III

LES PAVILLONS, LES PERROQUETS ET LES DEUX DAMES

Et l'on se porta vers l'autre pavillon, fermé également par une grille. Minou suivit: il connaissait tous les lieux. Dans la cour, le chien aboyait toujours, et l'on voyait à deux fenêtres, entre les lamelles des persiennes, de petites barres horizontales et lumineuses.

La nuit était complète à présent et la lune commençait à donner sur la clairière. A sa lueur, qui jouait sur les toitures, on distinguait une herbe fine entre les pavés de la cour.

—Ce n'est pas loin, dit Gilles: mes enfants, demain, vous viendrez là et vous apprendrez à lire et à écrire!

Les petites ne se tenaient pas de joie. Leur mère demeurait pétrifiée.

Le père, lui, faisait le malin, et, sur le chemin du retour, il dit:

—Que serait-ce si je vous parlais du carrosse et des lézards verts!…

—Tais-toi, lui dit sa femme; j'en ai assez, et attendons le grand jour.

Elle pensait encore, en son for intérieur, que tout cela était songe et fantasmagorie et que la forêt se retrouverait au matin dans l'état où on l'avait toujours vue.

Cependant, elle dormit mal ou ne dormit point, et elle fut debout de bonne heure. Elle sortit aussitôt: les deux pavillons étaient là, sous la saine lumière du jour comme sous la lueur de la lune propice aux enchantements.

Quant à y envoyer ses deux fillettes, ah! non.

Alors le père annonça qu'il les y conduirait lui-même, que d'abord c'était chose convenue avec «ces dames», et secondement qu'il ne se souciait pas de revoir venir au-devant des petites le carrosse avec ses lézards.

—J'ai eu moins de terreur, dit là-dessus la mère Gilles, en entendant autrefois un père capucin décrire les cavernes de l'Enfer, qu'en voyant, de mes yeux, s'accomplir de petites choses quasi comiques, mais qui confondent l'entendement…

Le lendemain était un dimanche. On habitait ici trop loin de tout pour songer à aller à la messe, aussi n'y assistait-on que le jour de Pâques. Dès le matin, quoiqu'il n'imaginât point de leçon qui fût possible un tel jour, le père Gilles estima que les convenances exigeaient des petites une visite à leurs maîtresses.

On vêtit les bessonnes de leurs plus beaux atours, et on les regarda s'éloigner, unies par la main, vers les grilles que l'on avait touchées la veille au soir et d'où était tombé Minou. Il fallait la présence de Minou là-bas, où le chat semblait comme chez lui,—voire mieux, puisqu'il y restait,—pour rassurer la mère qui, par ailleurs, croyait envoyer ses filles au sacrifice.

Les bessonnes revinrent presque aussitôt et elles dirent qu'à l'un comme à l'autre pavillon elles avaient été accueillies par un domestique en livrée, et galonné, qui leur avait appris très poliment que ces dames étaient pour l'heure à la ville, mais ne tarderaient pas à rentrer. Les petites avaient vu Minou dans la cour, en train de se pourlécher les babines auprès d'un bol de lait.

—Comment ces dames sont-elles dès le matin à la ville et vont-elles rentrer tout à l'heure? se demanda la bûcheronne.

Sur quoi son mari souriait dans sa barbe.

Il ne quitta pas des yeux les deux grilles, étant de loisir ce jour-là. Vit-il quelque chose? ne vit-il rien? Une heure après, toutefois, il commanda aux petites de retourner là-bas.

Et, cette fois-ci, les petites ne reparurent qu'après une heure écoulée. Elles étaient entières; elles étaient fraîches et de bonne humeur. Et, de plus, elles étaient frisées.

La mère leva les deux bras au ciel. Elle n'avait jamais jugé ses deux filles aussi jolies. Elle avait eu aussi, secrètement, grand émoi.

Mais il s'agissait bien de cela, à présent!

Il s'agissait de faire taire les bessonnes qui ne tarissaient pas, ou bien d'en faire au moins taire une, afin qu'on pût entendre l'autre.

L'une disait que d'abord elle avait vu un perroquet. L'autre en même temps disait qu'on lui avait fait prendre un bain.

—Un bain?

—A moi aussi, s'écriait l'autre. D'abord, moi aussi j'ai vu un perroquet.

