I
EN ROUTE POUR LE SPITZBERG
On y va bourgeoisement, confortablement, joyeusement. Cent quatre-vingt-quatre personnes ont quitté Dunkerque, à bord de l'Ile-de-France, sans parler des matelots, qui ne comptent pas parmi les touristes. Elles ont, chaque matin, leur croissant frais avec leur chocolat accoutumé, leur café ou leur thé; elles ont leur table de bridge; elles ont, pour se reposer du jeu et des repas, le paysage qui change à chaque moment, ou la conversation qui varie moins, celle du monde, celle de tous les soirs. C'est un coin de Paris en voyage. Il s'y mêle quelques étrangers, plusieurs savants, un explorateur. Les chasseurs sont en nombre parmi les passagers, les photographes également.
Dès le début du voyage, en pleine mer, avant qu'il y ait eu même un prétexte à déclanchement ou à coup de fusil, leur passion éclate. Un gros monsieur, qui se dit de Paris, et qui peut-être y a passé, interpelle furieusement un gros maître d'hôtel, qui n'a d'autre responsabilité, dans l'affaire, que celle d'être en vue, et de ne pas porter le smoking:
—Je vous dis, garçon, que je veux qu'on l'ouvre, cette chambre noire! Elle est sur le programme: elle doit être à la disposition de chacun de nous, avant même qu'il ait l'occasion de s'en servir!
—Mais, monsieur, cela dépend d'un autre que moi!
—Trouvez cet autre!
Les chasseurs sont encore plus ardents. J'entends parler de carabines à double détente, de fusils à trois coups, de fusées pour faire sortir le renard bleu de son terrier, des moyens de parer l'attaque du morse: «Une hache qu'on porte à la ceinture, monsieur, et qui sert à abattre les défenses de l'animal, s'il vient s'accrocher aux embarcations.» Les moins baleiniers d'entre nous racontent, d'un air déçu, l'épisode des bains de mer, la rencontre au large de Trouville: «C'était un simple souffleur!» Et les grands chasseurs, les vrais, mis en route par ce qu'ils entendent, causent en arrière, en groupe fermé, sérieux. Ce sont des gentilshommes amateurs de fauves. Ils n'épaulent pas dans le récit; ils ne crient pas; ils disent. A l'éclair de leurs yeux, on devine qu'ils ont un joli goût du danger.
—La grosse bête manque en Égypte. Ainsi, vous ne commencez à trouver le lion qu'aux environs de Khartoum. Un jour que je descendais en rapide, dans un canot, j'aperçois l'animal entre deux roches; je n'avais que deux ou trois secondes pour le tirer; alors...
Le vent emporte la fin de la phrase.
—C'est comme aux Indes, reprend l'autre; il faut être un rajah pour chasser: le tigre est protégé, à présent!
Tout à fait en arrière, un Parisien, d'une mentalité très différente, murmure:
—Moi, au Spitzberg, je m'attache à l'ours blanc. J'ai promis à Valentine une mère pleine, pour mettre dans nos chasses de Seine-et-Oise.
Quelques jeunes femmes,—il y a une quarantaine de dames à bord,—élégamment encapuchonnées, enturbannées de voiles blancs, étendues sur des chaises longues, les yeux à demi fermés, le menton levé vers le large, tiennent des propos moins sauvages. L'une d'elles a ce mot charmant, qui tombe et que je recueille en passant:
—Le bridge a détruit bien des familles, où il était agréable d'être reçu.
10 juillet au soir.—Après quarante-deux heures de navigation, voici les côtes de Norvège. A l'endroit où nous commençons de les suivre, elles ressemblent tout à fait à certaines côtes de la Bretagne, bordées qu'elles sont de falaises peu élevées, arrondies, lavées par l'eau de la mer, et où s'enfonce çà et là une crique étroite, bien défendue contre le vent et luisante comme une faulx. Je me rappelle, en les voyant, des navigations sur des bateaux chalutiers, au large de Ploumanach. Mais le deuxième plan n'est pas le même. Des sommets dentelés, qui ne semblent pas très hauts, qui sont très doux dans le soir clair, barrent la vue au delà des longs plateaux rocheux. Tout semble désert. Soudainement, dans un angle rentrant de la côte et sur une bande de terre très basse, une ville apparaît. Maisons de bois peintes en rouge sang, en jaune, en vert pâle, en bleu, fenêtres rapprochées, maigre encadrement de bouleaux et de sapins: ma comparaison s'évanouit, nous sommes loin de la France.
