XVIII

On éprouva de l'embarras à écrire à M. de Prébendes.

L'abbé ayant manifesté l'intention de venir, sur l'invitation pressante qui d'ailleurs lui en avait été faite, on ne pouvait manquer de soutenir son bon mouvement, bien que personne ne se souciât de le voir achevé. Jamais épithètes gracieuses ne furent prodiguées à un membre du clergé, en si grand nombre qu'il fut fait pour ce cher abbé durant les quelques jours qu'on négligea de lui répondre. «Il faut écrire à l'abbé», soupirait quelqu'un. «Ce bon abbé! cet excellent abbé! ce vénérable homme! ce savant homme! ce digne prélat!» même avait été jusqu'à dire M. Durosay, à la suite des exclamations de tout le monde. Septime fit observer que la prélature était une dignité considérable que l'abbé n'avait point. «Il la mérite, assurément; elle lui pend au nez; cet homme-là ira loin...—Il viendra jusqu'ici, fit le docteur.—Eh! qu'il vienne donc, parbleu! Dis, çà, bellotte, as-tu une tasse de café pour monsieur l'abbé?—Et qui lui annonce que son lit est fait?» Ici, tout le monde froissait sa serviette et se dispersait en chantonnant, les uns l'opérette de la veille, les autres celle d'il y a vingt-cinq ans, qui se trouvaient parfois être la même.

L'infinité des soins prescrits par le docteur tenait madame Durosay de longues heures à sa toilette, et tout le reste de la journée étant occupé au dehors, c'était dans les quelques minutes de répit entre ces opérations diverses, qu'elle faisait sa correspondance. Dès en ouvrant les yeux, elle aperçut l'écritoire et essaya de lier quelques idées pour l'abbé, dans la moiteur de pensée du réveil.

«Monsieur l'abbé... cher monsieur l'abbé.» «Suis-je sotte! je ne sais même pas comment dire! Ah! çà, qu'est-ce que je dis quand je lui broche un petit mot pour l'inviter à dîner? et que lui racontai-je autrefois quand il fit son voyage de Rome?» Elle s'étira, s'allongea, rejeta le drap qui la couvrait trop chaudement, et demeura un instant inerte, toute idée enfuie. L'heure délicieuse seulement l'imprégnait. Il ne venait aucun bruit que le chant des oiseaux en liesse dans les acacias du jardin. La chambre était plongée dans l'ombre, mais au travers des rideaux transperçait cette lueur, qu'on sent être le plein soleil, la belle éblouissante lumière des matins d'été. D'un geste, elle pouvait faire entrer cette joie matinale qui sent si bon, qui semble apporter tout le paysage avec soi, où il y a de la montagne, des cyclamens et de la fraîcheur d'eau. Elle aimait aller à la fenêtre qu'elle entr'ouvrait, et se laisser aveugler les yeux un moment, puis les baigner dans la vapeur d'argent qui s'élevait de la terre ou du lac, et revenir au lit, à demi découverte, une fois les moiteurs évaporées, se laisser caresser par la petite brise, s'imaginant que par une grande chaleur elle se couchait, la peau nue, sur de l'herbe humide.