—Tais-toi, faisait le père. Laisse parler Gillette!

Et Gillette disait:

—J'ai vu un perroquet… un beau perroquet vert qui faisait comme ça:
«Bonjour! bonjour! ah quel beau temps! mais qu'il fait donc beau!…»

—Mais non! interrompait Gillonne, ce n'est pas ça qu'il disait; il disait: «Voilà qu'il pleut… Sacré pays de chien!…»

—Tais-toi! faisait Gilles; laisse parler ta sœur. Et d'abord: avez-vous vu le même perroquet?

—Non, dit Gillette, puisque je n'étais pas dans le même pavillon…

—Si, dit Gillonne, puisque mon perroquet était tout vert comme le sien!

—Voyons! entendons-nous; vous a-t-on séparées l'une de l'autre?

Sur ce point, on finit par s'accorder, quoique les deux récits parallèles fussent encombrés de détails. Mais on en vint à un certain moment qui semblait hors de débat, et c'était celui de la séparation, attendu que l'une des sœurs était passée du premier pavillon dans le second, tandis que l'autre n'avait pas fait ce voyage. La difficulté, qui s'expliqua par la suite, venait de ce qu'on n'avait point pris l'enfant par la main pour la faire sortir du premier pavillon et la conduire au second, mais qu'on l'avait priée de s'engager en des escaliers et des couloirs. Il en résultait que les pavillons communiquaient entre eux par quelque galerie souterraine.

Une fois séparées, par les soins d'une femme de chambre, elles avaient été l'une et l'autre enfermées dans une belle pièce où un perroquet, sur sa tige de bois, répandait le chènevis à plus d'un pas à la ronde. Et le perroquet de Gillette disait, ou à peu près, entre autres choses: «Qu'il fait donc beau!» tandis que celui de Gillonne disait: «Quel sacré temps!»

Ensuite on les avait priées de prendre un bain. Puis, par les soins de la femme de chambre, toutes deux s'étaient vu peigner et friser.

—Et après? leur demandait-on.

—Oh! après, on les avait introduites dans une pièce encore plus belle où se tenait une dame.

—Une dame en cheveux jaunes, dit Gillette.

—Non pas! en cheveux gris, rectifiait Gillonne.

—Puisque ce n'était pas la même! dit le père.

—La dame a dit qu'elle arrivait de la messe, qu'elle avait vu le duc, la duchesse et quantité de gens, que l'église était remplie de beau monde et que monsieur le curé avait prononcé un sermon digne de Bossuet…

—Elle a dit, rapporta Gillonne, qu'elle était arrivée à l'office un peu en retard, parce que sa sœur et elle étaient paresseuses et le cocher aussi… Elle a dit qu'elle pensait que les gens de la ville étaient eux-mêmes peu du matin, car l'affluence était mince et composée de fretin, enfin que le curé, d'ailleurs bon homme, prêchait comme une savate.

—Ça, c'est exact, dit Gilles; il cherche ses mots, comme quelqu'un qui, le matin, n'a pas encore tué le ver.

—Je vois, opina la mère, que ces deux dames ne regardent pas les choses du même œil.

—Il y en a une qui voit clair, dit Gilles.

—Peut-être qu'il vaut mieux voir beau, dit la mère Gilles. Mais, par quel moyen ces dames ont-elles pu se rendre à la messe… et être de retour?

Le bûcheron ricana.

—Oh! toi, tu veux toujours avoir l'air de savoir les secrets…

—Moi, dit Gilles, on m'a assez tourné en dérision, il y a de cela six ans, lorsque j'ai vu la fée Malice; je verrais le bon Dieu entouré de ses saints, que je n'en soufflerais mot.

En attendant, les petites savaient déjà la moitié de leur alphabet, et elles traçaient des lettres majuscules et minuscules, avec un morceau de charbon, sur les murailles et sur tous les objets.

Gillette affirmait que c'était facile et qu'elle saurait écrire au bout de huit jours. Gillonne trouvait que ce n'était pas si aisé et qu'il faudrait des mois avant qu'elle fût en état d'adresser une lettre à sa marraine.

Entre elles, elles s'entretenaient surtout des perroquets.

