III

Elle contint, durant un assez long temps, l'élan naturel de son cœur. Elle commit même une petite infidélité au magasin de la rue Daunou.

Mais les événements de la guerre la foudroyèrent. Un triste jour vint où elle commanda son deuil, tout entier, y compris les gants, dans une maison spéciale.

Cependant, comme elle traînait dans Paris sa détresse, une après-midi, elle ne put se retenir d'entrer dans son magasin habituel.

Mademoiselle Jeanne ne fut pas surprise de la voir sous le crêpe. D'elle-même elle atteignit le carton des affreux gants noirs et elle fit essayer à sa cliente le Suède funèbre. Ni l'une ni l'autre des deux femmes ne prononçaient un mot. Pensaient-elles à l'inconvenance d'une parole dont l'ombre du héros chéri se fût offensée?... Les doigts tremblants de l'amoureuse caressaient doucement les doigts tremblants de la mère. Mais tout à coup ceux-ci firent sentir à ceux-là une pression si tendre et si prolongée que l'essayage en fut suspendu...


[LES JEUNES FILLES AU JARDIN]

A Colette Yver.

Marthe, Lucile et Marie escaladèrent les premières le petit sentier en pente raide qui se détachait de la route pour pénétrer de biais dans la fameuse allée des cyprès de la villa Mazzarin. Heureuse et gaie, faisant la folle, Marie lâcha soudain ses deux amies et revint sur ses pas, voir comment sa mère et son fiancé se tiraient d'affaire dans le sentier: mais, au bras de Robert, qui donc n'eût franchi des abîmes! Madame de Salanque se laissait presque porter par son futur gendre, grommelant un peu contre les fantaisies incorrigibles de sa fille, mais heureuse, au fond, de penser que sa chère enfant serait bientôt la femme d'un garçon si robuste et si beau, si bon aussi, car il semblait, en vérité, qu'il eût tout pour lui, ce Robert. Marie, du haut du sentier, le regardait avec admiration, et quand elle le remercia d'avoir si gentiment hissé la pauvre maman essoufflée, il y avait dans son sourire et dans le ton qu'elle employa, un bonheur sain, un épanouissement naturel et sans réticence. On la trouvait généralement plus jolie quand elle était près de son bel athlète parce qu'il semblait lui communiquer de son parfait équilibre, de sa force tranquille,—de sa «sérénité», ajoutaient avec malice, et en jouant sur le mot, ses deux amies, Marthe et Lucile, qui étaient peut-être un peu jalouses... Car ce beau Robert n'était point un serin, c'était tout simplement un homme de sport, et qui n'allait pas, bien entendu, comme ces jeunes filles, s'extasier, s'affoler dans l'allée de cyprès de la villa Mazzarin, y voir le dôme de Cologne, les Boboli, la villa d'Este; non, Robert, d'un seul coup d'œil, avait, de cette allée, mesuré la longueur et le degré d'inclinaison, et il déplorait que, si bien plantée, elle ne pût, à cause de sa pente excessive et de son étroitesse, permettre le passage des autos.

—Je fais le pari de monter cela avec ma cinquante-chevaux, si l'on veut me raser une rangée d'arbres, à droite ou à gauche!...

A là seule idée de voir abattre de tels arbres, les trois jeunes filles et madame de Salanque elle-même poussèrent un cri d'horreur.

Robert les heurtait ainsi, parfois, sans le vouloir.

Ils se trouvèrent tout au bas des jardins qui s'échelonnaient en terrasses, à l'italienne. Un plan incliné, pavé de petits œufs, s'offrait à leur vue, coupé, à plusieurs reprises, par des marches, et semblant aboutir à une grotte rustique, sous un cèdre majestueux, fier, un peu théâtral, tendant le bras comme l'Apollon du Belvédère. Ce joli chemin était bordé d'iris en fleurs; le parfum des giroflées l'embaumait; des bois d'orangers profonds, odorants et muets, attiraient à droite et à gauche; une forêt de bambous chuchotaient mystérieusement à la brise. Marie, toujours la plus sensible, s'extasiait.