Elle oubliait déjà qu'elle avait fait cela d'abord par soumission aux conseils du docteur, et presque en riant de l'étrangeté du précepte. «C'est par une simplification des vieilles lois nécessitées par l'embarras de la vie moderne, formulait-il, que l'on vous ordonne le bain dans cet élément unique, dans l'eau. Nous sommes faits pour nous baigner dans toute la nature; nous avons autant besoin du rayon du soleil, de l'air chargé de l'haleine des plantes, de la terre même sur notre peau que de cette cruche de liquide que l'on vous fait répandre le matin.» Et il disait à la jeune femme, improvisant des subtilités: «Il faut épier chaque flatterie éprouvée par le moyen de ces choses; c'est de la vie qui vous pénètre. Vous iriez tous les jours à l'établissement thermal si l'on vous disait que les eaux vous en sont bonnes, et vous ne taririez pas à nous raconter par le menu le bien-être que vous en ressentiriez. Je vous ordonne l'établissement thermal le meilleur du monde, où l'on prend les eaux universelles. Il est partout, ouvert à toute heure. Vous le fréquentez dans la chaleur du lit, quand, à force d'aise, de légers frissons vous courent comme des caresses, et lorsque vous mirant dans votre glace vous vous sentez de la beauté. Les miroirs sont sains, ils ont éveillé le sang appauvri de beaucoup de petites vierges qui s'étiolaient; et, lorsque, aux repas, un joli rire vous secoue, vous ébranlant la tête jusqu'à penser un court instant la perdre, et même lorsque l'heure silencieuse du soir vous donne à croire que vous allez pleurer, jeune femme, enfant, vous êtes encore à l'établissement qui guérit, et je vous écouterai tout le temps qu'il vous plaira de ne pas tarir à me raconter les heureux effets que vous en aurez éprouvés.»

Elle en avait éprouvé de si heureux qu'elle avait eu garde de les dire. Elle avait pu même brûler l'ordonnance et continuer d'en accomplir les prescriptions, par cœur et fidèlement.

Ainsi, ce matin, elle s'attardait avant le lever, prolongeant avec une complaisance infinie un moment délicieux, habile déjà à savourer, goutte à goutte, chaque minute heureuse. Elle hésitait à donner entrée à ce jour qu'elle sentait si souriant au dehors et elle promenait les yeux doucement par toute la pénombre comme sur de la mollesse épandue.

Pourquoi ne pas se débarrasser tout de suite de cette lettre? Elle y voyait tout juste assez pour griffonner; elle atteignit l'écritoire:

«Monsieur l'abbé,

»Votre grand enfant nous avertit de l'heureuse intention que vous avez...» Elle aperçut qu'elle était découverte et rabattit brusquement le drap, «que vous avez de nous venir trouver au plus tôt. Ai-je besoin de vous dire combien nous avons applaudi à un tel projet? Nous ne l'osions pas espérer réalisable à cause de la santé de notre vénérable curé doyen, que nous savons, hélas! bien fragile...»

Elle écrivait penchée sur le côté, le petit buvard appuyé à demi sur l'oreiller, à demi sur la poitrine; et du va-et-vient du bras nu qui allait puiser l'encre et du mouvement de son sein à chaque gros soupir qu'elle poussait en cherchant ses mots, montait son parfum de femme qu'elle-même respirait. Et elle se mit tout à coup à rougir à cause de cette lettre à l'abbé, écrite en cette atmosphère, et qui en garderait peut-être un relent. Elle jeta feuille et plume et s'enfonça tout entière sous le drap, comme surprise à mal faire, jusqu'à temps que fut passée sa rougeur. Elle sourit là-dessous ou de son enfantillage ou de la singularité qu'avait en effet la façon d'écrire à l'abbé. Mais la rougeur ne diminuait point, ni l'enfantillage, car, toute pelotonnée sur elle-même, ayant rencontré son genou tout près de ses lèvres, ne lui plut-il pas de l'embrasser, à plusieurs reprises? Et elle rejeta vite hors du lit sa jolie tête moite et colorée où ses yeux d'un brillant adorable et indéfinissable avaient du gamin, du vaurien, de la folie, de la bonté ou de l'amoureuse. D'un bond, elle fut sur une chaise et, telle quelle, continua la lettre commencée:

«Hélas, bien fragile... Il faut s'attendre à tant de surprises de la part de ces existences si mobiles et si délicates. Il est vrai que nous pouvons précisément avoir une amélioration passagère qui nous permettrait de jouir quelques instants de votre présence. J'espère au moins que c'est votre amitié et non l'inquiétude qui vous presse. Il ne faudrait pas vous mettre le moins du monde en peine de votre cher élève. Figurez-vous que je me plais à lui répéter que je suis ici monsieur l'abbé en personne. C'est un peu bien présomptueux de ma part de prétendre exercer cet intérim, mais vous êtes trop aimable pour même penser que je ne le mérite pas un peu... au moins pour un temps de vacances. Je ne crois pas parvenir à empêcher votre pupille d'avoir un regret de vous, mais il m'accorde toute la docilité qui vous serait due, et je m'efforce d'être aussi sévère et exigeante que vous, ce qui est vous dire combien lui et moi avons de mal, cher et bon précepteur?...

