VII

Mathilde téléphona à Me Vandouge pour lui demander un rendez-vous particulier. L'avoué, persuadé qu'il s'agissait d'une entremise amicale et favorable à une conciliation entre les époux Clamoret, lui accorda le rendez-vous sur-le-champ.

—Voici ce dont il s'agit, dit Mathilde, aussitôt dans le cabinet de l'avoué: j'ai un ménage impossible, complètement impossible.

Me Vandouge sursauta:

—Comment! vous, madame! Mais on cite votre maison comme une des rares...

—On ne voit pas à travers les murs, maître Vandouge. Ma maison est insupportable: les enfants sont témoins de scènes scandaleuses; les domestiques témoigneront...

—Incompatibilité d'humeur? fit l'avoué, s'apercevant qu'il fallait rendre la main.

—Pas précisément, dit Mathilde: il y a des faits.

—Il y a des faits! s'écria Me Vandouge ahuri.

—Ce n'est pas sans motif sérieux, vous le pensez bien, que je me suis résolue à l'extrémité de faire surveiller mon mari...

—Oh!

—Ces manières d'agir ne sont déplacées que lorsqu'elles n'aboutissent pas. Mais, lorsqu'elles donnent un résultat?...

—Et il y a eu un résultat?

—Pas plus tard qu'hier, mon mari était chez une femme.

—Chez une femme de qui vous connaissez le nom, l'adresse?

—Je les tairai provisoirement...

—Cela va de soi. Mais monsieur votre mari a des clientes?...

—Oh! ce n'était pas une cliente! Et il n'en est pas à son coup d'essai.

—Sur quoi vous fondez-vous pour l'affirmer?

—Sur ceci. Un homme, dans la douzième année de son mariage, fait à une femme une visite clandestine: il y a chance qu'il en ait fait d'autres.

—... Visite à une femme séduisante?

—Très séduisante.

—Diable! Vous m'étonnez, madame, je l'avoue.

—Je suis étonnée, moi, bien davantage.

—Votre étonnement prouve que jusqu'ici, durant douze ans de vie conjugale, la tenue de votre mari avait été parfaite?

—Avait paru être parfaite. Mais, que sait-on, maître Vandouge? Vous en êtes averti mieux que personne: que sait-on? Lucie Clamoret aussi croyait être heureuse.

—L'affaire se présente autrement. Tout le monde, sauf madame Clamoret, savait que dans ce ménage le mari était joueur.

—Entre nous, là, maître Vandouge, les yeux dans les yeux: vous croyez que Clamoret n'est que joueur?

—J'en ai la certitude, madame, et qu'il n'a jamais montré de goût pour aucune femme.

—Mais, pour la sienne?

—Ceci est affaire entre elle et lui, et ne me regarde pas. Je constate seulement une chose, en mes entrevues avec madame votre amie...

—C'est?

—C'est qu'elle aime son mari.

—Mais il l'a mise sur la paille!

—Il a subi des entraînements fâcheux. Mais la leçon, pour lui, a été bonne. Il est jeune, intelligent, actif, habile aux affaires: il pourrait remonter les siennes... et celles de sa femme.

Mathilde parut songeuse:

—Il y a une chose qui ne s'est jamais levée entre eux comme une cloison infranchissable...

—Quoi donc?

—Des paroles. De ces paroles qu'on n'oublie jamais, qui sont plus importantes qu'amants et maîtresses, plus importantes que la ruine!...

—Je crois, en effet, savoir qu'à ce point de vue, ni l'un ni l'autre ne se sont jamais départis de leur calme.

—Tout est là, dit Mathilde.

—Je le reconnais volontiers, dit l'avoué.

—Eh bien! mon cas n'est pas le même. Quant à moi, je ne puis pas, mais absolument pas, vivre avec mon mari.

—Vous avez des enfants, madame!

—Mes enfants penseront toute leur vie aux scènes qui ont eu lieu entre leur père et moi, et me les reprocheront. Que ces disputes affreuses se renouvellent, non! maître Vandouge, non! Les enfants comprendront qu'il était plus digne que leurs parents prissent le parti de se séparer. Je suis venue vous prier de vous charger de mes intérêts...

—Réfléchissez, madame, je vous en prie; la chose est grave: réfléchissez! Veuillez temporiser une huitaine; après quoi, si vous y tenez décidément, nous recauserons.

—Nous recauserons!