XX

Aix-les-Bains, août 189 ...

À Monsieur de Jallais, conseiller général à Candes (Maine-et-Loire).

«Mon cher papa,

»Nous avons eu une aventure bien extraordinaire que je ne sais trop par quel bout prendre pour te la faire entendre comme il faut. Du reste, tout devient extraordinaire ici et il n'est que trop vrai, comme le dit le docteur en se frottant les mains, je ne sais pourquoi, que l'on ne se reconnaît plus.

»Monsieur l'abbé est arrivé de Néans fort agité. D'abord, on ne comprend pas qu'il ait quitté Néans, bien qu'on l'ait invité de venir à plusieurs reprises. Nous étions bien loin de penser qu'il pourrait abandonner la paroisse en des mains aussi peu vaillantes que celles de monsieur le curé. Je sais que pour toi, mon cher papa, la question est assez futile, et que, bien que tu sois au mieux avec ces messieurs, tu ne croirais pas dépérir si ta paroisse manquait de desservant. Cette question nous a beaucoup préoccupés d'autant qu'on ne sait pas du tout quelle mouche a piqué M. de Prébendes. Mais à coup sûr une mouche l'a piqué, pour venir aussi inopinément en une ville d'eau où rien n'est fait pour lui, enfin qui n'est point du tout son milieu et où il ne trouvera de confrère que le précepteur de l'autre petit jeune homme dont je fais à présent le pendant.

»Monsieur l'abbé ne pouvant aller au Casino qui est trop élégant et où il y a beaucoup de ces personnes dont la présence fait toujours que la société est mêlée, nous nous privons du plaisir d'y aller pour celui de rester avec monsieur l'abbé. Il est d'une activité que nous ne lui avons jamais connue; il ne peut supporter de rester tranquille; on dirait que la villa lui brûle les pieds. M. Durosay et le docteur n'arrivent pas à fumer jusqu'au bout leur pipe, parce qu'il faut combiner des excursions; et peu s'en faut que je ne me voie forcé de te demander une bicyclette, car il paraît que j'ai besoin de me mouvoir encore plus que le reste de notre monde. Rassure-toi, je n'y ai point le goût. Mais si cela continue, on fera retomber madame Durosay dans ses faiblesses, et l'on voit bien que monsieur l'abbé a toujours vis-à-vis des femmes la grille du confessionnal par-dessus ses lunettes, ce qui le porte à voir en elles plutôt le péché que ce qui les rend aimables... à moins que ce ne soit la même chose et qu'il y soit embarrassé; mais en tout cas, il ne les aime pas, lui, cela se voit: il n'aime pas madame Durosay depuis qu'elle se porte bien et qu'elle est beaucoup mieux sous tous les rapports... Et avec ça il se laisse conquérir par les belles façons d'un monsieur qui est souvent de notre société et dont, pour moi, je ne sais que penser.

»Mais je t'ai annoncé une aventure et je n'ai pas l'air d'y arriver. Si, papa, j'y vais. Ce monsieur l'abbé est donc si fiévreux et si peu ménager de la santé de madame Durosay qu'il voulait l'autre jour faire l'ascension du Revard d'où l'on a vue sur le Mont-Blanc et nous y entraîner tous. Heureusement que le docteur s'opposait à ce que nous fissions cette expédition à pied, car il faut quatre à cinq heures de marche, et il faut bien ne pas savoir ce que c'est qu'une femme pour vouloir lui imposer pareille fatigue. M. Durosay se souvenait justement d'avoir fait cette excursion en garçon. Je te souligne en garçon parce que cette expression fut le sujet de plaisanteries interminables de la part du bon docteur, qui a l'esprit fort libre, et gênait un peu monsieur l'abbé en même temps qu'il chatouillait agréablement la vanité de notre excellent hôte.

»Quant à madame Durosay, elle est, je t'assure, bien insensible à ce passé de garçon, quoi que fasse son mari pour lui en éveiller de la jalousie avec toutes sortes de petits sous-entendus du genre de ceux que tu appelles «égrillards», mon cher papa, quand tu es avec tes amis du conseil. Nous apprîmes, par-dessus le marché, que du temps que M. Durosay montait au Revard en garçon, les dames y montaient à dos de mulet. Le docteur est quelquefois méchant et va loin; tu ne t'imaginerais pas tout ce que cette particularité lui fournit de prétextes à plaisanteries poussées presque jusqu'au mauvais goût, sans doute, puisque monsieur l'abbé en était sur le point de rire et s'en alla.

