II

LA FORÊT.—UNE PROCESSION A CORTE

Les Corses qui ont des vacances les passent volontiers à Vizzavona. Un grand hôtel se dresse en face de la toute petite gare; le paysage est fait d'un ravin boisé qui descend en tournant et qui s'ouvre, et des nuages qui viennent par la trouée du col, tordus, tout blancs au-dessus des pins noirs, et tâtant la montagne avec leurs bords de ouate. On n'aperçoit aucun village; l'espace découvert est si étroit qu'une compagnie d'alpins n'y manœuvrerait pas à l'aise. La forêt règne, et les sentiers s'y perdent tout de suite. Je prends l'un d'eux, et, à moins de cent pas, je découvre la chapelle la plus rustique que j'aie jamais vue, toute construite avec des branches et des planches de bois brut, sans porte et même sans cloison qui la ferme en avant: une boîte mise debout. On y célèbre la messe en été. J'imagine les assistants agenouillés sur la mousse, appuyés au tronc des arbres, les ombrelles ouvertes, une clochette minuscule qui sonne, et le vent qui tient l'orgue tout le temps. Le sentier monte. J'arrive à la maison forestière, très joliment campée, dans la boucle d'une de ces belles routes de montagnes, où ceux qui passent, même pour le travail, ont l'air de figurants. Nous sommes au cœur de la forêt, dominés, de tous les côtés, par des cônes ou des rampes de peu d'élévation, sans une clairière et sans un pré. Les promenades sont incroyablement faciles. Jusqu'au soir, je parcours la forêt, et je la parcours encore le lendemain matin. Elle n'étonne pas; elle est fraîche; elle est silencieuse; elle est faite pour les vacances. Par moments, au creux des vallées, au bord des torrents, et, pour tout dire, partout où l'horizon est court, je me croirais dans les Vosges.

Des bois de pins Laricio succèdent à des perchis de hêtres. Et la saison n'est pas assez avancée, à cette altitude surtout, pour que les hêtres aient leurs feuilles, mais ils balancent déjà les bourgeons gonflés, vernis, qui collent aux doigts; les cimes, vues par masse et en travers, ont des reflets purpurins, et sous le couvert des grands arbres, des millions de petits hêtres, qui ont gardé la feuille d'automne, toute blonde, font la nappe de fougère. La couleur ne meurt pas dans les forêts. Quand elle tombe des branches, elle laisse à découvert, elle exalte en mourant la magnificence des colonnades de fûts qui montent ou qui descendent. J'ai vu, dans cette forêt de Vizzavona, des troncs de jeunes arbres transparents au soleil et veinés comme des agates.

J'ai vu des ruines aussi. Au tournant d'un lacet:

—Regardez, me dit mon ami V..., le feu a passé par ici en août 1906. Incendie volontaire, bien entendu... Ah! c'est là le crime qui ruine la Corse, le crime toujours impuni, et autrement redoutable que la vendetta... Vous nous faites rire, vous autres continentaux, avec vos Matteo Falcone et vos Bellacoscia...

—N'en auriez-vous plus dans le maquis?

—Plus du tout. Nous serons obligés d'en mettre, pour en montrer aux ministres en voyage. Mais l'incendiaire, c'est autre chose. Regardez: voilà son œuvre!

Toute la pente, au-dessous de moi et en avant, a été ravagée. Sur plus de cinq cents mètres de profondeur, elle est hérissée de ceps d'arbousiers morts, d'un gris blanc, d'un gris de vieil ossement, et entre lesquels se lève, çà et là, le tronc pourri et rompu d'un hêtre, ou bien un pin ébranché, qui n'a plus de vivant qu'un plumet d'aiguilles. On dirait que des milliers de daims et de rennes ont été tués là, et que les massacres sont restés sur le sol, blanchis par le soleil et par la pluie. A la frontière du feu, les branches mortes, portées par des troncs vivants, font un bourrelet blond. Et ce cimetière d'arbres s'étend sur plus d'un kilomètre de longueur, jusqu'à cette barre de roches qui a rompu le fleuve de vent et de feu.

—Un peu au delà, me dit mon ami, vous trouverez d'autres coupes également détruites. Dans celles-là, l'incendie avait été allumé quinze jours plus tôt.

—Et jamais l'incendiaire n'est pris?

—La preuve est si difficile à faire? Et puis...

V... se mit à rire, et il me raconta, avec l'ironie ardente qui est la sienne, avec sa voix chaude, dont le rire même n'est qu'un éclat de passion, une histoire qui commençait ainsi: «Aux environs de Sartène, où j'habitais alors, le brigadier de gendarmerie était gros comme une tonne, mais il commandait quatre gendarmes plus maigres que des chats sauvages...»