Les pavillons, les deux dames, les perroquets et la leçon étaient sujets de colloques animés, sous le toit des Gilles, quand, l'après-midi, les amis bûcherons et bûcheronnes se présentèrent pour manger les rôties et le pain perdu.

On parla des dames, des perroquets, des pavillons et de la leçon. Une idée neuve ne se loge pas plus sûrement dans le cerveau des hommes qu'une balle tirée à cinq cents pas. Il fallut un certain temps pour que l'un des bûcherons en fût atteint.

—Ah! çà, de quoi est-il question ici? Êtes-vous point devenus fous, compère et commère?

De quoi compère et commère parurent beaucoup plus étonnés qu'ils ne l'avaient été en découvrant eux-mêmes pavillons et tout ce qui s'ensuit.

—Mieux vaut parler de ce qu'on voit que de traiter de billevesées, dit
Gilles.

Les bessonnes allaient de l'un à l'autre, racontant leur matinée et parlant de leurs perroquets. Il n'y eut pas jusqu'à Minou qui, revenu à domicile pour les friandises du dimanche, ne fût pris à témoin: il passait, lui, ses nuits là-bas; il était tombé en boule, hier au soir, du haut de la grille du pavillon de gauche…

«Du pavillon de gauche!»… s'écria un des bûcherons en poussant un juron à faire damner toute la province; puis il se mit à rire de telle manière que tous les bûcherons, autour de lui, pris de gaîté, s'esclaffèrent et dansèrent une ronde autour du père et de la mère Gilles, et leurs sabots rythmaient le pas sur le sol de terre desséchée. La marmaille les imitait dans les coins. Et Minou, grimpé sur la huche, la queue droite, le dos arrondi, les regardait de ses yeux de braise.

Sans protester, sans mot dire, le père Gilles, en reconduisant tout son monde, l'inclina du côté des deux pavillons, et quand l'on fut en vue de ceux-ci, au point d'en pouvoir compter les vitres, il dit simplement:

—Vous voyez: il n'y a pas loin pour les petites à venir prendre leur leçon…

Aucun des hommes, aucune des femmes qui se trouvaient là ne voulut ni paraître étonné, ni surtout avoir nié une vérité évidente. Ils firent:

—En effet, en effet…

Et leur petite troupe s'achemina, en se divisant, pour laisser au milieu l'espace occupé par les deux pavillons que chacun voyait. Mais ces paysans ne les regardaient pas trop, soit que ce voisinage leur donnât la chair de poule, soit qu'ils fussent résolus de dissimuler leur dépit ou leur stupeur.

Le dimanche suivant, pas une allusion à l'étrangeté du fait. Celui-ci était passé au nombre des choses admises de tout temps.

Le père et la mère Gilles en éprouvèrent même un dépit assez vif. Ils avaient fait du merveilleux leur chose, et ils regrettaient qu'un cas si extraordinaire demeurât, du moins en apparence, comme s'il était inexistant.

Une idée de femme ordonnée vint à la mère Gilles, et elle la confia aussitôt à son mari:

—Rien n'est pour rien, dit-elle. Nos filles apprennent à lire et à écrire—c'est bien toi qui l'as voulu!—et ces dames des pavillons sont bien savantes, c'est entendu; mais reste à savoir ce que cette fantaisie va nous coûter. Quand on a affaire à un précepteur, je l'ai entendu dire, c'est tout comme à un homme de peine, on fait avec lui marché d'avance.

—Tu ne parles pas mal, pour une fois, dit le père. On pourrait leur porter quelques livres de beurre, du fromage blanc et des fraises des bois; ça ferait en même temps une visite de politesse…

—On verrait les perroquets, dit la mère, et aussi comment c'est fait là dedans.

Un jour, à une heure autre que celle de la leçon, le père et la mère Gilles revêtirent leurs habits de fête, suspendirent à leurs bras les paniers, et s'acheminèrent vers les pavillons.