»Il fut convenu que l'on monterait par le chemin de fer à crémaillère, M. Durosay voulant à toutes forces revoir son ancien chemin de mulets. On accepta après délibération de faire à pied la descente. C'est alors que le docteur se souvint que M. de Prébendes, qui faisait tant le brave, ne pouvait descendre seulement de la villa jusqu'à l'établissement des bains sans avoir un point de côté, et lui interdit formellement de redescendre à pied du mont Revard. Monsieur l'abbé, qui est excellent pour moi au point de s'inquiéter de ma personne outre mesure, fit tout à coup la mine d'un renard pris au piège; on lui dit qu'il faisait celle d'une maman que l'on sépare de son bébé: il ne fut pas plus consolé par la comparaison que je ne fus flatté moi-même de ce qui m'en revenait.

»Nous partîmes munis d'alpenstocks et la taille ceinte de courroies où étaient appendus les manteaux enroulés. Dans le wagon, les voyageurs munis simplement de billets d'aller et retour écarquillaient les yeux devant ce harnachement et quelqu'un prononça le nom de Tartarin qui avait de l'à-propos. Monsieur l'abbé trouva matière à apologue sur les moyens divers de gagner les altitudes célestes, et le docteur tourna en dérision les anciens qui étaient durs et difficiles puisqu'il devait y en avoir aujourd'hui de si aisés comme en toutes les locomotions. La conversation eût tourné à l'amertume si l'on ne se fût trouvé au sommet du mont Revard sans presque s'être aperçu du trajet.

»Nous vîmes le Mont-Blanc. Mais quelqu'un ayant parlé du nouvel observatoire que l'on vient d'y construire, il n'y eut qu'un mouvement pour se précipiter à la lunette et tâcher de distinguer sur la grande masse de neige ce petit point. N'ayant pu l'apercevoir, on ne fit que le regretter et on en oublia d'admirer le Mont-Blanc. Monsieur l'abbé, lui, installé sur une plate-forme circulaire où l'horizon est figuré au tracé rouge, voulait savoir le nom de tous les pics visibles et localiser les noms qu'il lisait, vallées, villes et villages, parfaitement inconnus, d'ailleurs, et calculer la distance jusqu'à des villes fort éloignées que l'on apercevrait peut-être si l'on était de tant de mètres plus haut. Je vis venir le moment où je devrais faire les opérations nécessaires à ces recherches, et tu m'excuseras, cher papa, d'avoir évité ce casse-tête.

»D'ailleurs, madame Durosay m'appelait pour voir la vallée du lac du Bourget et la ville d'Aix, et je t'avoue que j'allais m'écrier tant je trouvais joli ce lac et tout ce pays qu'enveloppait une brume légère; et je me serais fait moquer de moi, car tout le monde jugeait le coup d'œil raté, parce qu'il y avait justement à cette heure une course de bicycles sur la route de Chambéry, que l'on aurait fort bien pu suivre d'ici sans cette maudite brume; quelques personnes même, à ce que j'ai compris, étaient montées pour cela.

»De sorte que, au bout d'une demi-heure, tous ceux qui reprenaient le premier train étaient déjà réinstallés dans le petit wagon. Nous y conduisîmes monsieur l'abbé. Il regardait par la portière notre bel équipage, nos alpenstocks, nos manteaux enroulés, nos gourdes, avec mélancolie et inquiétude, puisque tu sais que M. de Prébendes est une mère pour moi. Il se préoccupait de tout puisqu'il crut s'apercevoir que madame Durosay avait perdu ses châles et ses fichus de laine. M. Grandier lui fit observer que c'était moi qui les portais, en ajoutant que si la galanterie disparaissait du reste du monde, on la retrouverait chez moi. Ces paroles qui ne sont pas la trouvaille la plus originale de M. Grandier sont authentiques, mon cher papa, et ne parurent point satisfaire monsieur l'abbé qui est rempli, te l'ai-je dit? d'arrière-pensées incompréhensibles. Pour moi, j'aime beaucoup porter les châles de madame Durosay qui sentent extrêmement bon. Le train partit; monsieur l'abbé nous cria: «Bonsoir! à tout à l'heure!» et continua de nous regarder par la portière, où nous n'aperçûmes bientôt plus que son nez qui paraissait long. Le fait est qu'il n'eut pas de chance, car il se trouva justement que madame Durosay épinglait à ce moment ses jupes assez relevées, pour n'être pas incommodée dans la marche, de manière à ne pas plus cacher ses jambes que sa bonne humeur, et monsieur l'abbé s'incommode de ces choses-là comme du feu. M. Grandier dit que toutes les belles choses sont bonnes; en ce cas, il n'y avait pas de mal à voir ces jambes qui, papa, sont très bien.

