XXIII

Dès l'aube, Simone fut éveillée par l'inquiétude. Son père était-il parti? Elle se leva, peureuse, et écouta, l'oreille appliquée sur la cloison que tapissaient des losanges enguirlandés de roses autrefois bleues, maintenant toutes blanches.

Non, M. L'Héréec était encore là. Elle entendait le bruit de ses pas dans la chambre voisine. Il ne quitterait pas la maison avant l'heure dite, dans l'après-midi. Et l'enfant, saisie d'une autre crainte, se mit à penser: «Pourvu qu'ils viennent! Pourvu qu'ils n'arrivent pas trop tard!» Elle compta les heures qui restaient, et trouva qu'il y en avait bien peu.

A peine habillée, elle descendit pour voir si aucune dépêche n'avait été apportée.

—Rien, mademoiselle, dit Fantic. Depuis l'Angelus, nous sommes là, Gote et moi, et le cœur nous saute à tous les coups de sonnette... A moi surtout, vous comprenez! ajoute-t-elle plus bas, avec un regard où son très ancien amour, longtemps comprimé, mettait une lueur de passion.

Madame Jeanne avait déjà précédé Simone et fait la même demande. Puis elle était sortie. M. L'Héréec sortit à son tour, et se rendit à l'usine, comme si ce jour-là eût été un jour ordinaire.

Simone resta seule, fiévreuse, parcourant les appartements, les jardins, frémissant toutes les fois qu'une porte se refermait. Et le moindre bruit sonnait longtemps, dans ce coin désert de la petite ville. Mais ce n'étaient que des marchands de fruits qui entraient, ou des pauvres quêtant le demi-pain que madame Jeanne faisait distribuer le samedi.

Rien ne disait des nouvelles de Guen, ni de Sullian, ni de madame Corentine. Et les heures passaient.

Plusieurs fois, Simone monta dans les combles, d'où l'on apercevait, par une lucarne située au-dessus de la chambre de son père, les moires de la rivière entre les lignes égales des arbres jaunissants. Elle était basse à présent. Mais le reflux de l'Océan commençait à se faire sentir. L'invisible poussée du large couvrait, d'un mouvement continu et sûr, les bancs de vase attaqués par tous leurs côtés à la fois. Des paquets d'algues brunes, entraînés dans les remous, tournaient encore sur place, et ne descendaient plus. Un souffle passait dans les hautes branches, inégal, avant-coureur de la brise régulière qui porte avec le courant, jusqu'au fond des criques boisées, jusqu'aux ports minuscules de la terre bretonne, les goëlettes dont la voilure est blanche parmi les feuilles. Oh! s'ils allaient venir par là, eux, les attendus, les sauveurs! Si le vent, qui secoue les cheveux frisés de Simone, avait passé sur la barque où madame Corentine est montée! C'est l'heure où tous les petits bateaux de pêche ou de cabotage, ancrés dans le chenal, à l'embouchure lointaine, tirent l'ancre et suivent le flot, parmi les bandes de mulets affamés que la marée chasse devant elle.

Hélas! le vieux Penhoat, le pêcheur au trident, est déjà embusqué à son poste, derrière une roche, là-bas, et aucune voile ne se montre, entre les arbres du Guer.

A midi, quand M. L'Héréec et madame Jeanne rentrèrent, madame Jeanne n'eut qu'à regarder Simone pour voir qu'aucune nouvelle n'était venue de Perros ou de Jersey. Il n'était pas facile de lire dans le cœur de la vieille femme. Elle était accablée, silencieuse, comme indifférente à tout. Pourtant Simone crut deviner, à une expression fugitive de détente qui passa sur le visage de la grand'mère, et à l'air de commisération de Fantic apportant la soupière fumante, que personne, dans la maison, n'attendait plus M. Guen, ni Sullian, ni la pauvre femme dont le mari allait s'exiler à son tour.

M. L'Héréec ne se doutait pas que son secret fût connu. Madame Jeanne ne lui avait pas parlé. Il affectait encore, avec un calme apparent, douloureux pour lui, douloureux pour celles qui l'écoutaient et qui savaient tout, de parler de son retour prochain, et de s'intéresser à des détails puérils, comme ceux dont la vie de chaque jour est pleine.

