s'ouvrait. Le marquis leva les yeux, sans s'arrêter, vers le château et vers la lisière de forêt qui enveloppait les murs en demi-cercle blond. L'angoisse qui lui étreignait le cœur était pareille à celle qu'il avait éprouvée, sur les champs de bataille, en 1870. Toute une race était fauchée; quatre cents ans de souvenirs et d'amitiés allaient s'éteindre, et le dernier de ces domaines qui servaient de fleurons à la couronne des marquis de Meximieu, lui, il l'avait vendu. Les fenêtres étaient closes. Elles resteraient ainsi jusqu'à ce que le nouveau maître les ouvrît au jour nouveau. L'ombre seule était encore à l'ancien maître, son signe, sa marque, un deuil sur les choses. Il entra, faisant signe aux importuns d'attendre. Dans le vestibule, un paquet de lettres, de cartes, de dépêches. Il y avait un télégramme de service apporté depuis une heure. Le général l'ouvrit et eut un geste de colère. «En vérité, ils pouvaient se passer de moi! Ils n'ont donc jamais souffert, ces gens là!» On le rappelait d'urgence, à Paris, pour une grève qui venait d'éclater. Le ministre ordonnait: «Prenez le premier train, j'ai besoin de vous.» M. de Meximieu était seul dans le vestibule du château. Il déchira le papier, l'émietta, en froissa les débris qu'il jeta sur les dalles. «Tant pis! Je n'irai pas!» Il s'était promis de parcourir une dernière fois les chambres, les salons, les greniers encombrés de Fonteneilles; de recevoir les fermiers; de désigner à Renard les objets qu'il faudrait expédier d'abord à Paris. Il y avait des souvenirs sacrés. Madame de Meximieu lui avait fait promettre d'en rapporter lui-même plusieurs: «Ceci, et encore ceci que vous trouverez dans sa chambre, dans le fumoir...» Il le ferait. Et, en effet, il appela le garde, et il marcha vers l'escalier. Mais, au moment de monter la première marche, il s'arrêta; il passa sa main sur son front comme pour dissiper un éblouissement.
—Non, dit-il, mon devoir de soldat est à Paris: allons!
Il reparut au dehors, laissant la porte ouverte, et dit à Renard qui accourait:
—Faites avancer l'auto.
Quand la voiture fut devant la porte:
—Messieurs, dit-il au groupe d'hommes qui l'attendaient, je vous enverrai mes instructions de Paris. Je suis obligé de partir. Affaires de service. Adieu!
Et, se jetant dans la voiture, sans regarder en arrière, il dit au chauffeur:
—Du soixante à l'heure, Édouard. Nous rejoignons, à La Charité, l'express pour Paris.
Au moment où l'automobile tournait au coin de l'avenue, et se lançait à toute vitesse sur la route de Laché, le bruit de la corne passa au-dessus des bois, et au-dessus du village de Fonteneilles. C'était le dernier adieu d'une race. Les femmes avaient regagné leur maison. Beaucoup d'hommes étaient restés sur la place de l'église, ou entrés dans les cabarets. Gilbert Cloquet causait au milieu d'une quarantaine d'entre eux, devant la porte du café Blanquaire. Il s'interrompit de raconter son voyage, et tous ils écoutèrent les appels de la corne qui s'éloignaient et diminuaient comme les étincelles d'une fusée. Ni les ennemis, ni les amis du château ne firent la moindre réflexion; une même pensée sérieuse les tenait; un sentiment commun de la fragilité humaine changeait leur silence en un hommage secret. Ce fut très court; une voix usée, celle de Lamprière, demanda:
—Dis donc, Cloquet, si tu payais une tournée? Quand on rentre au pays, on régale.
—C'est de droit, fit le journalier: je veux bien.
—Et puis, tu sais, ça ne t'empêchera pas de raconter ton voyage; et chez Blanquaire on sera mieux que dehors: il fait une sale brume.
Cloquet leva la tête. Les nuages filaient, énormes et mous, effrangés par le vent, et laissaient tomber une poussière d'eau glacée.
