XXVII
Un convoi se dirigea vers Néans, emportant pour un dernier acte, le reste des figurants au divertissement qu'avait réglé le docteur Grandier.
Ce pauvre M. de Prébendes était couché dans son fourgon funèbre, parmi de beau linge blanc et des couronnes de cyclamens; et son âme ardente et religieuse, achevée par le tour frivole d'une dernière ironie, se retrempait peut-être enfin de gravité au sein de Dieu. Dans un compartiment plus confortable, M. Durosay arrondissait sa nature grasse et bonne; madame Durosay recevait de la lumière et Septime une cruelle torture par la présence de M. Lureau-Vélin; Grandier philosophait en compagnie du cadavre.
Le docteur avait cru décent de laisser M. Durosay à la garde de sa femme, et il avait interdit à Septime, qu'il jugeait suffisamment atteint, la sombre veillée mortuaire.
On quitta Aix à une heure de nuit, et le train longea le lac éclairé d'une lune pareille à celle de la nuit d'arrivée. Cela faisait une grande sérénité dormante, environnée de l'ombre tragique des montagnes. Septime pencha la tête à la portière, et madame Durosay voulut aussi voir. Mais quand ils eurent regardé, les larmes leur jaillirent à la fois et ils sanglotèrent, pour des raisons diverses et embrouillées. M. Lureau-Vélin prolongeait l'assujettissement de ses valises dans le filet, et M. Durosay, accoutumé aux larmes depuis vingt-quatre heures, poussait seulement de petits «ah!» lamentables, en se tapant sur les genoux.
Ce lac était sous la lune un véritable paysage d'amour et de mort. Quand ils eurent regardé encore une fois, et qu'un tunnel leur eut coupé la vue, d'un coup net, ils ne purent se retenir l'un et l'autre de pousser un cri. Septime se laissait étrangler par sa douleur. Elle atteignit l'intolérable, aux premières minutes de repos depuis toutes ces affaires de deuil qui l'avaient constamment tenu en haleine. Tout était perdu; l'irrémédiable était accompli; la force même des choses voulait que la rupture eût lieu; ce n'était plus qu'une affaire, non pas même de jours, mais d'heures. M. de Jallais père devait venir à Néans assister aux obsèques et rien plus n'y retiendrait son fils. Mais, de même que des amoureux à qui l'on annoncerait la fin du monde ne penseraient pas à la fin du monde, mais à s'aimer avant qu'il ne finisse, Septime songeait à son angoisse d'amour. Il y songeait en un tel brouhaha de pensées; il s'y heurtait en un tel chaos de contradictions qu'il ne démêlait plus guère autre chose d'un peu clair que ses contusions et ses plaies vives. Ignorant de la femme, après avoir cru s'être trompé outrageusement envers elle, lors de sa fameuse exaltation d'un des derniers jours, il avait renoncé à interpréter contre elle jusque même la plus forte vraisemblance. L'aventure de Bourdeaux, presque énigmatique pour l'héroïne elle-même, ce refus singulier de demeurer avec lui seul, enclose entre quatre murs, ce manifeste étrange de l'obscur instinct, l'avait, lui, laissé stupide; et il l'attribuait à des mystères du caprice féminin qu'il renonçait à pénétrer pour l'heure. De même, elle avait terriblement pâli à la surprise de trouver M. Lureau-Vélin au débarquement; mais il avait eu lui-même une pareille émotion par le seul fait du désagrément, ne l'avait-elle pu éprouver, elle, pour cent raisons autres que la plus redoutable? Quant au voyage à Néans de cet homme inévitable, ç'avait été pour le malheureux jeune homme une perspective amère si longuement savourée à l'avance que toucher aujourd'hui la chose accomplie n'ajoutait presque rien à son état aigu. Même, il oubliait d'envisager l'avenir, le voisinage de propriété, au cas où M. Lureau-Vélin se déciderait à acheter la terre de Saint-Pont, et la séduction si menaçante pour la pauvre abandonnée. Non, tout disparaissait devant les lancinements cuisants que lui causait la présence de l'aimée, si proche et désormais inaccessible même à une parole, presque même à un regard. Il la contemplait en son costume de voyage en flanelle à carreaux, pas très élégant, datant d'avant qu'elle fût coquette, coiffée d'une petite toque écossaise, et jolie! avec la mine un peu fatiguée des tristes dernières besognes et son air pensif, les larmes essuyées, pensif comme jamais encore.