En causant, ou plutôt l'un contant une des mille histoires de la forêt corse, et l'autre l'écoutant, nous arrivâmes au sommet d'un grand éperon aride qui se détachait de la montagne et commandait deux vallées. Mon ami m'indiqua du doigt, au-dessous du promontoire, quelques villas qui sont «l'amorce», paraît-il, d'une station d'été. Mais je regardais autre chose: le couloir montagneux qui s'allongeait à droite et à gauche, et au bout duquel, de chaque côté, s'épanouissait un paysage très lointain. J'étais placé comme au milieu du tube d'une lorgnette pointée sur des sommets distants de bien des lieues. Le sol le plus proche de nous était déjà d'un bel intérêt, par son relief pierreux et tourmenté, par l'absence à peu près complète, même au fond de la vallée, de parties planes et herbeuses, par sa végétation broussailleuse, crépelée, aromatique et tenace, dont je sentais monter jusqu'à moi le souffle tiède. Mais les montagnes d'horizon surtout me retenaient sur leurs pentes.

Elles me rappelaient celles que j'avais vues du haut de la Punta; elles étaient plus éclairées et je comprenais mieux ce qu'il y avait en elles de nouveau pour moi. Le velouté des lointains était doux et profond; l'air limpide laissait venir tous les reflets, même les petits; aucune culture appréciable ne rompait l'harmonie des surfaces inviolées: mais le secret de cette beauté de lumière devait être surtout dans la pâleur des branches et des feuilles du maquis, des oliviers, des bruyères, des cistes qui, à travers d'immenses espaces, transparaissaient dans le bleu de la brume, et la tissaient de rayons d'argent.

C'est là, je crois, une des merveilles du paysage corse, et les saisons n'y changent rien.


Je ne décrirai donc pas la descente de Vizzavona vers le plateau de Corte, bien qu'il y ait, d'un côté ou de l'autre du chemin de fer, des échappées de vue de tout point admirables, comme à Vivario et à Vecchio. J'avais quitté la forêt dans l'après-midi du vendredi saint, d'après le conseil de mon ami, qui me parlait ainsi:

—Ne vous attardez pas dans les futaies; ne faites pas trop votre cour aux maquis: vous les retrouverez. Il faut que nous soyons avant la nuit à Corte. Car la petite ville a, chaque année, deux processions fameuses, l'une le jeudi saint, qui porte le nom de bigorneau, granitola, à cause de l'itinéraire du cortège qui tourne sur lui-même, et la seconde le soir du vendredi saint. Celle-ci, le mortorio, la cérémonie de la mort, commence vers sept heures et demie du soir. Et, justement, nous assisterons à la sortie du grand Christ au tombeau, qui n'est porté à travers les rues que tous les cinq ou six ans.

Nous étions à Corte bien avant la tombée du jour. Imaginez une plaine oblongue, par hasard assez bien cultivée, enveloppée de montagnes. Corte appartient à cette espèce de villes que j'appellerais volontiers: villes coniques à citadelle. Aux deux tiers de la plaine, à l'ouest, se dresse un rocher, en pente raide de trois côtés, à pic du quatrième, qui est celui qu'on découvre en venant d'Ajaccio. De vieilles murailles, fleuries d'herbes, des magasins militaires, une caserne où loge un bataillon d'infanterie, couronnent la crête. Immédiatement au-dessous se pressent des maisons du XVe, du XVIe, du XVIIe siècles, quelques-unes encore nobles, toutes misérables, noires de poussière et de crasse, séparées par des ruelles ou par des escaliers que huit jours de pluie diluvienne ne suffiraient pas à nettoyer, et où coulent, stagnent, pourrissent, s'évaporent ou pénètrent dans le sous-sol déjà saturé, tous les liquides et tous les déchets que vous voudrez. Là on vend des chevreaux de lait, dépouillés et fendus comme des lapins; là s'étalent, au devant des boutiques noires, les légumes de la plaine; là grouillent les enfants, picore la volaille, errent des petits cochons en liberté, montent des ânes ployant sous un faix de bois mort aussi large que la chaussée. Le plus bel endroit et le seul palier de ce pignon de la ville, c'est, presque au sommet, une petite place rectangulaire, bordée d'un côté par la façade de l'église, des trois autres par des maisons assez hautes, d'un seul ton de poussière cuite au soleil, forum où fut parlée, discutée, acclamée, combattue, toute l'histoire de la cité, et d'où pendent quatre ruelles accrochées aux quatre angles. Quel cadre quand la procession, tout à l'heure, l'emplira de couleurs en mouvement! Je guette la sortie des fidèles qui montent, de plus en plus nombreux, et qui entrent dans l'église. Le jour décroît. En me promenant au pied des murailles de la citadelle, je vois presque toute la ville, les maisons nouvelles soudées aux anciennes et couvrant le bas de la colline, des vergers, quelques fabriques, la campagne que l'ombre gagne. Et, en même temps, des lumières s'allument partout; le dessin compliqué des rues flambe dans la nuit commençante; chaque étage de chaque maison a son cordon de lampions, ses transparents, ses flambeaux alignés sur les balcons, et les plus pauvres logis, ceux qui m'enveloppent, ne sont pas les derniers à se préparer; les fenêtres s'ouvrent, une main de femme dépose sur l'appui une lampe à pétrole ou une veilleuse, et la petite flamme brille avec les autres, et tremble au vent, et dit: Credo.


