LE P'TIOT

—C'est l'colo qui l'a dit lui-même, de sa bouche, devant témoins, mon vieux: t'es un brave! Et paraît même que t'es proposé pour la médaille…

—Moi? j'suis un brave? parce que j'ai été coupiller du fil de fer sous l'nez des Boches? La première fois c'est possible que ça m'ait gêné la digestion; mais, à présent, ça m'fait pus; ça m'fait pas pus que d'aller tailler un arbre fruitier dans mon clos…

—T'exagères, Brochut, t'aimerais mieux émonder tes poiriers dans ton clos.

—J'exagère pas pus que si je vous dis que j'suis pas un brave, mais un salaud…

—T'exagères encore, Brochut! Pourquoi que tu t'extermines quand tu viens d'couper le fil des Boches comme de la chicorée? L'colo sait c'qui' dit, pt'être?

—L'colo sait c'qui' dit, j'vas pas à l'encontre; mais, moi, j'sais c'que j'suis.

Cependant, vers trois heures du matin, comme on allait profiter de l'ouvrage accompli par Brochut, qui méritait l'éloge prononcé par le colonel, et l'attaque étant imminente, Brochut dit à ses compagnons, Janvier, Pilard et Sauvage:

—C'est pas le tout, mes pot', ça va barder avant que le soleil soit levé; eh bien! faut que j'vous l'explique, pourquoi que j'suis c'que j'vous ai dit. C'est à mes derniers six jours; ça remonte loin: neuf mois et trois semaines… Ça s'trouvait dans un village, à l'arrière, chez une bonne dame qui m'avait hébergé—moi, j'suis des pays envahis: pus de famille, pus de maison, pus rien…—Alors quand j'ai eu dormi quarante-huit heures, l'temps m'a paru long. L'cafard m'étranglait dans c'patelin où j'étais pourtant au chaud et au sec, à l'abri des marmites. Alors voilà: j'ai pris mon plaisir avec une fille…

—'tait-elle chouette, au moins, ta gonzesse?

—J'y ai point demandé ça. A'm'demandait rien, elle. Mais j'ai reconnu qu'elle était honnête…

Et Brochut, sous son hâle, rougit.

—V'là ce qui me taquine depuis ce temps-là, ajouta-t-il. J'aurais pas dû faire ce que j'ai fait à une fille honnête, sans le mariage. Mais, tout de même, attendez voir, j'y ai promis que si elle avait des ennuis par ma faute, j'étais homme à accorder réparation.

—Et elle a eu des ennuis?

—Tenez! dit Brochut en sortant ses papiers d'où faillit tomber le carton épais d'une photographie.

La pauvre fille s'était fait «tirer» candidement, grosse de huit mois au moins, et en pied. Cette image ne représentait qu'un ventre énorme surmonté d'une petite boule assez disgracieuse, qui était la tête. Brochut vit tout de suite que ses copains ne la trouvaient guère affriolante; il dit:

—Ce n'est pas tant elle, pardi! mais c'est le p'tiot. L'est de moi; j'le renierai point; j'épouserai.

—Tu vois bien qu't'es pas si vaurien!

—T'as été un peu vif, dit Janvier; t'as le sang jeune; et pis c'est la guerre, tiens!…

—Et pis quoi? dit Sauvage, c'est un p'tit Français qu't'as fait…

—Un p'tit Français sans père, soupira Brochut, sait-on c' que c'est? Et dire que dans dix minutes j'peux être zigouillé!

Et, en effet, le soldat Brochut reçut trois balles, dont une au ventre, en mettant le pied dans la tranchée boche que sa section dut nettoyer avant de pouvoir s'occuper de lui.

Les trois copains étaient debout, l'un d'eux égratigné à peine. Ils virent Brochut s'affaisser, sur un matelas de grands corps gris dont la face était plaquée dans la terre, et leur joie d'avoir pris la tranchée fut gâtée. Brochut, qui tournait de l'œil, les sentant penchés au-dessus, de lui avec leurs voix amicales, eut encore la force de dire:

—C'est l'pauv' p'tiot!…

Son doigt tremblant désignait la poche où étaient ses papiers. Et avec une préoccupation paternelle, il quitta cette vallée de misère.

Il fallut subir et repousser la contre-attaque, s'organiser de nouveau; après quoi, Pilard, Sauvage et Janvier allèrent à la recherche du corps de Brochut.

Tous les trois, célibataires, avaient eu spontanément la même idée; et chacun d'eux confiait aux autres: «Moi, j'sais bien ce qui me reste à faire…»

A quoi chacun des autres répondait: «Qué que t'as à faire, toi, gros malin?»

Ils atteignirent l'officier qui avait déjà entre les mains les papiers enlevés à la poche des morts:

—C'est rapport à Brochut, mon lieutenant… une photo, avec adresse de la personne au dos, et pis tout…

—I' nous avait donné ses instructions avant l'attaque, dit Pilard.

—Moi, c'est pas tout ça, dit Janvier, j'commence par déclarer que j'suis prêt à épouser la personne!

—Moi, de même! dit Pilard.

—Moi, pareillement! dit Sauvage.

—Ah ça! mes enfants, vous êtes fous! dit l'officier: trois pour une.
Voyons donc celle qui a un pareil succès!

Et, tandis qu'il feuilletait les papiers de Brochut, l'épais carton lui tomba dans la main. Il vit ce ventre énorme, cette chétive tête; et un imperceptible sourire effleura sa lèvre; mais la pitié et aussi l'admiration du sentiment qu'il devinait chez ces trois hommes l'emportèrent:

—Il faut jouer à pile ou face, dit-il.

Sans rien trouver de comique à la proposition, les trois hommes, successivement, lancèrent une pièce de dix centimes. Le sort désigna Janvier. Le brave garçon se réjouit comme s'il avait gagné quelque chose. Le sous-lieutenant tenait toujours la pitoyable photographie à la main. Janvier dit en regardant celle qu'avait séduite Brochut:

—C'est pas tant pour elle, mon lieutenant; mais c'est rapport au pauv' p'tiot…