Ils furent reçus à la grille du pavillon de gauche—qu'ils avaient choisi à tout hasard—par un domestique en livrée devant qui ils déclinèrent leurs noms et qualités et à qui ils confièrent leur intention de voir madame… madame qui?… A ce moment ils s'aperçurent qu'ils ignoraient son nom. On les fit entrer, néanmoins, non dans le salon au perroquet, mais à la cuisine. Ils n'en furent pas froissés, car c'étaient de pauvres et bien honnêtes gens, mais humiliés cependant en pensant aux quelques livres de beurre qu'ils apportaient, alors que, le beurre, il coulait à flots sur les flancs dorés de poulardes à la broche, que faisait tourner, en face d'un grand feu, un petit singe vêtu de blanc et coiffé d'une calotte de marmiton.

—C'est bien dommage, dit la mère, que les enfants ne soient pas là, car elles auraient ri tout leur content!…

Ce petit singe, assis sur son séant, tournait la broche avec un imperturbable sérieux; mais le feu vif lui brûlait le museau et il se le garantissait à l'aide de sa main oisive qui tenait, comme celle d'une vieille marquise à mitaines, un écran de carton. Il était aussi tenté de goûter au rôti, et, n'était qu'un chef passait et repassait fréquemment pour lui administrer une chiquenaude, le drôle eût lapé, en quelques coups de langue, le jus onctueux des superbes volailles.

C'est en ce milieu que le père et la mère Gilles revirent Minou. Il était là, posté sur une haute étagère, entre une bassinoire de cuivre et un fort gros cuisseau de porc fumé, et il vous regardait de ses yeux jaunes, tranquille et pleinement satisfait, comme un serviteur sympathique qui a atteint avant ses maîtres les sereines régions du bienheureux séjour. L'odeur du lieu, il faut le dire, était délectable pour un estomac dispos.

Nos bonnes gens se trouvèrent si embarrassés avec leurs paniers, qu'ils les laissèrent là quand on les vint avertir que Madame leur faisait l'honneur de les recevoir.

Ils repassèrent par la cour d'entrée, où ils eurent le loisir de constater qu'une herbe fine poussait çà et là entre les pavés, comme dans les maisons qui ne datent pas d'hier, et tandis que Gilles s'attardait à remarquer qu'il y avait même du pissenlit et de la mâche, sa femme ne retint pas un cri parce que, hors des portes closes de l'écurie, sortaient, rasant le sol, deux grands serpentins verdâtres dont on ne voyait pas la tête, sans doute trop grosse pour passer sous les battants, mais dont la queue, démesurément longue et souple, s'agitait de terrifiante manière. Gilles regarda la chose et se prit simplement à rire. Elle jugea son mari ou très brave ou plutôt stupide. On voyait ailleurs, dans une grande remise entr'ouverte, plusieurs hommes, en bras de chemise, épongeant un grand carrosse vert. La mère Gilles se souvint que son mari s'était flatté d'avoir vu un carrosse dans la forêt. Elle fut plongée dans la perplexité. A une fenêtre une soubrette, les bras et la gorge nus, faisait tranquillement sa toilette.

—Ne regarde pas par là, dit la mère Gilles.

Mais on les introduisait l'un et l'autre dans une pièce spacieuse et ornée.

La mère Gilles fut aussitôt éblouie. Elle confia à son mari:

—Il y a maldonne, c'est moi qui te le dis: les leçons ici seront trop chères pour des pauvres bougres comme nous.

Ils pénétraient, cette fois, bel et bien, dans le salon où perchait le perroquet.

Cet oiseau les accueillit par un «Bonjour, bonjour!» plein d'aménité, et il ajouta: «Quel temps charmant! quelle température délicieuse!» ce qui fit sourire nos gens, parce que, s'il ne pleuvait pas aujourd'hui, c'était tout juste: la chaleur était accablante et un orage se préparait à l'horizon.

Tout à coup le perroquet se mit à chanter, mais à chanter d'une voix atténuée, lointaine, où les articulations manquaient, mais qui était cependant suave, caressante, accompagnée parfois de sons filés tels qu'en rend un archet sur une corde sonore; c'était curieux, étrange et drolatique entre les branches cornues du bec de cet oiseau imitateur, à tête de vieil hébreu. Sans s'interrompre, mais sur un ton prosaïque, il dit successivement: «Où est donc Minou?», «J'ai mangé du lard aux choux», et «Mon enfant, vous chantez comme un ange!…»

Le bûcheron et sa femme riaient à qui mieux mieux et ne trouvaient pas le temps long. Ce fut presque à regret qu'ils suivirent le valet qui vint les prendre pour les introduire cette fois en une pièce mieux ornée encore, où le sol brillait comme un miroir et où ils virent une dame à cheveux jaunes reconduisant un jeune garçon très bien mis, à qui elle disait: «Mon enfant, vous chantez comme un ange!» et en lequel tous deux, sans s'y pouvoir méprendre, reconnurent le jeune Loys, propre fils de M. le conseiller Périnelle.