«Nous avons fait la connaissance d'un monsieur... »

Elle ne put encore supporter de s'apercevoir si nue, par l'entre-bâillement de la chemise de nuit durant qu'elle écrivait à l'abbé: elle laissa encore une fois la petite feuille de papier mauve, et courut mettre un peignoir pour ouvrir les rideaux.

Le jour venu, elle oublia complètement l'abbé, tout entière à l'emploi qu'on allait faire aujourd'hui de ce soleil splendide, de ces appels au dehors qui venaient par la voix des oiseaux et les bruits lointains de la villa éveillée... Toute sa jeunesse et sa beauté lui bourdonnaient aux oreilles; elle entr'ouvrit seulement la porte-fenêtre sur le balcon, et là, penchée contre l'étroite ouverture où la fraîcheur de l'air se faufilait, elle eut cet instant unique aux jolis êtres qui sentent tout un beau jour à eux et le baisent avant que d'en jouir, comme se baisent paisiblement et pieusement les amants dans la minute où ils goûtent l'avant-goût des caresses. L'attrait extraordinaire de l'expansion joyeuse qu'appelait cette journée la saisit avec tant de violence qu'elle eut envie de sauter, de battre des mains dans sa chambre, comme une enfant.

Elle courut au tub, se sentant le besoin soudain de s'étourdir par l'eau, de barboter et d'être remuée, fouettée à vif. Passé le petit tressaillement sous l'eau ruisselante aux épaules, elle ne pouvait plus se retirer de la vasque où elle se donnait elle-même cette pluie bienheureuse. Elle s'accoutumait à regarder, à présent, dans la haute psyché, son corps ressuscité sous l'ondée. Les premiers temps du traitement, elle jetait des serviettes sur les miroirs, et encore aujourd'hui, elle refusait d'être aidée par sa femme de chambre, de tels soins physiques dépassant la conception de la vieille Catherine qui n'allait point jusqu'à comprendre que l'on pût se mettre à l'eau toute nue. Mais peu à peu, avec les mille perlettes d'eau pure dégringolant le long du corps, s'écoulait dans la vasque cette puérile terreur de soi, cette peur chrétienne de la chair. Doucement, les jeux divers de ces brillotements argentés, pendant l'extrême bien-être physique, lui faisaient prendre sympathie à ses formes, quasiment en jouant; et, n'y trouvant, en vérité, rien d'affreux, il se créait entre elle et sa beauté d'aimables relations familières.

Elle se prit à aimer ses bras qu'elle soulevait au-dessus de la nuque en pressant l'éponge. Ils étaient pleins et d'une blancheur parfaite que l'ombre encadrée de la tête et les deux nids obscurs des aisselles rendaient plus éclatante et plus expressive. Elle s'amusait à en suivre, nonchalamment, la ligne sinueuse et jolie et s'ingéniait, d'instinct, à ce que son geste fût gracieux. Elle soutenait et pressait, d'une main, la masse épaisse de sa chevelure, et de l'autre s'arrosait les épaules.

Elle eut le goût de sa peau qu'elle surveilla jusqu'à la minutie, lui voulant un grain impeccable, et se souriant, malgré elle, lorsqu'elle promenait au hasard le bout de ses doigts sur la surface infailliblement satinée. Mais sa gorge fut sa plus chère amie. Elle s'en occupait avec une complaisance qui la faisait parfois se taquiner elle-même cependant pour sa futilité. Quand elle mirait ses deux seins remplis chaque nouveau jour de sa vitalité remontante, elle ne pouvait se tenir d'être fière, et elle se satisfaisait, en quittant le miroir, du lent balancement de ses hanches.