Il était probable que l'on parlerait peu, la proximité du fourgon imposait une sorte de décence silencieuse, et de plus M. Lureau-Vélin, vis-à-vis de l'idylle finissante qu'il ne pouvait ignorer, affectait une discrétion très réservée. Il s'était placé en face de M. Durosay, les deux autres coins étant occupés par madame Durosay et Septime.
Enclos en les vastes plis d'un mac-farlane couleur bure, une main gantée passée dans la boucle d'appui, l'autre caressant sa barbe soyeuse aux reflets bleus, il laissait adroitement errer ses larges yeux veloutés.
Cependant le notaire ne put l'avoir ainsi sous la main sans lui reparler de l'affaire qui le conduisait à Néans.
—Outre les agréments et les qualités positives de la terre de Saint-Pont, dont je vous ai cent fois parlé, je crois, dit maître Durosay, qu'il est temps de vous avertir d'une particularité sur quoi vous avez négligé de m'interroger; et, c'est que vous la pouvez avoir aux trois quarts de sa valeur.
»Au partage après décès de feu le marquis de Thérouette, qui avait demandé que Saint-Pont ne fût à aucun prix découpé, la propriété échut en lot unique à son fils cadet, tandis que toute la fortune liquide, sept à huit cent mille francs à peu près, passait à l'aîné, homme fort distingué, d'ailleurs immensément riche par sa femme, une Esaü! À l'inverse de son frère, le jeune de Thérouette, héritier de Saint-Pont et des chimères paternelles, esprit utopique, sans consistance, engagé dès avant la mort du marquis, par des entreprises philanthropiques au delà de ses forces, sottement marié par emballement à une petite fille de rien, ce qui lui a valu de rompre avec sa famille, a continué de plus belle à obérer son patrimoine, empruntant ici pour faire construire une maison de retraite et là pour faire face à des plantations de vignes, à des semis de bois dont le revenu présumé devait couvrir ses largesses. Bref, Saint-Pont grevé d'hypothèques est aujourd'hui à la merci d'une douzaine de créanciers, fort honorables, la plupart mes clients, que je retiens de provoquer la vente par égard pour le jeune comte et, avouons-le, aussi parce que, si Saint-Pont intact est un domaine superbe, Saint-Pont morcelé n'offre plus rien qui vaille...
Pas un muscle ne bougeait à la face de M. Lureau-Vélin; il semblait écouter ces détails comme des choses étrangères. Le notaire était presque embarrassé de la fixité de son regard doux.
Septime, qui n'entendait rien aux affaires, écoutait malgré lui celle-ci qui lui déplaisait à plusieurs titres et parce qu'il savait que madame Durosay avait toujours manifesté une grande répugnance toutes les fois qu'il s'était agi de la menace de cette vente. Depuis longtemps elle ne permettait même plus à son mari d'en parler devant elle, et le jeune homme se rappelait le mouvement qu'elle avait eu encore à Saint-Laurent-du-Pont, lors de la rencontre de M. Lureau-Vélin, quand M. Durosay avait prononcé, en faisant allusion aux désirs de ce monsieur: «J'ai ce qu'il vous faut!» Aujourd'hui, elle ne sourcillait pas, elle laissait aller l'homme d'affaires, abaissant de temps en temps ses paupières aux longs cils, puis, les relevant sur des yeux suspendus et légèrement humides, comme d'une rêverie tendre.
Le notaire poursuivait.
—Vous vous trouvez donc en présence d'une propriété sur laquelle des frais énormes ont été faits, et tels qu'un administrateur avisé eût hésité à les entreprendre. Avant quatre ans, trente-cinq hectares de vignes seront en plein rapport; une pépinière de plants américains vous permet de doubler votre vignoble sans grands sacrifices nouveaux; les ateliers de greffage, les cuves, les pressoirs, les caves vous attendent. De l'asile de retraite à peu près achevé, vous pouvez faire à votre guise une ferme modèle, un rendez-vous de chasse, que sais-je? En un mot, monsieur, on se ruine pour vous depuis des années, et il ne vous en coûte pas un radis de plus!... Ha! ha! ha! comment la trouvez-vous?