Et ils étaient là à se demander par quel moyen le fils du conseiller Périnelle, habitant à dix lieues d'ici, pouvait être transporté avant midi en pleine forêt pour y «chanter comme un ange», avec une dame à cheveux jaunes, lorsque celle-ci vint vers eux, marchant avec aisance sur le parquet lumineux, et leur dit:

—Vos filles sont des amours. Celle qui m'est confiée, Gillette, va lire à livre ouvert, à la fin de la semaine… Vous êtes les plus heureux parents du monde… Dieu! quel beau temps! la température est exquise… Cet enfant a la plus belle voix du royaume…

Comme elle reprenait haleine, le bûcheron dit:

—Nous connaissons bien le fils de monsieur le conseiller Périnelle…

—Ah! vous le connaissez? dit la dame. Il vient ici tous les deux jours, prendre sa leçon avant vos filles… Son père est l'homme le plus vertueux de la terre…

Sur ce, elle voulut faire asseoir le bûcheron et la bûcheronne qui n'y consentirent point.

Ils avaient hâte, étant troublés, d'en arriver au but de leur visite.

—Madame… fit Gilles, je dis «madame» tout simplement, parce que vous êtes pour nous madame… je ne sais qui…

Elle s'esclaffa:

—«Madame Je-ne-sais-qui!» c'est cela; c'est charmant. Je serai pour vous madame Je-ne-sais-qui!…

—Madame Je-ne-sais-qui, reprit-il, nous venions vous trouver, la bourgeoise et moi, pour vous demander… pour vous demander… Ah! dame, ça n'est pas si facile à dire… Parle donc, toi! dit-il, en se tournant vers sa femme.

—Mon Dieu! madame, dit la mère Gilles, nous sommes confus de vos bontés; mais on voudrait bien savoir…—pensez, madame Je-ne-sais-qui, que l'on est du pauvre monde…—enfin si ça nous coûtera cher, les leçons aux petites…

Madame Je-ne-sais-qui se mit à rire de nouveau et de plus belle:

—Laissez cela, mes bonnes gens, et écoutez-moi bien: il ne sera jamais question d'argent entre nous…

Le bûcheron et sa femme rougirent de plaisir. Mais tout aussitôt, dans l'esprit de la femme, germa le soupçon que si l'une de ces dames donnait ses leçons gratuitement, l'autre les pourrait bien faire payer le double d'un prix honnête. Elle poussa le coude de son mari qui la devina aussitôt et dit:

—Pardon, madame Je-ne-sais-qui, vous nous comblez, mais nous voudrions bien aussi présenter nos devoirs à Madame… à Madame… Ah! qui est-elle?…

—Madame «Ah!-qui-est-elle!» Voilà, voilà le nom qui convient à ma sœur! Que vous feriez un bon curé de campagne, vous, mon brave homme: vous vous entendez comme nul autre à baptiser les gens! Eh! bien, on va vous conduire près de madame Ah!-qui-est-elle…

Et elle se reprit à rire, puis à chanter comme une gamine.

—Je comprends, opina la mère Gilles, que les enfants ne s'ennuient pas dans cette maison.

—Voilà du beau et du bon monde, dit le bûcheron.

Ils ne s'aperçurent point de quelle façon ils arrivèrent, tout en devisant, dans une salle à peu près pareille à celle du perroquet; et, en effet, l'oiseau aux couleurs crues était là, sur son perchoir, avec son chènevis qui souillait le sol tout à l'entour. Mais celui-là disait: «Encore des fautes, vaurien!… Vous êtes un âne, savez-vous? Le sale pays… Quel sacré temps!…»

—Ce n'est pas le même, dit la mère: celui-ci est beaucoup moins bien élevé.

—Mais meilleur juge, dit le bûcheron, car en réalité le tonnerre éclate et il pleut à torrents.