—Vous n'oublierez pas, disait-il, de faire tailler la charmille du grand jardin. Simone l'a trouvée toute délaissée. Quand elle reviendra, une autre fois, vous comprenez...

Des larmes seules lui répondaient. Mais tout le monde était de forte race, dans ce petit groupe des L'Héréec, et personne ne trahissait autrement la peine qu'on devait taire.

Aussitôt après le déjeuner, M. L'Héréec monta dans sa chambre, pour préparer ses bagages. Les deux femmes demeurèrent dans la salle à manger.

—Vous voyez, Simone, dit madame Jeanne: votre mère n'est pas venue.

—Non, grand'mère.

—Elle ne viendra pas.

—Je crois qu'elle viendra, dit Simone.

—Pourquoi?

—Parce que je suis sûre que mon grand-père Guen est parti.

Madame Jeanne secoua la tête, lentement, tout le passé triste évoqué devant ses yeux.

—Vous vous trompez, reprit-elle. Cela est naturel à votre âge. Mais les brisures de cœur ne se réparent guère, mon enfant.

A ce moment, Fantic entra, tenant une dépêche.

Bien que le télégramme fût adressé à Simone, ce fut madame Jeanne qui l'ouvrit, du consentement muet de sa petit-fille. Elle lut: son visage tout blanc et flétri s'empourpra. Elle tendit le papier à Simone, sans rien dire.

C'était la dépêche du grand-père. Elle était datée du sémaphore, à l'embouchure du Guer. Elle portait ces simples mots:

«Arrivons tous.

«Capitaine Guen.»

Simone rougit aussi, de l'excès de sa joie. Et elle en fut aussitôt gênée, craignant que sa grand'mère ne prît mal ce cri involontaire de son sang. Une minute elle resta penchée sur le télégramme, n'osant lever les yeux. Puis elle regarda madame Jeanne. Et elle vit qu'elle n'aurait point d'excuse à faire, ni de demande à former.

Madame Jeanne était debout déjà, les mains appuyées au dossier de sa chaise, attendant que Simone eût repris un peu de calme. Au premier mouvement de l'enfant:

—Venez, dit-elle, Simone. Puisqu'ils arrivent, c'est à moi d'avertir votre père, et je le ferai.

Elle ne l'avait pas fait jusqu'alors, la vieille et rude femme, parce qu'elle espérait que cette mission-là lui serait épargnée, parce qu'elle voulait douter du retour de Corentine et ne pas le hâter, surtout, par une indiscrétion. A présent sa bru allait rentrer. Les choses s'étaient précipitées. Une main plus puissante que toutes les résistances et toutes les rancunes accumulées semblait forcer la porte du vieil hôtel. Madame Jeanne n'aurait eu aucune responsabilité dans l'événement, bon ou mauvais, qui se préparait. Mais elle devait l'annoncer, en chef de famille qu'elle était.

Et elle montait. Simone la suivait, anxieuse et joyeuse tout ensemble. Elles entrèrent dans la chambre de M. L'Héréec, pleine d'objets et de vêtements jetés sur tous les meubles. A la vue de sa mère et de sa fille, M. L'Héréec, courbé au-dessus de la malle qu'il emplissait, se releva et se recula un peu. Il comprenait qu'elles ne venaient pas pour lui dire adieu. Devenu très sombre de visage, appuyé au marbre de la cheminée qui touchait la fenêtre, irrité comme un homme dont le secret est mis à jour et qui veut le défendre quand même, il demanda:

—Qu'y a-t-il donc?

Debout, en face de lui, près de la porte, sa mère répondit:

—Il y a, Guillaume, que votre femme revient.

Il s'avança, comme furieux, vers elle:

—Que dites-vous? Pourquoi vous moquez-vous? Vous voulez m'empêcher de partir, n'est-ce pas? Vous croyez...

—Oui, je crois, interrompit froidement madame Jeanne, je crois, Guillaume, que vous allez plus loin que vous ne voudriez... Je ne me moque pas, je dis la vérité: votre femme revient.

—Et c'est vous qui l'avez appelée?

—Vous savez bien que non, Guillaume.