—Ils viennent du pays d'où je viens, dit-il, où les gens valent mieux que la pluie... Allons, qui est-ce qui me suit?
Il entra chez Blanquaire, et la plupart des hommes, qui se jugèrent invités par le regard circulaire du journalier, entrèrent aussi. Plusieurs sortirent des maisons voisines, ou quittèrent l'abri du mur de l'église. La longue salle du café s'emplit du vacarme des voix et du crissement des carreaux rayés par les clous des semelles, et bientôt, autour des tables de bois, disposées sur deux rangs, depuis la porte jusqu'au fond, c'est à peine si trois ou quatre tabourets demeurèrent vides. Presque tous les compagnons des bois étaient là: Ravoux, qui avait pénétré dans la salle quand M. de Meximieu parlait encore et par manière de protestation; Supiat Gueule-de-Renard, survenu au dernier moment, et entré sans invitation, l'œil inquiet et la bouche ricanante; Durgé, qui avait brisé naguère la première faucheuse de Fonteneilles; Gaudhon, l'ancien cuirassier; Trépart, l'énorme roulier qui ne riait qu'à la fin des dîners de noces; Méhaut, Justamond, Lamprière et d'autres, qui étaient comme eux des hommes faits; il y avait aussi, en petit nombre, de tout jeunes ouvriers, que leur jeunesse attirait l'un vers l'autre, et qui s'appelaient dans la cohue des aînés: «Étienne Justamond? Jean-Jean? Par ici? J'ai une place pour toi!» Pendant plusieurs minutes, la salle du café Blanquaire ressembla à ces salles d'auberge, prises d'assaut, les jours de foire, par les vendeurs et les marchands criant là comme dehors, pressés de boire, parieurs et dépensiers par orgueil, maîtres du lieu banal, du mobilier, du vin et de l'hôte qu'ils peuvent payer et qui doit rire. C'étaient les mêmes cris, les mêmes agaceries aux deux filles de Blanquaire qui apportaient les bouteilles, et qui se défendaient mal, en habituées; les mêmes bourrades à l'adresse du cafetier, le même bruit de bouchons qui sautent et de verres qui se heurtent. Mais, très vite, il fut évident qu'une pensée dominante, une curiosité commune, excitaient tous ces hommes, groupés par quatre autour des tables. Des mains montraient Gilbert Cloquet; des têtes se tournaient vers lui. Il s'était assis vers le milieu de la salle, près du mur de droite, et il n'y avait près de lui qu'un seul buveur, et encore celui-ci, un tout jeune, Jean-Jean, le siffleur de Montreuillon, s'était-il mis au haut bout de la table. Gilbert, les bras croisés à côté de son verre plein, considérait ses anciens compagnons qu'il revoyait après plusieurs mois d'absence; il se sentait observé et il observait, attentif, silencieux, comme un vieux pilote qui a vent debout. Quelquefois seulement, d'un signe de tête, il répondait au bonsoir d'un camarade. Une voix, du fond de la salle, dit:
—Ses opinions ont changé, paraît-il. On assure qu'il n'est plus avec nous.
Il demeura muet, mais il releva un peu le front, pour voir qui parlait. C'était Ravoux, assis au fond de la salle, au milieu d'un groupe compact. Une autre voix, ardente et haute, repartit, à l'autre bout du café, près de la porte:
—Il ne s'en cache pas. Vous l'avez vu parler au noble, tout à l'heure. Et il n'y a pas dix minutes, il racontait que les Belges valent mieux que les gars de la Nièvre.
Un murmure courut; des torses penchés se redressèrent; des yeux étonnés, d'autres défiants, d'autres irrités, interrogèrent Gilbert Cloquet, et les verres furent posés sur les tables.
Il ne bougea pas plus qu'une colonne. Quelques voisins, qui n'étaient pas tout proches, cependant, écartèrent leur tabouret. La voix gouailleuse de Supiat reprit:
—Il faudrait tout de même savoir le fond des choses. La saison commence dans la forêt, on ne peut pas avoir des traîtres parmi nous.