»Le plateau du mont Revard qu'il faut parcourir pendant une grande heure, avant d'atteindre le petit sentier en lacet de la descente, nous a beaucoup amusés, parce qu'avec tous les mamelons, c'est absolument des Montagnes russes. On escaladait les monticules en s'accrochant aux grandes feuilles de gentianes qui, quelquefois, cédaient et nous valaient des chutes bien divertissantes, et on descendait les pentes à grande vitesse en s'appuyant de tout son poids sur l'alpenstock servant de frein. Inutile de te dire que les souvenirs de la même excursion «en garçon» et des «dos de mulets» revinrent ici nécessairement, car tu as dû remarquer, papa, que rien n'est si recherché comme agrément que la scie.

»M. Durosay nous raconta des histoires terribles à propos des grands trous obscurs qui se trouvèrent presque sous nos pieds et inopinément, au milieu d'un bois de sapins très touffu. On y peut tomber avec une grande facilité et nous tremblions et commencions, dans ce bois, à être pris d'idées noires quand tout d'un coup, aussi ras à nos pieds, aussi inopiné que les trous obscurs, nous apparut le trou immense de la plaine d'Aix-les-Bains et du Lac, empli de lumière et dont l'autre bord était fait de la Dent-du-Chat, plus haute que nous qui, cependant, étions à quatorze cents mètres. C'était tout à fait magnifique et nous nous serions arrêtés à admirer, si madame Durosay ne s'était sentie ses belles jambes brisées par la vue du sentier en lacet qui dégringolait à angles si brefs et si à pic que le suivre paraissait impraticable. M. Durosay fut, pour la première fois de sa vie, je pense, appelé «téméraire», car il l'est bien peu. «Bellotte! Bellotte! disait-il, n'ayons pas peur et pressons-nous, car il ne faudrait pas être pris par la nuit!» Ne trouves-tu pas que c'est désagréable d'entendre appeler cette jeune femme qui est si jolie: Bellotte! Bellotte! outre qu'elle avait bien déjà assez peur, sans qu'on ajoutât la crainte de la nuit, dans un pareil endroit.

»En effet, le soleil descendait plus vite que nous et il disparut derrière la Dent-du-Chat. Je vis que M. Durosay, qui allait devant, mourait d'envie de raconter au docteur son équipée de «garçon». Mais le docteur, qui a des moments vraiment poétiques, tenait à nous faire la description du ciel où il voyait, disait-il, une armée de mercenaires en fureur, brandissant des torches à flammes verdâtres et allant mettre le feu à un voile immense et sacré, tout de pourpre, qui, en brûlant, laissait choir sur les incendiaires des amoncellements d'or et d'étonnantes cargaisons d'oranges sorties de vaisseaux éventrés qui écrasaient les guerriers et éteignaient leurs torches vertes. Puis il nous fit frissonner en nous montrant, en bas, le lac qui était d'un vert si triste, si lamentable qu'on eût dit un grand œil mort. Madame Durosay le pria de se taire, car rien ne l'impressionne comme ces idées-là. Les grandes scènes effrayantes du ciel s'enfonçaient dans la nuit et nous-mêmes commencions de pénétrer dans un bois de pins très sombre. Madame Durosay était très fatiguée; comme elle était tout près de s'affaisser, je lui donnai le bras et monsieur l'abbé eût été bien heureux de lire en ce moment dans mon cœur le plaisir que j'avais à soulager les faibles, car j'y ai tant de penchant sans doute que je suis certain maintenant qu'à seulement toucher quelqu'un de très fatigué, j'éprouve une émotion bienheureuse.