Le soleil aussi n'est plus français: il paresse; il a l'air de descendre en biais vers la mer, et quand il se décide à se coucher, derrière une île en forme de cabochon, je ne reconnais plus sa manière, car l'île devient pareille à un gros pied de cactus épineux, et, au sommet, une fleur éclate, une seule, d'un rose vif, qui dure une minute, et se fane.
11 juillet.—Le relief des terres, autour de nous, a bien grandi. Nous naviguons maintenant dans un chenal tournant, qui se resserre ou qui s'ouvre, qui fait l'écluse ou qui fait le lac, entre des îles rocheuses, hautes de deux ou trois cents mètres, peut-être plus, stériles, désertes, mais vêtues de lumière et de brume, ce qui est un beau vêtement. Partout, la roche a été limée et rayée par les glaces, il n'y a plus de terre sur les sommets, et les quelques brins de mousse qui poussent dans les fentes ne modifient pas le ton général. Toute la végétation est descendue dans un cirque étroit entre deux promontoires, sur un talus d'éboulis au ras de l'eau. C'est une simple coulée d'herbe, mais d'un vert qu'on ne voit point ailleurs, d'un vert ardent, limpide comme celui du spectre solaire, et qui seul affirme la vie, au pied des monts dentelés où tout le reste est gris, gris bleu, gris mauve, gris rose. Aile de mouette est ici une couleur répandue; ventre de mouette aussi, car les sommets ont encore des bancs de neige. Du côté de la grande terre, ils forment presque toujours trois ou quatre plans, et beaucoup plus quand la trouée d'un fjord coupe en deux les barrières. La mer est très bleue. L'enchantement de l'été vient jusqu'au nord. De très loin en très loin, on découvre un groupe de maisons et des poteaux télégraphiques au bord de l'eau. De quoi vivent les habitants? «Presque entièrement de la pêche, dit Nordenskjöld, et un peu du produit de la culture.» Quand nous croisons un de leurs canots, très fins à l'avant et d'une courbe allongée, les hommes nous saluent de la main. Ils ont le vent pour eux, et, leur vitesse s'ajoutant à la nôtre, ils ne sont bientôt plus, eux, leur voile carrée, leur bateau, leur sillage, qu'un détail sans vie et sans relief, qu'une forme dessinée dans la couleur maîtresse d'un écran qui pâlit. Je suis sûr que Whistler aurait dit: «Harmonie en gris, mauve et vert.»
Dans le soir qui se prolonge encore plus qu'hier, j'écoute le professeur Nordenskjöld. C'est le neveu de l'explorateur du Groenland et de l'Asie boréale, c'est Nordenskjöld l'antarctique, qui a hiverné dans les glaces du pôle austral, homme jeune, Suédois de race fine, au visage blond et régulier. Il est taciturne, comme beaucoup d'hommes du nord. Quand il ne parle pas, ses yeux bleus, sous la barre droite des sourcils, sont d'une énergie singulière. Le sourire est charmant, rapide, sans ironie. Je m'amuse du contraste entre l'homme qui interroge et celui qui répond.
—Monsieur Nordenskjöld, votre navire a été brisé par les glaces, et vous êtes demeuré prisonnier sur la banquise?
—Oui.
—Combien de temps?
—Un an.
—Aviez-vous sauvé vos provisions?
—Peu.
—Alors, qu'est-ce que vous pouviez bien manger?
—Phoques.
—Pas rien que des phoques? C'est impossible. Vous chassiez autre chose?
—Pingouins aussi.
—Ça devait être horrible!
—Et comment vous chauffiez-vous? Car enfin, vous n'aviez pas de bois?
—Huile de phoque.
—Il fallait joliment veiller, pour que la flamme ne s'éteignît pas! Sans cela, la nuit éternelle, le désespoir, la mort!
—Non.
—Vous aviez donc?...
—Allumettes.
