V
LE FRÈRE ILDEBERT
Pendant ce temps, le père Gilles, lui, parvenait à la ville, en pleine nuit, sans pouvoir seulement s'en faire ouvrir les portes. Il coucha à la belle étoile, proche du vieux pont-levis, en compagnie d'une racaille composée de malandrins ou de figures suspectes que le guet repoussait hors des murs à la tombée du jour.
Il avisa, parmi cette gent, un vieillard, qui paraissait plus pauvre que malhonnête. A vrai dire, ce bonhomme était contrefait et peu ragoûtant, mais il s'exprimait bien; mieux que cela, il agrémentait son langage aisé de mots et de proverbes latins. Nul doute qu'il fût d'église.
En effet, et avant de rien répondre aux questions du bûcheron, il raconta sa propre histoire. Il se nommait Frère Ildebert, ex-religieux prémontré. Il avait été mal vu au couvent, sous le prétexte qu'il s'adonnait aux sciences profanes et avait fait des découvertes propres, affirmait-il, à mettre l'univers sens dessus dessous. Il disait, sans se faire comprendre, bien entendu, de personne:
—Il y aura du nouveau, non dans le sens de l'esprit, lequel a atteint ses fins, mais dans celui de la matière qui corrompra l'esprit des hommes…
—Est-ce que vous pourriez lire ma lettre? lui demanda le bûcheron.
Mais l'ex-Frère Ildebert reprenait:
—On a bien fait de me chasser du couvent! Non que je croie fermement au diable, mais j'étais possédé de cet infernal génie qui, ayant une fois mis les molécules en mouvement, les dompte et les dirige, de façon à donner à la matière brute une sorte d'apparente dignité supérieure à l'âme, laquelle est seule digne aux yeux de Dieu…
—Je suis bien impatient, soupirait Gilles, d'avoir des nouvelles de mes filles…
—J'inventais, j'inventais, disait l'ancien moine. Ah! j'étais vraiment sur un beau chemin!…
—La nuit est-elle vraiment trop sombre, suppliait le malheureux Gilles, pour que vous ne puissiez me rendre le service de jeter les yeux sur ce billet?
Et il lui tendait le papier sous le nez.
Frère Ildebert dit:
—Le fait est que ce ne serait pas l'instant de chercher une puce entre deux draps, pour ceux du moins qui ont reçu du ciel la faveur de coucher dans un lit.
Ce disant, il se frotta par trois fois l'ongle du pouce contre le fond de sa culotte, et, l'approchant ensuite du papier, les caractères y furent visibles comme si on eût promené alentour trois vers luisants. Et, couramment, il lut:
«Cher papa et chère maman,
Soyez bien tranquilles à la maison. Nous partons pour un grand voyage.
Le moment en est venu, puisque nous savons lire et écrire.
GILLETTE ET GILLONNE.»
Le pauvre bûcheron était fort ému. Et le plaisir de recevoir un mot de ses filles l'aveugla un long moment sur la manière stupéfiante dont le moine avait eu raison des ténèbres.
Mais, comme celui-ci recommençait de parler, Gilles lui dit:
—Et c'est une de vos inventions de vous servir de l'ongle comme chandelle?
—Peuh! fit Ildebert avec dédain, ceci n'est rien… Si l'on m'avait laissé faire!…
—Vous seriez riche à l'heure qu'il est?
—Riche? Oh! ce n'est pas cela. D'autres que moi se seraient enrichis, oui. Mais c'était le plaisir!… Je vous dis qu'il a été inspiré du Très-Haut, le supérieur qui m'a brisé mes ustensiles et jeté à la porte du couvent.
—Cependant, voyez, vous venez de me rendre un fier service avec votre petite trouvaille!…
—Il n'est de service que d'apprendre à l'homme à se servir de sa pensée.
—S'il vous plaît?… dit Gilles.
Mais l'ancien moine était déjà repris par la démangeaison de parler, fût-ce solitairement, et il disait:
—Oui, monsieur, diriger sa pensée, et dans l'ordre spirituel! car pour ce qui est de l'autre partie de la création,—limon et fange,—ce n'est pas sa voie; la pensée y met le feu; elle en fait surgir des volcans et, ce qui est pis, elle s'y suicidera.
Le bûcheron, tranquillisé sur ses filles, commençait de somnoler, malgré l'incommodité du lieu.
—Il y aura du nouveau! poursuivait le moine, ah! fichtre, oui, il y en aura; mais du côté du limon et de la boue. Et savez-vous, monsieur, ce qu'il y aura de plus fort parmi les nouveautés? C'est que l'esprit, issu de Dieu, l'esprit complètement dévoyé, et à l'imitation des prodiges qu'il aura fait accomplir à la matière, voudra faire lui-même l'histrion, le pitre sur la place publique, prendra pour tours de force ce qui n'est que signes de son aberration; oui, monsieur, il singera la matière! Quel abaissement! Quel sacrilège! Comme elle, il voudra aller partout en même temps, et tandis qu'à notre époque, comme vous devez le savoir, monsieur Pascal s'effraie en sa chambre du vide des espaces infinis, lui, devenu ivre, prétendra, sans effroi aucun, pérégriner d'astre en astre, confondant la pensée, qui fut l'honneur de l'homme, avec la locomotion qui, je n'hésite pas à le prophétiser, marquera sa décrépitude. M'entendez-vous, monsieur?…
Le bûcheron ronflait à poings fermés; mais n'attribuant pas ce bruit à son interlocuteur, le moine allait pousser son raisonnement plus avant, lorsque quelque ruffian, que désobligeait une si abondante parole, s'approcha de l'orateur nocturne et lui administra un violent coup de poing en pleine mâchoire.