M. Durosay achevait sa description en une vaste hilarité.
M. Lureau-Vélin eut un sourire discret et fin, impénétrable.
Le train roulait dans la nuit, brûlait les stations aux trois ou quatre lumières maigres aperçues, le temps d'un clin d'œil, en la course vertigineuse. Sous la lune, le pays, montagneux d'abord, puis aplani peu à peu, hérissé de silhouettes incertaines, prenait des aspects étranges et fantasques, Septime s'efforçait de distinguer les objets trop tôt emportés, ou déformés par la clarté lunaire, ou brouillés par le mélange des reflets lumineux sur les glaces; et il lui semblait qu'on allait à travers des espaces inconnaissables avec la vitesse et l'aveuglement d'un bolide vers quelque chose de plus obscur encore que les côtés de la route, avec l'écrasement brutal comme perspective et comme fin, comme idéal imposé.
Le souvenir de certaines conversations du docteur se mêlait, comme les gouttes d'une forte liqueur âpre, aux flots de bonté qui jaillissaient par instants de son âme amoureuse. Le docteur riait de la pitié, des petits, des inhabiles et des faibles; se moquait des attendrissements pour les vaincus de la vie, et plusieurs fois, il lui avait entendu prononcer, en manière de personnelle devise, ce rouge et brûlant: «Gloire aux vainqueurs!» dont il concevait pourtant, malgré toutes sortes de secousses de son être, la foudroyante beauté. Oui, la raison était aux forts; même quand la force, à certaines périodes, devait prendre le nom d'habileté. Le triomphe de l'habileté, mais n'était-ce pas la suprématie de l'intelligence appliquée sur l'intelligence contemplative, de l'action sur l'inertie, de l'artiste créateur sur le pur dilettante, et remontant aux sources éternelles, du démiurge sur le logos?
Septime repassait ces idées et ces termes peu familiers et le sens lui en venait, en même temps que la triste évidence, et la révolte au fond de lui contre toute brutalité. Une indignation de chrétien, une colère de Jésus au Temple lui montait au visage, en confondant la sensation de la formidable avancée du train parmi la nature rapetissée, avec la conversation de M. Durosay et la lapidation de ce pauvre noble comte de Thérouette qu'il se rappelait avoir vu plusieurs fois à l'église, agenouillé sur les dalles, beau par la foi ardente de ses yeux clairs en une figure pauvre, et par sa petite femme sans naissance, repoussée par le monde, et qu'il ne conduisait que chez la misère et chez Dieu, ornée d'un grand amour.
Septime regardait madame Durosay dont les longs cils continuaient de balancer une ombre légère sur ses beaux yeux. Elle ne protestera pas, se dit-il, non, elle n'aura pas un mot, cette fois-ci, pas un signe de compassion pour cette noble infortune, ne fût-ce que pour racheter le ricanement odieux de son mari! Combien de fois, cependant, avait-elle juré, avec ce pauvre M. l'abbé, dans les causeries du soir, du temps de son indolence, à Néans, d'employer tout son crédit à retarder cette iniquité légale, à attendre les produits des plantations de Saint-Pont pour désintéresser les créanciers petit à petit; la probité du comte ne leur était-elle pas une sûre garantie? Ainsi, alors, s'arrangeaient les choses pour ces deux jolies âmes généreuses. Songeait-elle que tout effort était désormais vain? Mais en avait-elle seulement tenté un pour éviter le voyage de M. Lureau-Vélin? Et, dans l'instant, avait-elle au moins ce pli de répugnance, qu'on ne maîtrise pas, même aux grandes résignations?
Alors, il se reporta à une heure bienheureuse, en arrière, où une rage d'amour l'avait lui-même fait trouver plaisir à écraser sur les lèvres de la bien-aimée les raisins qu'il imaginait gorgés de l'âme et de la cendre féconde des morts; et il revit son sourire aussi, à elle, à cette idée. Ils se mordaient les lèvres et se pâmaient d'ivresse, tandis que, en face, de l'autre côté du lac, M. de Prébendes agonisait, et ils se sentaient très voluptueusement cruels, et qui donc n'eussent-ils pas écrasé comme ils faisaient des raisins, pour un baiser de plus? «Hélas! hélas!» fit-il, et, lentement, les seules images d'amour repassèrent en sa songerie, délicieuses et déchirantes.
Des minutes où, après les étreintes, le parfum de sa chair montait comme d'une rose que l'on vient de cueillir, et l'étourdissait et l'endormait parfois, dans un demi-songe sur son sein dont il gardait entre les lèvres la fleur sombre! Des minutes où il entendait le frôlement de sa robe, ou bien, où il s'amusait, parmi le monde, en fermant les yeux, à ne percevoir que ses mouvements, à elle, ou que son souffle, et il adorait ce bruit! D'autres où il n'avait que frôlé son doigt! Et d'autres où il goûtait le goût de sa bouche!