Des protestations l'interrompirent:
—Ce n'en est pas un, voyons! Dis, Cloquet, que tu n'en es pas un?
—A voir comme il parlait, sur la place, et la façon dont il a salué l'église, continua Supiat, moi je vous dis que Gilbert Cloquet ici présent est devenu quelque chose comme un clérical. Je ne jurerais pas que, chez les Picards, on ne lui a pas fait faire ses Pâques!
Les soixante buveurs regardaient Gilbert Cloquet. Il ôta tranquillement son chapeau, et dit:
—Je les ai faites.
Ils se levèrent tous. La colère des gestes et des voix remplit la salle. Des bras menaçaient; on s'interpellait d'une table à l'autre, de la fenêtre à la porte, du fond de la pièce à l'entrée. Beaucoup d'hommes criaient: «A bas Cloquet! Pas de calotins!» D'autres: «Il est libre! Nous sommes libres!» Des tabourets renversés tombaient sur le carreau. Supiat sifflait dans une clé. Un coup de poing formidable, qui fit sauter les verres et les bouteilles, ramena un demi-silence, et la voix ample, la voix de réunion publique de Ravoux, le président, déclara:
—Qu'il s'explique! Nous le jugerons, camarades: écoutez-le!
On vit alors que Cloquet était debout aussi, les épaules appuyées à la muraille, et qu'il avait le regard tranquille, et qu'il croisait les bras.
—C'est vrai, dit-il, j'ai vu là-bas des compagnons qui s'aimaient mieux que nous, et qui vivaient mieux que nous... J'aurais pu le voir en France; mais moi, je l'ai vu de l'autre côté de la frontière...
—Non! non! Empêchez-le de parler! A la porte du syndicat, Cloquet! Fais voter tout de suite, Ravoux, on est en nombre!
—Pas encore! cria Ravoux. Laissez-le parler!
—Pas encore, reprit Cloquet. Je n'injurie personne; mon cœur n'a point changé en mal, au contraire; mais j'ai reconnu que nous n'avions pas la vie, et je suis revenu pour vous dire où elle est. Je vous le dirai une fois, deux fois, dix fois, tant que je serai du monde. Personne ne m'en empêchera! Je veux rester avec vous. La justice que j'ai voulue, je la veux toujours, mais je sais à présent qu'elle est plus belle que je ne croyais. Et je vais à elle.
—Vas-y seul! Assez! A la porte! Bravo Cloquet! Non! A la porte!
—Venez donc m'y mettre!
—On y va!
Dans le tumulte grandissant, que les coups de poing de Ravoux n'apaisaient plus, trois hommes, sautant par-dessus une table, coururent vers Cloquet: c'était Tournabien, à la figure de chat; c'était Le Dévoré, c'était Lamprière, tout à fait ivre. Une vague humaine, entraînée par eux, se rua vers le milieu de la salle, déferla en demi-cercle. Mais au moment où Cloquet, enveloppé à distance, se préparait à se défendre, et dénouait ses bras croisés, les assaillants et les curieux, les amis secrets et les ennemis s'arrêtèrent, et se turent subitement. Un spectacle nouveau les confondait dans la même stupeur. A côté de Gilbert, un homme s'était dressé le long du mur. La jeunesse l'illuminait. Ses lèvres riaient. Il était mince et plus petit que le grand Gilbert; il le regardait de bas en haut, avec amitié, comme un cadet qui interroge l'aîné, et il dit, dans le silence, sans prendre garde aux poings tendus:
—Monsieur Cloquet, je suis de votre bord!
Cloquet sourit de contentement dans sa barbe, et l'on vit ses dents blanches.
—Ah! Jean-Jean, petit bûcheron de Montreuillon, tu as du cœur comme pas un; mais ne prends pas si vite mon parti; trahis-moi plutôt: ils pourraient te faire du mal!
Le petit se tourna vers les hommes ameutés.
