XIII

Aix-les-Bains, août 189...

À Monsieur de Jallais, conseiller général.

«Mon cher papa,

»Tu ne m'en voudras pas, je pense, de ne pas t'avoir dépeint les beautés d'Aix-les-Bains avant que j'eusse eu le temps de m'y retourner un peu. Ah! que je te remercie donc tout de suite et bien fort, et que je t'embrasse plein ta barbe pour m'avoir laissé venir passer les vacances ici tout comme un monsieur, tout comme un homme du monde, et sans précepteur. Ce n'est pas, mon cher papa, que je me serais ennuyé le moins du monde à Candes, nous aurions passé de bonnes journées à pêcher dans la Loire et fait chaque soir, au coucher du soleil, notre jolie petite promenade au bord de la rivière jusqu'au château de Montsoreau! Mon Dieu! ne va pas croire non plus que je sois enchanté de n'avoir pas monsieur l'abbé sur le dos, mais je te dirai qu'il y a ici un petit jeune homme que l'on voit constamment affublé de son précepteur et que toutes les dames montrent quasiment du doigt et en riant, parce que ce pauvre garçon a déjà un petit bout de moustaches, et j'ai l'honneur de t'apprendre, mon cher papa, que monsieur ton fils est à peu près dans ce cas. Ce n'est pas que je les aie vues positivement, mais madame Durosay me l'affirme, et c'est une femme tout à fait entendue, je t'assure, et bien précieuse à connaître. Je n'imagine pas qu'il y ait nulle part de meilleures façons que les siennes, et bien que son mari qui est un brave homme, soit pesant et mal équarri en toutes ses entournures, elle n'en a pas souffert la moindre influence fâcheuse. Sais-tu qu'elle va beaucoup mieux! La secousse un peu violente de ce voyage, oh! un voyage ravissant, lui a été excellente; le bon docteur Grandier ne se tient pas de joie, car c'est lui qui avait prévu et combiné cette médication. On avait bien peur en partant de Néans, car elle était faible comme un pauvre petit poulet. Ce cher monsieur l'abbé se tourmentait comme une vraie maman. Je lui ai écrit déjà pour le rassurer. Il a dû dire des messes à notre intention. C'est peut-être cela qui a amené un si bon résultat, bien que tu ne croies pas du tout à ces sortes d'interventions.

»Enfin, après ce remue-ménage, ce départ, cette installation, ce changement d'air et l'agitation que l'on a ici même sans bouger, pour ainsi dire, à cause de tant de monde qui papillonne, elle n'est plus reconnaissable. Malgré son teint mat naturellement, on voit que le sang se reprend à circuler sous la peau et que ses cheveux qu'elle a noirs et extrêmement abondants sont à présent plus onctueux et brillants; du moins, c'est là l'impression du docteur; quant à moi, je lui trouve je ne sais quoi de modifié dans la physionomie, dans le regard et dans le geste, qui la font mille fois plus aimable qu'avant. Et ne t'ai-je jamais dit avant qu'elle l'était? Je suis sûr que je vais te faire plaisir en te disant que je fais l'homme galant, puisque tu m'as dit toujours que je ne serais qu'un sauvage et un bourru. Seulement, tu vas te moquer de moi parce que je ne suis non plus qu'un blanc-bec; mais puisque je t'affirme que l'on me montrerait à présent du doigt si j'allais avec mon précepteur!... Seras-tu ravi si je te dis que je donne mon avis sur la toilette et que j'accompagne madame Durosay chez la couturière! Oh! nous nous amusons beaucoup! nous regardons, le soir, au Cercle, l'après-midi, au concert, ce qui d'une belle dame nous plaît et nous nous promenons ensuite dans la ville, entrons dans les magasins, achetons ici un bout de dentelle, là une broche, une épingle, une mantille, un chapeau; nous remontons à la villa et essayons tout cela. M. Durosay ni le docteur n'y entendent rien du tout, et ces affaires les ennuient énormément. Moi, j'aime beaucoup ces essais de parures d'une personne qui est bien.