A sept heures et demie, la place de l'église, vue de haut, donne l'impression d'une cheminée assez obscure, où s'agiteraient, sans s'élever, des gerbes d'étincelles. J'y cours. Elle est débordante de foule. Toutes les Cortisiennes sont là, les vieilles et les jeunes; chacun porte une bougie et cherche à l'allumer à la bougie d'un voisin, au cierge d'un figurant; de proche en proche, les petites flammes se multiplient; on rit; on s'interpelle; je vois à chaque moment surgir de la pénombre et vivre en clarté un visage nouveau, deux mains qui se tendent, un buste qui se redresse, un groupe. J'admire la grâce et la souplesse de mouvements de beaucoup de ces jeunes filles et jeunes femmes qui sont souvent vêtues de noir et dont les châles tombent bien. Je me rappelle des promenades dans Venise. Je le dis à un vieux brave homme de Corte, qui me répond: «Ici, les femmes sont fines.»

Il a raison. Voici qu'elles se taisent, par degrés. La procession sort de l'église et coupe la place en diagonale; les enfants ouvrent la marche, accompagnés de trois pénitents blancs qui ont de grands bâtons à la main et qui font la police; ils chantent en langue corse: «Piange, peccatore, la morte del Redentore»; puis viennent les femmes, sur deux rangs, la bougie au poing; elles sortent, descendent, disparaissent en chantant, et d'autres les remplacent et passent à leur tour; on dirait que l'église, la place, les ruelles voisines, sont un écheveau humain, qui se dévide inépuisablement; enfin s'avancent les hommes, les pénitents blancs, visage découvert, souvent jeunes, à la fois très simples et très crânes, ce qui est charmant. Six d'entre eux portent, sur leurs épaules, le Christ au tombeau, une statue du Christ, en carton gris, grandeur nature, très réaliste, très émouvante et qui est conservée à Corte depuis le XVe siècle. Le Christ est couché dans un cercueil de bois; à ses pieds et de chaque côté de sa tête on a mis, par piété, un ornement qui doit être d'ancien usage, quatre pots où verdoie un semis de gazon; des bougies sont fixées sur le bord du tombeau, afin que toute la ville puisse voir le visage douloureux, les yeux fermés, les bras entr'ouverts jusque dans la mort. Tout de suite après le Crucifié s'avance l'Addolorata, statuette de demi-grandeur, vêtue comme une Cortisienne, et qui tient à la main gauche un mouchoir de batiste. Le clergé ferme la marche, et la procession descend par les ruelles, traverse la ville illuminée, respectueuse quand passe le cortège, et de nouveau bruyante dès qu'il a passé.

Une heure plus tard, je remontai, avec la procession, jusqu'à la petite place, tout en haut, et je fus témoin d'un spectacle qui n'était pas nouveau, assurément, pour les vieilles pierres des maisons et de l'église, mais qui renouait des coutumes depuis longtemps brisées. La foule était là, plus pressée encore qu'au départ; les têtes se touchaient; tous les balcons et toutes les fenêtres des façades avaient leur grappe de curieux; il faisait noir sur la place, chacun ayant soufflé sa bougie, et seul, le grand Christ au tombeau, posé sur des tréteaux devant la porte de l'église, gardait son auréole et éclairait une partie du peuple. Alors, au premier étage d'une maison, à gauche, au-dessus d'un café, un prêtre s'est montré dans l'encadrement d'une fenêtre. Il a fait un signe, et toute la foule s'est tournée vers lui. Il a parlé dix minutes, dans le grand silence; il a remercié, et un long applaudissement, énergique, lui a répondu: comme au temps où Paoli, peut-être à cette même fenêtre, haranguait ses compatriotes.


Le matin du samedi saint fut d'abord tout tranquille et ordinaire. Chacun travaillait, flânait, fumait, dormait à son habitude. Quelques hommes, un balai sur l'épaule, et chargés sans doute d'un balai public, inspectaient le boulevard et ne remuaient la poussière qu'après en avoir délibéré. Des jeunes filles se promenaient, deux ou trois ensemble, nonchalantes et dignes, sous les arbres municipaux, très saluées, voulant l'être, mais évitant parfois de poser leur regard, à cause du feu noir dont il brille. Tout à coup, les cloches se sont mises à sonner. Et aussitôt cent pétards ont éclaté autour de moi, dans la rue, sur les balcons, dans les corridors; des gamins ont allumé des fusées, des chandelles romaines, des soleils tournants et toutes sortes de pièces d'artifices dans la lumière du plein jour. Tout Corte a crépité pendant une heure. Les belles jeunes filles ont abordé une bande d'amies qui se promenaient, comme elles, dans le jardin clair et peuplé. Elles n'ont pas dit: «Bonjour», comme elles font d'habitude. Elles avaient la permission des cloches; elles ont dit: «Buone feste!»