—Ils ne sont pas tous contre vous, allez!
Et, pour lui donner raison, deux autres, qui étaient de son âge à peu près, jouant des coudes, sortirent du rang. Ils venaient par instinct, parce qu'un mot d'honneur ou d'amitié les avait touchés; ils prenaient parti pour le faible et pour Dieu inconnu; ils étaient pâles, et l'un était tout blond de cheveux, frais de visage et rousselé, et l'autre, la poitrine encore étroite, mais jambé comme un cuirassier, avait au menton des copeaux frisés de barbe brune. Leurs yeux étaient tout frémissants de colère bridée.
—Toi aussi, mon Étienne Justamond? dit Cloquet. Toi aussi, Victor Méhaut? Ah! braves gens de partout!
Et quand les trois jeunes hommes furent à côté de lui, l'encadrant, un à sa droite, deux à sa gauche, pour s'empêcher de pleurer, il se mit à rire tout haut; il étendit les bras, et les posa sur les épaules amies, et il cria, et sa voix couvrit le murmure de la salle:
—Chassez-moi du syndicat, si vous voulez, camarades, voilà le mien! Est-il beau! Rien que des baliveaux de chêne!
—Pas de plaisanterie, Cloquet! Personne ici ne te chasse; tu es libre! Arrière, les compagnons, et reprenons nos verres!
Ravoux intervenait, Ravoux avait eu peur; il trouvait que ces jeunes avaient le geste neuf et on ne sait quelle figure inquiétante de chiens qui n'ont pas de collier; en homme expérimenté, il sentait qu'une partie des bûcherons admirait secrètement Gilbert Cloquet; il formulait, comme de coutume, il avait deviné l'opinion dominante; ses mains pâles et velues poussaient les compagnons et rompaient le cercle autour de Cloquet, de Jean-Jean, d'Étienne Justamond et de Victor Méhaut.
—J'aime mieux ça, dit Cloquet. Allons! mes petits, reprenez vos verres, vous aussi. Rentrez les poings. Je vous rappellerai, si j'ai besoin de vous.
Il resta debout, pendant qu'autour des tables, peu à peu, les hommes se rasseyaient, appela Blanquaire, paya la dépense de tous ceux qui étaient là, puis, levant son verre tout plein de vin de Narbonne, il but d'un trait.
—Adieu, mes compagnons et mes amis! Il faut que j'aille revoir ma maison, où je ne suis pas encore rentré.
Il fit un geste de la main, largement, comme pour semer son adieu à travers la foule. Plusieurs hommes crièrent: «Vive Cloquet! Merci, Cloquet!» D'autres, d'un mouvement de tête ou de paupières, donnèrent à entendre: «Je suis avec toi, tout au fond.» D'autres eurent l'air de ne rien entendre et de ne rien voir. Il traversa la salle, lentement, s'arrêta un instant sur le seuil, pour bien montrer qu'il ne fuyait pas, et descendit sur la route.
Le bruit de la dispute, les applaudissements, les éclats de voix avaient excité la curiosité des voisins du café Blanquaire. Quand Gilbert Cloquet leva la tête pour juger si le temps s'était amélioré, il aperçut des visages derrière toutes les vitres basses des maisons; il vit même, à la fenêtre haute de la cure, toute voisine du café, l'abbé Roubiaux penché, inquiet, se demandant: «Ont-ils tué quelqu'un?»
—Je ne suis pas encore mort, monsieur le curé, dit-il. Et même, si vous vouliez bien me faire un bout de conduite, j'ai quelque chose à vous annoncer!
L'abbé, tête nue, sortit par la porte à claire-voie, et se mit à descendre, à côté de Gilbert, dans la direction de la forêt et du Pas-du-Loup. Mais le journalier ne lui apprenait aucune nouvelle d'importance. C'était lui plutôt qui interrogeait, et se faisait raconter les dernières semaines de la vie de Michel de Meximieu. A l'endroit où le sentier se détache de la route, loin des maisons, loin des oreilles qui guettent les mots:
—Monsieur le curé, dit Cloquet en s'arrêtant, il ne faut pas aller plus loin. C'est même beaucoup de vous avoir fait marcher si longtemps sans vider mon sac. Mais je ne voulais pas être espionné. Monsieur le curé, qui croyez-vous avoir devant vous?