12 juillet.—Je passe des heures délicieuses sur le pont ou derrière mon hublot, qui est un cadre à paysages. Il n'y a presque plus de nuit. Hier soir, le soleil s'est couché à dix heures vingt, dans une mer toute calme et couleur de paille fraîche, comme s'il avait étendu toute la moisson du blé, pour la battre le lendemain. Et à deux heures cinquante du matin, il était déjà levé, et le froment n'était plus là. Quelle joie pour les yeux, cette Norvège d'été! Voici que nous retrouvons le vert dans le fjord de Trondhjem, le vert des sapins et des bouleaux mêlés qui boisent toutes les pentes, celui des prés qui font parmi les bois d'amples clairières.
Le fjord est large; il s'élargit encore; il devient comme un lac italien, dont il a la mollesse de nuances et de contour. Une pointe nous cache Trondhjem, nous la doublons, et nous sommes dans le port. Une grande ligne de quai avec des maisons de bois, des rues qui montent en pente douce, de très vertes collines en éventail: c'est l'ancienne capitale de la Norvège.
Je laisse plusieurs de nos compagnons de route dans les magasins de «souvenirs de Trondhjem», et, avec un ami, je monte à travers la ville, par les rues très propres, très larges,—à cause du feu,—vers un clocher que j'ai aperçu d'en bas sur la colline. Le clocher était modeste: j'ai pensé que c'était celui d'une église catholique, et qu'avec un peu de chance je trouverais le curé chez lui, et qu'avec beaucoup de chance j'arriverais à me faire comprendre et à causer avec lui. Nous allons jusqu'à l'endroit où une rivière, pleine de bois flottants, sépare la ville d'avec la banlieue. Là, dans un joli site, sur la berge, est bâtie l'église de Saint-Olaf. Un jardin divisé en planches régulières, et loué évidemment à un maraîcher fleuriste, enveloppe l'édifice et la petite cure en bois. Je sonne, et, ne sachant pas un mot de norvégien, je demande en français:
—Monsieur le curé de Trondhjem?
La servante, blonde et mûre, répond, sans accent:
—Il va revenir.
—Vous savez le français?
—Je suis Française d'Alsace.
—Et monsieur le curé parle-t-il français, lui aussi?
—Il est mon frère. Ah! qu'il va être content de vous voir!
—En effet, et tous ceux qui passent ne viennent pas! dit une forte voix, derrière nous.
C'est l'abbé Riesterer, un solide Alsacien d'une cinquantaine d'années, sourcils en broussaille, yeux de forestier, barbe de Père Éternel, redingote de clergyman. Il nous fait entrer, mon ami et moi, dans sa bibliothèque, attenante au salon. Nous parlons de l'Alsace, des catholiques de Trondhjem, un peu de la France. Il m'apprend qu'il est le seul prêtre de nationalité française, parmi les vingt missionnaires disséminés en Norvège, qu'il réside dans le pays depuis vingt-six ans, et qu'il rencontre beaucoup de justice et de bienveillance chez les hauts fonctionnaires de l'État. Il dessert deux églises, cette petite église de Saint-Olaf, près de laquelle nous sommes, et une autre, vaste et plus ancienne, qui s'élève à droite du port.
Pendant qu'il parle avec mon ami ou avec moi, je remarque un numéro de la Croix jeté sur le bureau, quelques photographies de bons visages des environs d'Altkirch, et un vrai luxe de fleurs et de plantes, ou du moins assez de fleurs pour témoigner qu'on aime leur compagnie, leur regard familier et la joie qui en vient.
C'est d'ailleurs un goût répandu. J'ai vu, à Trondhjem, un marché aux fleurs, où l'on vendait des lilas, nouveauté de la saison; j'ai vu un homme vénérable arroser avec méthode une pivoine en bouton, plante peut-être unique; j'ai parcouru le cimetière, qui enveloppe la cathédrale, et où chaque tombe est fleurie de bouquets de pélargonium. Ce cimetière, vallonné, dessiné en jardin anglais, paraît être plus et mieux qu'un lieu de passage pour se rendre au temple. Auprès d'une multitude de croix, de colonnes, de pierres tombales, il y a un petit banc où peuvent s'asseoir deux personnes de la famille. On m'a assuré qu'ils n'étaient pas toujours déserts, et que, pendant la nuit de Noël, ils n'ont pas une place vide.