»Je n'ai pas écrit cela à monsieur l'abbé qui n'a pas les mêmes vues que toi sur le rôle d'un homme bien élevé; je tâche de vous contenter successivement, ce qui vaut mieux que de sacrifier l'un de vous ou ne vous satisfaire ni l'un ni l'autre. Oui, elle a pris goût à la toilette depuis que nous sommes ici. Il faut dire qu'il y en a tant et de si belles et qu'il y en a si peu à Néans! Et cela lui va fort bien; tu avouerais qu'elle est la plus jolie femme d'ici, et cependant on dit que nous avons des plus grandes beautés de Paris. Mais de celles-ci, je trouve bien singulier que tout le monde discute avec autant d'animosité que vous le faites au conseil général et qu'il y ait autant de gens à les trouver fades, artificielles ou déplaisantes en quelque partie, qu'il y en a à les trouver adorables, tandis que je ne doute pas que madame Durosay les mettrait tous d'accord.

»Je pense que tu n'es pas opposé à ce que j'aille au théâtre. Je n'y avais été jusqu'ici que dans mes livres classiques; à la fin, tu sais, avec monsieur l'abbé, qui est un bien bon et savant homme, je serai toute ma vie une oie. Il y a précisément ici d'excellentes troupes; nous avons l'Opéra-Comique, le vrai, avec madame Landouzy, Fugère et Soulacroix. Nous avons aussi le Vaudeville, l'aussi vrai, pour les représentations de petites piécettes de même nom! Ce que nous avons vu déjà est magnifique. Veux-tu que je te raconte notre dernier spectacle? Le titre m'échappe pour le moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous étions dans une loge, fort commodément et très occupés d'un costume que madame Durosay portait pour la première fois, qui, ma foi, lui allait à ravir. C'était simple comme bonjour: une robe de foulard clair tout unie, une ceinture en métal relevé d'émaux byzantins imités, quelque chose de très joli que nous avons déniché ensemble; un corsage ouvert en pointe, avec une berthe de dentelle. Tu vois ça de là-bas! Eh bien! non! tu ne t'imagines pas la belle figure que cela faisait. Il faut te dire que tout le monde s'entend pour gâter madame Durosay, parce qu'elle est en convalescence, et ces messieurs sont si heureux de la voir renaître, qu'il n'y a point de folies qu'on ne serait disposé à lui passer. Cela n'est que trop juste; je t'assure qu'elle était mourante. Comme M. Durosay n'a de goût que pour les vieilles pièces de théâtre qu'il a déjà vues dans sa jeunesse et que M. Grandier ne prend aucun intérêt au spectacle, ils nous plantent là régulièrement au beau milieu du premier acte et s'en vont à la salle de jeu. De sorte que l'autre jour, précisément, madame Durosay se trouvant mal, probablement à cause de son nouveau corset, je fus tout seul à lui donner quelques soins au fond de la loge d'abord, puis dans les jardins du Cercle où je l'emmenai prendre l'air. Et comme si j'avais grand mérite à n'être ni «sauvage» ni «bourru», elle m'en sait un gré infini, et je suis soigné, dorloté comme un coq en pâte.

»Nous n'avons pas perdu le second acte et nous avons pu entendre tout le reste de la pièce. J'étais un peu préoccupé qu'elle ne fût reprise de ses étouffements, et pour me montrer qu'elle allait mieux, elle m'a raconté en longs chuchotements, tout bas, les phases de sa maladie, et comme Néans lui doit être mauvais, et comme elle se sent mieux ici où l'on peut passer des journées si agréables et chaque soir aller au théâtre voir quelque chose d'intéressant.

»Mon Dieu! que tu dois être fatigué et d'Aix-les-Bains et de ton bavard de fils; je t'ai rempli mes quatre pages, ce qui n'est pas dans mes habitudes quand je suis enterré à Néans où l'on ne voit rien. On m'appelle pour le dîner, je vais cacheter ma lettre sans la relire; il me semble que je t'ai parlé de tant de choses en un tel décousu que je te prie, mon cher papa, de m'excuser et je t'embrasse de tout mon cœur.

»Ton fils respectueux et dévoué,

»SEPTIME.»