III
M. de Rabelcourt dormit peu: la fatigue du voyage, le changement de lit, quelques cris d'enfant qui venaient de la nursery du deuxième, à travers le plafond, le tinrent éveillé une partie de la nuit. Il eut le temps de combiner son plan de bataille. Malgré tout, son esprit s'était reposé; ses idées se classaient d'elles-mêmes; sa vieille expérience lui conseillait, sans même hésiter, la conduite à tenir:
—Je me trouve en présence d'un cas bien simple, et bien connu. Une femme est trompée. C'est elle. Dans le premier moment de son indignation, elle cherche un sauveur, un homme qui soit un confident discret et un appui naturel. C'est moi. Cet ami, ce parent accourt. Elle s'affole à la pensée de compléter l'aveu, d'analyser elle-même son mal, elle hésite par pudeur, par crainte aussi des conséquences nécessaires, l'explication qui n'a pas eu lieu, la colère, la séparation probable. Que doit-il faire? Premièrement rester, afin d'augmenter les preuves qu'il possède déjà, et deuxièmement, quand il aura son dossier complet, l'ouvrir devant cette femme trop faible, lui dire paternellement: «Je n'ai besoin d'aucun aveu; la preuve est acquise; agissons!»
A l'heure du premier déjeuner, il trouva la famille rassemblée dans la salle à manger. Les enfants étaient sous les armes, en sarraux immaculés, rangés par taille décroissante, à côté de leur mère, Jean et Pierre en bleu, Louise en rose; la petite Roberte, soutenue par les deux bras de sa mère, se tenait debout, fléchissante sur ses chaussons de laine.
—Bonjour, mon oncle!
Trois voix fraîches saluèrent M. de Rabelcourt qui entrait, trois sourires l'accueillirent, le suivirent pendant qu'il s'approchait, et s'effacèrent lorsque, en récompense, l'oncle distrait, peu paternel, n'eut donné à chaque enfant qu'une petite tape sur la joue.
—Sont-ils gentils? demanda Guillaumette. A qui ressemblent-ils?
—Ma chère, dit M. de Rabelcourt, je n'ai jamais jugé les femmes avant vingt ans et les hommes avant trente.
Il serra la main d'Édouard de Rueil, qui s'était levé à moitié de la chaise où il était assis, et disait:
—Eh bien! mon oncle, avez-vous des projets pour aujourd'hui?
—Toujours, mon neveu.
—Je parierais que c'est de revoir madame de Saint-Saulge? Savez-vous que vous lui faisiez, hier soir, une cour assidue? Confidences, airs penchés, rires discrets, rien n'y manquait.
—Si ce n'est la sympathie, fit M. de Rabelcourt, en s'asseyant devant sa tasse de chocolat à la crème.
—Comment! s'écria Guillaumette, qui nouait la serviette derrière le cou de Roberte, Thérèse ne vous a pas séduit? Elle plaît à tout le monde!
M. de Rabelcourt lui jeta un coup d'œil de pitié, comme à une enfant qui ne comprend pas, et, fixant M. de Rueil, qui levait la tête, un peu étonné, de l'autre côté de la table:
—Une évaporée!
—Pleine de bon sens, pleine de cœur, dit Édouard.
—Sur ce dernier point, vous ne vous trompez pas, monsieur de Rueil: je crois qu'elle en a pour deux.
Il eut un de ces rires qu'il appelait sardoniques, mais qui ressemblaient à tous les autres.
—Votre meilleure amie? ajouta-t-il.
—Sans doute.
—Guillaumette me l'a dit, madame de Saint-Saulge me l'a confirmé; vous me le répétez; je n'en doute aucunement, mais je prétends que Guillaumette aurait pu mieux choisir. Cette intime amie—il appuya sur l'épithète—m'a tenu des propos...
—Légers, mon oncle? dit M. de Rueil, dont la forte et rude figure s'épanouissait d'aise. Mais vous avez dû les provoquer? Je vous connais: vous êtes ermite, mais pas de la stricte obédience. Avouez que vous avez raconté à madame de Saint-Saulge de ces histoires de l'Amérique du Sud...
—Non, monsieur, les histoires venaient d'elle. Il était question de ce pays-ci, de vos environs, de vos environs immédiats...
Il s'arrêta, pour juger l'effet, qui ne parut pas considérable. Et M. de Rabelcourt, haussant le ton, rouge, les lèvres serrées, ajouta:
—Sans insister davantage, pour le moment, je vous répète qu'elle a fait étalage devant moi d'une morale facile, plus que facile... Je n'ai pas la prétention d'être un modèle, mais enfin, entre sa morale et la mienne, il y a, Dieu merci, un abîme.
—Mon cher oncle, dit Guillaumette, inquiète de la tournure que prenait la conversation, je vous assure que vous vous trompez. Elle a pu plaisanter. Elle est fine. Elle aime la contradiction. Quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez que l'abîme est un tout petit fossé.
—Toi, dit M. de Rabelcourt, tu es aveugle. Mais monsieur de Rueil doit mieux m'entendre. J'aimerais mieux voir votre baronne à dix lieues d'ici.
—Parlez pour vous! répondit Rueil, qui se montait.
—Je parle pour vous, au contraire, pour vous personnellement, dit M. de Rabelcourt. J'aimerais mieux la voir à cent lieues d'ici que dans votre maison!
—Madame la baronne de Saint-Saulge désirerait dire un mot à madame, dit le valet de chambre en ouvrant la porte. Je l'ai fait entrer dans le petit salon.
Guillaumette de Rueil, après un instant de surprise, se souvint du rendez-vous donné la veille au soir, et, se penchant vers ses quatre enfants, barbouillés, qui achevaient de manger, n'ayant pas soufflé mot:
—Mes mignons, fit-elle, vous demanderez à votre grand-oncle sa plus belle histoire d'Amérique. Voyez s'ils sont sages, monsieur le Ministre! ajouta-t-elle en riant. Gâtez-les pendant cinq minutes. Et ne dites pas de mal de mon amie derrière moi, ce serait la trahir.
Elle adressa à son mari un regard plein de recommandations prudentes, auquel Édouard de Rueil répondit par un haussement d'épaules qui voulait dire: «Je vais me taire, mais ne me laissez pas longtemps en présence de votre oncle: il m'exaspère!»
Puis elle traversa l'appartement et sortit.
M. de Rabelcourt regarda fixement son neveu, acheva son chocolat, ne prononça plus un mot, et remonta dans sa chambre.
Édouard de Rueil ne le retint pas.