Le seul plaisir de sa grâce la tenait ainsi, et elle retirait de se plaire une secrète joie si bonne, qu'enroulée, au sortir du tub, en son peignoir de bain, ou repelotonnée sur elle-même au lit, elle demeurait les yeux clos, quelquefois fort longtemps, savourant en elle quelque chose d'assez imprécis, et qui était tout simplement l'ivresse naturelle et magnifique qu'a une femme d'être belle au milieu d'une atmosphère heureuse.

Ce fut à l'issue d'un de ces repos, que la jeune femme entr'ouvrant ses yeux humides de la douceur du rêve, réaperçut sur la petite table le carré de papier mauve et les quelques lignes interrompues que sa main avait jetées et abandonnées là. Ses yeux aussitôt s'élargirent et se fixèrent dans le vide comme il arrive lorsque se présente une de ces contradictions insolubles et plutôt flairées par l'instinct que saisies par l'intelligence. Un singulier mélange se fit en ses impressions et il lui parut que toutes choses, jusqu'à la lumière du jour, en étaient ternies. Elle n'allait pas jusqu'à se représenter la signification de ce papier, ce qui lui eût permis peut-être, ou d'en faire fi délibérément ou de concilier les oppositions qu'elle éprouvait. Elle en était simplement incommodée, désagréablement affectée. Ce bout de papier mauve prenait tout à coup des proportions encombrantes; elle eût donné beaucoup pour pouvoir souffler dessus, le voir s'envoler, disparaître à jamais.

Et elle se voyait, dans son demi-songe, soufflant à s'époumoner du côté de la petite table. Mais ce carré de papier était posé à plat sur une feuille de buvard, y semblait collé; elle soufflait encore: le papier se soulevait; il quittait le buvard, il tombait en voletant très gauchement; et filant brusquement, s'abattait vers la fenêtre; un petit coup de vent: il est parti. Enfin! elle est toute seule avec les choses qui la flattent et la caressent; elle va pouvoir aller, venir, quitter son peignoir, se laisser baiser la peau par les petits souffles tièdes, étaler ses cheveux... On frappe. C'est Catherine qui dit à travers la porte: «Madame, c'est une lettre qui vient de tomber par la fenêtre de Madame.—Ah! c'est bon, entrez donc, Catherine, et mettez-la sur la petite table.» Non, non, ce papier mauve ne sortirait pas de là. Déchiré, brûlé, il le faudrait regriffonner. Plié en quatre, mis sous enveloppe, jeté à la poste, il ramènerait de Néans quelque autre paperasse avec l'écriture de l'abbé, sinon l'abbé lui-même. Il y avait là quelque chose dont ce carré de papier mauve n'était qu'un misérable simulacre et qui ne fuirait par la fenêtre ou par toute autre issue que pour être ramassé et rapporté par quelque serviteur vigilant.

Elle fut prise d'un mouvement de colère, de cette révolte qu'excite la brisure faite à une harmonie, l'entrave apportée à l'amplitude caressante d'un sentiment, l'épine malencontreuse au pied de qui court de tout son élan. Elle se redressa vivement, sauta du lit; elle laissa tomber son peignoir pelucheux où elle s'était recroquevillée, en prit un de flanelle qu'elle se jeta seulement sur les épaules, et ainsi toute chaude d'émotion, s'assit à la petite table, se pencha sur la lettre de papier mauve qu'elle enserra d'une sorte de cage faite de toute sa personne, de toute sa féminité épanouie. Ses cheveux dénoués en partie, frôlaient le papier, son bras nu et parfumé s'y appuyait, son sein même se posait sur le nom de l'abbé, et son souffle emplissait et saturait cette cloche voluptueuse où la jeune femme achevait la lettre invitante et polie, semblait vouloir asphyxier de toute sa rage passionnée tout ce qui, de près ou de loin, ferait obstacle à sa joie de vivre.