—Alors, vous l'avez permis! Car tout dépend de vous ici, et je ne comprends plus... après ce que nous avons dit... en ce moment où nous sommes...

Il se tournait vers Simone, pour faire entendre qu'il ne s'expliquait pas davantage à cause d'elle.

—Eh bien! oui, dit madame Jeanne, j'ai laissé faire, parce que vous nous quittiez!...

—Qui l'a dit?

—Je le sais. Ne me le cachez pas. J'ai laissé faire parce qu'au fond vous l'avez voulu... Eh bien! elle arrive... Et je vous conseille de la voir, à présent... Moi, je ne compte plus... Vous ferez ensuite ce que vous voudrez.

—Père, recevez-la! C'est moi qui l'ai appelée!

Simone allait vers son père, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, si belle de douleur suppliante et d'espérance mêlées, que M. L'Héréec, avec la soudaineté d'impression de sa nature passionnée, oublia tout, sa mère, les reproches encore vibrants entre eux, la ruine, le départ imminent, pour ne plus voir que cette petite et son air d'irrésistible prière. Troublé au fond de l'âme, sans volonté encore, il lui sourit.

—Elle arrive, mon père... Oui, elle arrive par le Guer... Mon grand-père Guen est allé la chercher... Peut-être sont-ils en vue...

D'un même mouvement, tous deux ensemble, ils avaient marché vers la fenêtre. Ils s'étaient penchés, Simone dans le coin à droite, son père serré contre elle, tous deux fixant les yeux sur les rares clairières de l'eau, qu'on apercevait entre les touffes d'arbres.

Le Guer coulait à pleins bords, les herbes ployaient au courant, le vent courbait les pointes des peupliers. Quatre grands goëlands, suiveurs de marée, remontaient vers les terres, les ailes immobiles dans la lumière.

Simone étendit la main. Elle avait pris une voix de rêve, une douce voix chantante, comme celle de Marie-Anne.

—Non, disait-elle, rien encore... Mais ils vont venir... Ils sont partis de Perros à la nuit... Père, voyez-vous, là-bas, à l'entrée de la crique... Est-ce un avant de bateau?... Oui, une coque noire... Une flamme bleue en haut!... Un petit mousse debout!... Un homme aussi, debout le long du mât! Celui-là, mon père, c'est Sullian! Je le reconnais! Les voilà! les voilà!

Lui, restait silencieux, perdu dans le rêve subitement ouvert devant lui, fixant la barque dont l'ombre brune apparaissait un instant, dans les déchirures du feuillage, et disparaissait aussitôt, emportée par le vent et poussée par le flot.

Était-ce le bonheur qui rentrait? Était-ce la paix à jamais de cette maison si longtemps troublée? Qui eût pu le dire?

M. L'Héréec se sentait envahi pourtant par une joie grandissante, incapable de paroles. Il restait penché sur l'appui de la fenêtre, cherchant à voir, bénissant dans son cœur le vieux Guen qui lui ramenait Corentine.

Simone, plus maîtresse d'elle-même, se souvint de la grand'mère Jeanne. Elle s'éloigna de la fenêtre, doucement, pour que son père ne s'en aperçût pas, et, venant à la vieille femme demeurée près de la porte et qui n'avait pas changé de visage:

—Grand'mère, dit-elle, recevez-la bien aussi... Nous nous aimerons tous... Nous ne nous quitterons plus... Il n'y a plus de mine, plus d'inquiétude: ma mère a tout regagné...

Madame Jeanne, qui la regardait, détourna un peu la tête, et dit:

—Tant mieux, mon enfant. Je n'en serai que plus libre pour retourner à Tréguier.

FIN

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN

COLLECTION
NELSON.


Chefs-d'œuvre de la littérature.


Chaque volume contient de
250 à 550 pages.


Format commode.
Impression en caractères très lisibles
sur papier de luxe.
Illustrations hors texte.
Reliure aussi solide qu'élégante.


Deux volumes par mois.

[ 284]

COLLECTION NELSON


LISTE ALPHABÉTIQUE

ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS.

[ 288]

NelsonCalmann-Lévy
ÉditeursÉditeurs
189, rue Saint-Jacques3, rue Auber
ParisParis