»Eh bien! mon cher papa, dans ce bois sombre, nous nous sommes perdus, si complètement perdus qu'il nous fut impossible d'avancer d'un pas de plus, étant tombés en des ravins qui n'étaient que des lits de torrent, où M. Durosay roula de vingt mètres sur le derrière en manière de pirogue. Nous crûmes que madame Durosay allait se trouver mal: le docteur lui fit respirer des sels et il était assez peu rassuré lui-même, car s'il ne dit pas de mots blessants à notre chef d'expédition, il ne se gêna pas de lui faire observer que nous avoir mis dans ce cas était imbécile. La nuit était complète, nous étions aux trois quarts de la descente et il ne nous restait de ressource que de remonter. Je ne sais si tu te fais une idée de ce que cette perspective pouvait être. Eh bien! ce qui nous toucha le plus, ce fut le sort de monsieur l'abbé en cette affaire, qui nous attendait à dîner à sept heures, qui ne nous reverrait pas de la nuit et nous croirait dans les précipices. Madame Durosay s'assit au bord du ravin et se mit à pleurer, ne trouva plus son mouchoir et voulut bien prendre le mien. Je t'assure que c'était une scène bien triste. Il y avait un peu de parfum en mon mouchoir; elle me dit: «Comme ça sent bon!» elle sourit et se releva. «En avant! s'écria-t-elle la première.—Elle n'aura jamais la force de remonter là-haut, dit assez penaud M. Durosay.—Elle y remonterait dix fois, dit M. Grandier.» Et nous revoilà dans la nuit, sur le chemin du Revard.

»J'aime mieux ne pas te parler de cette montée qui fut terrible et dura deux heures. Chacun était penché vers ses pieds de peur de les poser dans le vide; on s'apercevait à peine les uns les autres; on se faisait des appels continus, quoique l'on fût à deux pas; on disait: «Voici la lune...», «non elle se couvre», et «ce pauvre monsieur l'abbé, ce pauvre monsieur l'abbé!» Tout d'un coup, cependant, la lune se leva très claire et illumina le grand trou avec le Lac et Aix et toute cette profondeur nous effraya. Enfin, parvenus tout en haut, nous rendîmes grâces au ciel. À ce moment, les sons de l'orchestre de la Villa-des-Fleurs, où nous aurions dû être, nous atteignirent, pauvres naufragés, là-haut. Alors nous fûmes repris par la pensée de l'angoisse de ce pauvre monsieur l'abbé à qui cette musique de l'après-souper devait rappeler l'heure avancée, sans le moindre signal de nous. Nous nous précipitâmes dans le fameux bois de pins aux trous effrayants, plus pressés de rencontrer quelqu'un à dépêcher sur Aix que d'arriver nous-mêmes à un gîte. La lune, brouillant tout sous ces fourrés, nous faisait prendre les pins touffus et noirs pour des clairières ouvertes, et les véritables éclaircies pour des arbres épais; nous perdîmes notre chemin et nous nous perdîmes les uns les autres. Ce fut un désastre. Une heure se passa là-dessous et le supplice recommença sur les mamelons en montagnes russes, la lune obscurcie de nouveau, tous points de repère disparus. Nous étions dans un état d'esprit bien étrange quand nous atteignîmes les chalets qui servent là-haut de refuge, d'où nous envoyâmes vers l'abbé et où l'on nous fit à dîner.