Le miracle de ces jardins, c'est de nous soulever peu à peu, par une habile gradation d'attraits, au-dessus du plan ordinaire de la vie, et de nous offrir, en surprise, de ces paysages soudainement élargis où nous puisons l'illusion d'un agrandissement de nous-mêmes, d'une enivrante dilatation de notre cœur, de notre esprit, de tous nos sens.

Les trois jeunes filles émerveillées couraient en avant, s'accoudaient au vieux mur bas, garni d'une housse de lierre; leurs têtes gracieuses se découpaient sur le pur horizon; puis on les voyait revenir, un doigt sur la bouche, faisant signe à madame de Salanque et à Robert de parler bas pour demeurer plus longtemps seuls dans un endroit si beau. Elles s'éparpillaient dans les parterres de giroflées, sous les bois de citronniers, derrière les arceaux de bancias fleuris; elles se penchaient à la margelle de citernes hors d'usage, et paisibles à vous donner le frisson... Elles revenaient tout émues retrouver madame de Salanque et le fiancé de Marie qui s'obstinait à ne pas mettre de sourdine à sa voix pour exposer à sa future belle-mère les péripéties de la dernière course de cruisers de Monaco à laquelle il avait pris part.

—De grâce! mon cher Robert, dit Marie, un peu fâchée, vous nous raconterez vos exploits plus tard, et ailleurs; mais ici, voyons, taisez-vous au moins cinq minutes!...

En effet, l'heure était particulièrement délicieuse en cet endroit privilégié; le jour baissait; la cime dentelée de la grande muraille des cyprès s'aiguisait finement sur le ciel du couchant; contre le fond assombri des verdures, quelques débris de marbres, une Flore, une Pomone, un Persée, prenaient une vie recueillie, secrète et saisissante; les buis exhalaient leur odeur âpre et forte, et de tous les toits visibles de la ville, qu'on dominait, les fumées des repas du soir montaient en spirales légères dans l'air parfaitement immobile; une clochette tinta à un couvent du voisinage, et tout le long faubourg aux toits roses sembla secouer ses campaniles; puis, un moment, tout se tut. Sur la crête du petit mur à la housse de lierre, un chat avançait, une à une, et sans aucun bruit, ses pattes de velours.

A ce moment, parut, tout au bout de l'allée centrale, un grand jeune homme qui venait en pressant le pas; il tenait son chapeau à la main, il n'était ni beau ni laid; ces dames ne l'avaient jamais vu; il était envoyé vers elles parce qu'on les avait aperçues de la villa et qu'on les croyait égarées. Il expliqua cela rapidement, puis, comme il y avait un moment d'embarras, il dit une parole quelconque, mais par hasard heureuse, et qui tomba dans l'esprit tout préparé des jeunes filles, comme une cuillerée d'encens sur la braise:

—L'heure est si belle!... dit-il.

—Oh! monsieur! s'écria Marie, la première, en joignant les mains.

Et toutes trois se groupèrent autour de ce jeune homme comme si elles le connaissaient de longtemps; pour lui, elles dirent adieu sans regret à la vue, aux parfums, à «l'heure si belle». Avec celui qui avait eu la chance d'apparaître au moment favorable et de flatter d'un mot leurs âmes déjà charmées, elles montèrent vers la villa Mazzarin, sans un regard en arrière.

Le beau Robert marchait flegmatiquement à leur suite, poursuivant sans doute en pensée sa course de cruisers, aveugle au petit drame presque inapparent qui venait de se jouer sous ses yeux. Madame de Salanque, qui avait surpris le mouvement spontané et inquiétant de sa fille, en reprenant le bras de son futur gendre lui dit:

—Vos bateaux, vos bateaux, Robert, c'est très gentil, et vous les conduisez à merveille... Mais, au fait, dites-moi: savez-vous conduire l'imagination d'une femme?...