—Le bûcheron Gilbert Cloquet.
—Non, c'est un autre: je suis converti.
—Vous dites?
—Converti à fond, de cœur, de corps et d'esprit. Mais, c'est pas vous qui avez fait le coup: c'est les Belges.
Rapidement, il raconta son séjour dans le pays des Picards, et comment il avait été amené, presque sans l'avoir voulu, à suivre le boucher de Quiévrain. Il parlait sans quitter des yeux l'abbé Roubiaux, avec un regard clair, content, ami, et qui voulait dire: «Vous voyez bien que je ne mens pas. Je ne suis plus celui qui se détournait quand vous passiez, ou qui ne comprenait pas.» L'abbé, lui, ne regardait pas toujours Gilbert; parfois, il levait les yeux au-dessus de son ami, au-dessus de la terre, comme le Christ, dans les tableaux, quand il va bénir le pain. Et, chaque fois, ses yeux revenaient de là-haut tout brillants et cernés de larmes jeunes. Enfin, il dit:
—J'ai travaillé, moi aussi, pendant que vous n'étiez pas là; et vous verrez, dimanche, que plusieurs m'ont entendu. Mais je suis encore bien seul, Gilbert: vous m'aiderez, n'est-ce pas?
—Cette question! On ne croit jamais pour soi tout seul, voyons, monsieur l'abbé! Ce que j'ai eu de bon, moi, je l'ai toujours partagé.
—Quel malheur pour nous, que la mort de monsieur Michel!
—Oui, vous dites bien; vous, lui et moi, c'était comme une Trinité. Mais à nous deux, monsieur le curé, nous sommes bien forts, parce qu'ils ont de l'estime pour nous.
—Et vous avez pensé à ce que vous feriez?
—Oui, je ferai comme la veille de la vente qui a eu lieu à l'Épine. Il y avait un cheval ici, une vache là, une autre ailleurs, des brebis dans les chaumes, et je les ai ramenés!
Il fit un geste, comme jadis, dans les réunions publiques, et sa voix s'éleva:
—Et puis, vous savez, je reste du syndicat! Compagnon comme devant, le vieux Gilbert!
—Vous faites bien!
—Vous ne me le diriez pas, que je le croirais tout de même. Seulement, monsieur le curé...
Il se pencha et il baissa la voix, parce que c'était une confidence.
—Seulement, il faudra faire comme les messieurs prêtres du pays des Picards. Ils avaient de l'amitié pour le pauvre monde...
—J'en ai aussi.
—Celui qui nous prêchait, quand on le regardait, on lui voyait dans le cœur quelque chose qui nous aimait, et quand il parlait, on aurait dit que c'était un de nous.
—Je saurai, n'ayez pas peur!
Alors, l'abbé demanda:
—Donnez-moi la main.
Gilbert les tendit toutes les deux. Et l'abbé les serra dans les siennes, un long moment, et il considérait, muet d'émotion, cette chose ancienne, et belle, et nécessaire: les mains de l'ouvrier mêlées à celles du prêtre.
Ils se quittèrent. Cloquet descendit par le sentier qui mène au Pas-du-Loup.
Il était deux heures de l'après-midi. Le ciel se découvrait vers les monts du Morvan. Mais les maisons du hameau, enfouies dans la forêt, ne recevaient jamais que le trop-plein de la lumière qui passait au-dessus d'elles. En ce moment, elles étaient déjà dans la brume et dans l'ombre, et l'on eût dit qu'elles commençaient leur nuit. Gilbert se dirigea vers celle qui était plus obscure que les autres, et dont la fenêtre était fermée. Et il frappa trois grands coups avec sa canne.