»Eh bien! mon cher papa, tout ceci n'est rien auprès de ce qui arriva à la suite de ces péripéties et qui fait que tout, comme je te le disais en commençant cette lettre, est devenu extraordinaire dans notre vie d'ici, auparavant si tranquille. Encore ne t'en parlerais-je point, si monsieur l'abbé, avec son penchant à l'inquiétude, n'était sur le point de convertir en événements graves les choses du monde les plus simples. Figure-toi donc, mon cher papa, que lorsque M. Grandier qui avait pris la chambre la plus reculée des trois que l'on mit à notre disposition, se mit à ronfler et que M. Durosay qui avait, avec madame Durosay, la chambre contiguë à la mienne, commença à lui faire concurrence, je compris au vacarme retentissant dans tout le chalet, que je ne pourrais jamais fermer les yeux, d'autant plus que j'étais fort énervé par les événements de la journée. J'étais donc parfaitement éveillé et avais même assez peur de la tempête qui s'était élevée et soufflait à tout briser parmi des torrents de pluie, quand j'entendis des portes s'ouvrir, des voix dans le corridor, et reconnus qui? quoi? je te le donne en cent: la voix de monsieur l'abbé. Quelques minutes se passèrent; on frappa à ma porte. J'allai ouvrir naturellement, assez ému. Je n'aperçus même pas le triste état dans lequel était monsieur l'abbé et ne vis que la façon de me regarder et de s'éloigner de ma chambre où il me dit ne vouloir entrer pour rien au monde. «J'ai voulu seulement vous avertir que j'étais là, mon pauvre enfant! sous le même toit que vous... la Providence m'y a conduit en des moments où vous ne m'y attendiez pas... ses desseins sont impénétrables... Allez! allez!» Est-ce assez étrange? Je n'ai pu rien tirer de plus. En vérité, comme je te l'ai déjà marqué plusieurs fois, ce pauvre monsieur l'abbé n'a pas de chance, car sans compter qu'il était dans un état bien piteux, tout ruisselant comme si on venait de le retirer de l'eau, tout gringalet, sa soutane collée au corps, est-ce qu'il n'est pas arrivé juste à temps pour s'imaginer entendre dans ma chambre «des chuchotements, oui, des chuchotements... et même pis!» m'a-t-il dit le lendemain, et aussi quand il a frappé, un grand cri qui ne venait sûrement pas de moi! J'ai fait observer à ce pauvre monsieur l'abbé que, vu les angoisses qu'il avait éprouvées dans la soirée à notre sujet au point d'aller lui-même chercher un guide et de se faire conduire au Revard au beau milieu de la nuit et à travers la tempête, il avait pu fort bien continuer à ma porte à se forger des tourments auxquels il n'est que trop enclin. Papa, n'est-ce pas vraisemblable? Mon observation était-elle déplacée, comme il l'a trouvé? Je crois que non, surtout quand il s'agit de ménager la réputation d'une personne respectable, même en l'esprit d'un prêtre, qui cependant est un cul-de-sac, comme dit M. Grandier. Enfin, grâce à cette qualité professionnelle, ce soupçon n'est qu'entre monsieur l'abbé et moi, ce qui n'en est pas moins fort désagréable, d'autant plus que monsieur l'abbé se livre à des mortifications extraordinaires et publiques comme si le diable était à la maison, ce qui, tout en laissant à croire que son esprit est troublé, pourrait bien, à la longue, troubler celui des autres. Ce n'est pas tout, il veut retourner à Néans, ce qui serait, je suis sûr, un grand soulagement pour monsieur le curé doyen; et il veut m'emmener avec lui, malgré les instances que tout le monde fait pour me retenir et le bien que me produit le séjour d'Aix, d'après encore l'avis de tout le monde.

»Enfin, ce n'est pas à moi à apprécier les façons de monsieur l'abbé, mais je te dirai qu'il a voulu me faire faire une confession générale, toujours à propos de l'histoire du corridor. Je trouve que la ville d'Aix est mal propice à la confession et moins encore à la générale et je passe mes jours, à présent, à me défendre de cette opération. Enfin, je me suis avisé d'un expédient en lequel j'ai la plus grande foi. J'ai promis à monsieur l'abbé, puisque ma parole ne lui suffit pas, de te dire toute la vérité et de m'en rapporter à ton jugement sur l'opportunité de quitter Aix où je suis attaché par les plus aimables gens du monde, où l'on remarque que je prends des façons, où monsieur l'abbé lui-même affirme que je me dégourdis, enfin où je suis plus heureux que je n'ai été jamais.

»Je crois, mon cher papa, que voilà mon engagement accompli, que ma lettre ne contient rien qui ne soit exact et que tu es suffisamment informé pour te prononcer. J'attends ton jugement avec la plus parfaite soumission et suis respectueusement, mon cher papa,

»Ton fils dévoué

SEPTIME.»