Elle tournait le dos à la marche du train, et, la regardant tour à tour et les objets au dehors fuyant en sens inverse, il croyait parfois la voir le quitter, s'enfuir, s'enfuir en le laissant là comme les arbres endeuillés par la nuit et les petites gares anonymes aux lumignons misérables. Et une angoisse le prenait tout à coup; il avait besoin de se cramponner à elle. Alors il eut la sensation très nette qu'il ne la toucherait jamais plus.
Ce fut atroce: il faillit crier, faire un scandale, se jeter sur elle et la couvrir de baisers, ou la tuer. Ses dents se découvraient dans une attitude de chien qui va mordre. Il n'osait pas la regarder, ni personne: il s'attendait qu'on le remarquât et lui demandât s'il était malade, car il devait être horrible. Il eût causé bien de la peur si on eût fait attention à lui.
Comme il y avait eu un long silence, il crut que l'on était endormi, et il osa lever les yeux. M. Durosay en effet commençait de somnoler. On apercevait le mâle profil de M. Lureau-Vélin, longuement prolongé par sa barbe. Madame Durosay gardait son rêve paisible et attendri, son bleu regard humide, pur comme un ciel où de légers flocons blancs étaient suspendus comme des choses caressantes.
Il y eut un arrêt à Lyon, où l'on descendit, mangea des chasselas, et revit Grandier. Comme on l'abordait, à la sortie du fourgon, avec des mines endolories, il dit:
—Je viens de passer quelques heures excellentes avec monsieur l'abbé; sa compagnie est aimable encore par le goût persistant de sa grande probité, et le sillage de sa course achevée est droit.
—Docteur! docteur! lui fut-il fait, en manière de léger reproche, à cause du ton qu'il employait à parler du défunt.
—Il est vrai, reprit-il, que nous n'avons pas tiré, l'abbé ni moi de l'accident qui lui est arrivé, un motif à accablement, ce qui eût été contraire à sa foi solide et à ma sagesse, d'ailleurs misérable. Il se trouve bien parmi de la propreté et des fleurs et son âme est sereine, ce qui est le meilleur sujet de joie d'un homme saint. Réjouissons-nous de ce que les justes, en vérité, ne meurent point.
Et, se tournant vers M. Lureau-Vélin qu'il entraînait par la manche dans un besoin de se délier la langue, toutefois, avec un vivant:
—Il n'y a de mort que pour l'amant vis-à-vis de sa maîtresse et la maîtresse vis-à-vis de son amant, parce qu'à ceux-ci la défaillance seulement d'un muscle est capitale. Hors de là, le parfum que vous sentez était la présence de quelqu'un, demeure et s'affine par la vertu de l'irréparable qui le vient sacrer tout à coup de quelque caractère mystérieux.
Mais M. Lureau-Vélin ne tenait pas à s'écarter, d'autant que sa présence avait de l'utilité. Septime, sorti du réel par l'ardeur souffreteuse de sa songerie, perdait la tête, ne savait plus retrouver le compartiment pour aller chercher le panier de fruits oublié dans le filet, et que l'on voulait partager avec M. Grandier. Avec infiniment de grâce et une habitude des pique-niques ou des soupers improvisés, M. Lureau-Vélin organisa sur un coin de table de salle d'attente, un goûter nocturne dont madame Durosay ne put se tenir de lui faire compliment. Il y maintint une bonne humeur modérée, éloignée de la philosophie paradoxale du docteur autant que d'une douleur d'enterrement. Chacun lui en sut gré; le trouva charmant. Et, faisant une distribution de pêches et de raisins, de la main à la main, il en tendit à madame Durosay une part choisie qu'il sut envelopper d'un indéfinissable, qui n'était ni tout à fait un regard, ni tout à fait un geste, qui restait inaperçu d'un quelconque mais devait être décisif à quelqu'un de préparé, et qui fit que la jeune femme visiblement frissonna.
M. Durosay buvait à la chair humide des fruits, et Grandier concevait peut-être des lendemains à son œuvre. Septime, qui ne mangeait pas, se tenait à la porte, dans une crainte fébrile d'un départ de train. Il dit tout à coup:
—Voilà qu'on fait tourner le fourgon sur la plaque mobile; où donc allez-vous être accroché, monsieur Grandier, avec notre pauvre abbé?...