Sur le seuil de la maison voisine, la mère Justamond accourut.
—Qui est-ce qui cogne? Comment! c'est vous, Gilbert Cloquet! Vous attendez après la clé? On vous l'apporte.
Elle disparut, et revint presque aussitôt, flanquée de deux de ses filles, Julie la grande, et Jeannie la courtaude.
—Dame! mon pauvre homme, on ne vous espérait plus! Voyez la maison, comme elle a l'air mort! Personne n'est venu vous demander, depuis longtemps.
—Personne? Vous êtes sûre?
La bonne femme mit la clé dans la serrure, et dit, luttant du genou contre la porte qui résistait:
—Non, personne, pas un chrétien; il y a tout au plus un compagnon, Méhaut l'ancien tuilier, qui s'est informé de la maison. Il aurait voulu la louer.
—Il pourra le faire, probablement, répondit Gilbert.
La mère Justamond, ayant réussi à pousser la porte, s'effaça pour laisser passer Cloquet. Mais il n'osa pas d'abord entrer. L'air moisi qui soufflait de là dedans, l'air qui meurt chez nous quand nous n'y sommes plus, et tout le souvenir du passé l'arrêtèrent sur le seuil. Il essuya son front avec sa main, comme si une bête l'avait piqué, et un peu courbé, les yeux fixes, il contemplait ce pauvre cube d'ombre qui avait été la demeure de sa joie, la demeure de sa peine, et qui ne vivait plus.
La mère Justamond ne comprenait qu'à demi. Elle hochait la tête, en avançant les lèvres, comme une personne qui voudrait bien en savoir plus long, mais qui n'ose pas interroger. Elle demanda seulement:
—Comme ça, la Picardie, ça n'a pas été?
Gilbert, sans répondre et sans bouger, demanda à son tour, de sa voix toute basse, et qui tremblait:
—Dites, mère Justamond, où est Marie? Le savez-vous?
Julie Justamond, rousse comme un écureuil, debout près de la mère, et les dents éclatantes, répondit:
—Elle voyage depuis sa jeunesse, cette fille-là: elle continue.
La mère lui envoya une gifle.
—Rosse, dit-elle, voilà pour toi! Excusez-la, Gilbert, c'est encore jeune... Non, je n'ai pas grande nouvelle. Des gens m'ont dit qu'elle était à Paris avec son homme.
—Je la retrouverai parce qu'elle aura besoin de moi, mère Justamond.
Il tourna la tête vers la femme, qui eut pitié de le voir si ému, et il dit, se penchant:
—Je vas recommencer à travailler pour elle.
—Pour elle, Gilbert! C'est pas Dieu possible! Pour une fille qui vous a manqué!
—Oui. On revient de loin, voyez-vous. Elle peut revenir, elle aussi.
—Qui a eu la saisie, qui a...
—Je sais tout ce qu'elle a fait, mère Justamond, mais je dis ce que je dis: je vas recommencer à travailler pour elle.
Il entra dans la maison, et on ne le vit plus, que comme une ombre qui hésite en marchant. Puis les femmes s'en allèrent. Le hameau redevint silencieux. Il n'y avait plus que les feuilles mortes qui roulaient sur le chemin forestier.
Gilbert Cloquet resta plus d'une heure chez lui. Quand il sortit, et qu'il passa devant la maison de la mère Justamond, il tenait à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir. C'étaient de menus objets qu'il n'avait pas voulu emporter au pays des Picards, et entre autres, des photographies de sa femme et de sa fille, et une petite statue, haute de deux doigts, tout enfumée, toute délaissée jadis, et qui était la seule chose qu'il eût embrassée, lui, en revenant. Il allait lentement.
—Mon pauvre Cloquet, demanda la bonne femme, où allez-vous, comme ça, si triste?
—Je vas faire une chose qui me coûte bien, répondit Cloquet sans s'arrêter. Mais il faut que j'aille...
Elle cria:
—Reviendrez-vous, au moins?
Il fit un geste, comme s'il disait non.