Rompu à la misère et aux inconvénients de la promiscuité, le défroqué se toucha seulement les articulations et, constatant que rien d'essentiel n'était brisé en son squelette, il alla un peu plus loin et baissa la voix, persuadé que le père des deux filles voyageuses le suivait.
—Si je croyais au diable, monsieur, dit-il, je serais porté à penser que Dieu, fatigué de gouverner le monde, a passé la main au Prince des ténèbres et que celui-ci m'a fait l'incertain honneur d'habiter dans ma cellule et sous le crâne que voici! La tentation subie par l'esprit ailé et lumineux, de s'appliquer à fabriquer mille jouets puérils au moyen de cette boue qui n'est que fumier, a quelque chose de comparable à l'attrait, que vous savez fort vif, et qui jette un sexe sur l'autre. Je pressens une frénésie, une véritable débauche aux noces de l'esprit et de la matière qui, comme tous les excès de ce genre, ne saurait aboutir qu'à un lendemain chargé d'opprobre…
Il parla jusqu'au petit jour et ne s'aperçut pas qu'il avait prêché dans le désert. L'aube lui montra ses compagnons d'infortune étendus à vingt pas de lui, sur la pente du fossé de ville garni de tessons, de légumes avariés et de détritus de toutes sortes. Il ne se plaignait que d'une chose en son abjection, c'était de ne trouver que trop rarement à qui parler. «Les hommes affectent tous, disait-il, de savoir d'avance les sujets que l'on s'apprête à traiter devant eux; ils n'admettent pas qu'on leur puisse apprendre quoi que ce soit hormis une nouvelle aussi vaine que celle-ci: «Un tel a été fait cocu», ou bien «Le Turc est entré en campagne». Et pendant que vous leur adressez la parole, ils ruminent ce qu'ils vont vous dire à leur tour, et qui pourra être de nature à vous asseoir sur votre séant.» Or le bûcheron avait manifesté une relative complaisance. Il le retrouva quand le jour fut venu.
Gilles, qui avait du savoir-vivre, invita le moine serviable à venir avec lui prendre un vin blanc à la ville. Et ils causèrent encore.
Pendant qu'ils étaient attablés, Gilles reconnut le jeune et charmant Loys, le fils du conseiller Périnelle, qui se rendait à un office matinal. Il courut à ce garçon savant, car il avait hâte d'avoir confirmation du sens prêté par le bavard défroqué à la lettre de ses filles. Loys lui lut, à la lumière du soleil, le texte même qu'avait lu le moine à la lueur magique de son ongle, et il ajouta avec intérêt:
—Ah! elles sont parties pour un grand voyage?…
—Avec les dames, répéta Gilles, qui avait vu jadis aux pavillons le fils du conseiller Périnelle prenant sa leçon de musique.
—Chut!… chut!… fit celui-ci, en portant l'index à la bouche. Vos filles sont gracieuses, maître Gilles, et elles sauront des choses que je ne sais point… Mon père me juge assez savant; il dit là-dessus que trop est trop. Bien le bonjour à mesdemoiselles vos filles, maître Gilles…. Ah! elles sont parties? Diable! elles en ont de la chance!…
Et il s'éloigna sur son beau cheval bai.
Quand Gilles fut de retour à l'auberge, Ildebert lui dit:
—Vous connaissez de beau monde! Ah! Voilà un jeune homme qui a été arrêté à temps: il était en bonne voie pour rater l'affaire de son salut!… Par qui, me direz-vous, fut-il éduqué, vu toutes les sciences qu'il a apprises? ne me le demandez pas. Ce serait à croire, monsieur, que malgré ma cervelle infernale, il y a quelqu'un de plus fort que moi, et que j'ai été devancé…
Il réfléchit en vidant son verre, et il frappa le genou de son compagnon:
—Le diable, monsieur, tout compte fait, je ne suis pas sûr de n'y pas croire… Et s'il existe, savez-vous où il est? Il est partout.
Ildebert accompagna Gilles, une demi-lieue sur le chemin de retour, en l'entretenant de sujets où l'homme simple n'entendait rien. Sur le point de le quitter, il lui dit:
—Savez-vous ce que je voudrais, à l'heure qu'il est?
—Être à cheval plutôt qu'à pied, dit le bûcheron.
—Dire ma messe en simplicité, comme tant de frères que j'ai connus. C'est un sort maudit que celui qui m'a fait plus intelligent que les autres… Ou bien, savez-vous, à défaut de dire ma messe, ce que je voudrais?
—Être attendu à déjeuner chez Madame la duchesse, je parie.
—Être un bûcheron comme vous, vivant dans la forêt, à côté de sa femme.
Pour le coup, le père Gilles éclata de rire. Ce souhait-là, par exemple, non, il n'était pas croyable.
—Parlons sérieusement, dit-il, en se rapprochant du moine; dans le nombre de vos petites inventions, dites-moi, vous n'auriez pas, par hasard, vous n'auriez pas?…
—Et quoi donc, dit le moine: le secret de la vie heureuse? Je vous l'ai donné: c'est la pure simplicité de l'âme ou le développement de l'esprit pour l'esprit…
—Non, dit le bûcheron; je voudrais trouver le moyen d'aller de chez moi à la ville sans débourser, ni user mes vieux membres, et aussi, mais vous allez hausser les épaules…
—Dites donc toujours; je ne peux rien.
—Vous n'auriez pas, par hasard, trouvé le moyen de transformer une cabane de bûcheron en un palais cossu, avec carrosses et domestiques?…
L'ancien moine s'en alla sans répondre, hochant la tête; et, en lui-même, il pensait:
«J'ai cru parler toute la nuit à un homme! Et celui-là, comme les autres, est bon pour le règne du démon qui distribuera des joujoux confectionnés avec le limon de la terre…»