XXXI
MM. de Jallais, père et fils, vinrent aux Veulottes, à la tombée du jour, pour un dîner d'adieu.
Il y avait entre eux une grande gêne, à cause de ce qu'ils portaient en commun, et qui les brûlait davantage à mesure qu'ils approchaient de madame Durosay. À la vérité, le conseiller général y eût éprouvé une émotion sans amertume, si le moral de Septime n'eût été si profondément affecté. Décidément, ce garçon avait pris «l'aventure» tout à fait au sérieux. Était-ce à trouver une pareille figure que la lettre, un tantinet gaillarde, narrant l'épisode du Mont-Revard, avait préparé le pauvre papa? Hélas! la forfanterie qui suit la première heure d'amour, se peut-elle donc ainsi muer, en un temps si court!
—Allons, gros bêta! tenons-nous, sacrebleu! disait M. de Jallais le long de la route. Et il eût été heureux de causer «à cœur ouvert» avec ce «grand vilain garnement».
Septime, pour qui cette entrevue dernière était un supplice, avait retenu son père toute la journée, aux préparatifs du départ; il avait refusé la voiture, mise à leur disposition, et fait annoncer qu'il préférait se rendre à pied à la campagne. Et ils avaient quitté Néans le plus tard possible.
Ils cheminaient côte à côte. Le cœur de Septime avait trop besoin de s'ouvrir pour le pouvoir faire aisément et toute parole lui était douloureuse comme un contact sur une plaie. M. de Jallais sifflotait. Septime attendait qu'apparut l'épais bouquet d'arbres où la maison des Veulottes se cachait. Il apparut à une distance de deux kilomètres sur la pente d'une colline et dans l'instant même que la route pénétrait sur la terre de Saint-Pont.
Septime tendit la main vers la touffe de verdure lointaine, isolée dans le reste de la campagne insignifiante, et qui contenait le monde, et, la désignant à son père, il dit:
—C'est là.
—Ah! fit M. de Jallais.
—Et ici, continua Septime qui éprouvait une espèce de volupté à se faire mal, ici, c'est Saint-Pont...
—Ah!
Et ils continuèrent de marcher en silence, puis M. de Jallais reprit:
—Qu'est-ce que c'est que Saint-Pont?
On voyait le château au bout d'une longue allée d'acacias centenaires: un fort et honnête corps de logis aux fenêtres à meneaux, flanqué de deux gros pavillons aux longs toits moussus; des pigeonniers en pointe, une chapelle. Un homme, d'assez maigre apparence, dont la figure était bonne et dont les yeux, extrêmement clairs, semblaient perdus en songe, tournait l'allée précisément.
—Saint-Pont, dit Septime, c'est la terre de ce monsieur-là qui est le comte de Thérouette et ruiné en bonnes œuvres, et ce sera la semaine prochaine celle de monsieur Lureau-Vélin qui est riche et très comme il faut. Il paraît que voilà trois siècles qu'il y a des Thérouette là dedans...
—Et il vend!...
—On le vend. Tu vois bien que ce n'est pas lui; tiens, il s'en va en chantonnant du côté de ses vieux murs, il n'a pas l'air de se douter qu'il n'est plus chez lui.
—C'est bien triste...
—Monsieur Grandier dit: «Tant pis pour les maladroits!»
—Monsieur Grandier!... fit M. de Jallais, souriant d'abord, puis pensif.
Il n'osa pas parler de l'homme étrange qui lui était apparu la veille, en la personne du docteur Grandier, c'était effleurer trop le sujet brûlant. La route devenait montueuse; on ralentissait le pas; le besoin de parler lui fit dire:
—Ce monsieur Lureau-Vélin est très bien.
—Très bien! confirma Septime.
Et le jeune homme éprouva tout à coup que parler de cet homme lui était un soulagement indirect, un épanchement biaisé, imprévu. Il partit d'un bond, dit tout ce qu'il savait de lui, raconta toutes les circonstances où il l'avait approché ou seulement aperçu. Il l'admirait constamment; faisait en tous points son éloge, avec une insistance où l'on sentait la conviction sincère, la complète séduction d'un jeune homme ardent par un homme accompli. Et ainsi, il savourait, avec chaque parole élogieuse, sa sourde haine immaîtrisable. Il lui semblait que, par un petit canal insoupçonné, la chose qui l'étouffait et qu'il ne pouvait dire, s'écoulait lentement, d'un mince filet âcre et continu qu'il ne pouvait plus se résoudre à interrompre. Il parlait, parlait avec volubilité. Il analysait avec la finesse inconsciente des passionnés l'effet produit sur lui par une rencontre avec cet homme. Sa prestance élégante, de loin d'abord, la noblesse de sa figure virile; le prestige de sa haute taille et de ses membres forts; son abord aimable et poli, sans nulle affectation; son intelligence ouverte, agile et répandue, et quelque chose enfin qui faisait de lui celui que l'on voudrait être. Il avait toujours gagné à le voir, à l'entendre, à le fréquenter, ne fût-ce que quelques minutes. Rien ne hausse et ne parachève aussi promptement un jeune homme que la vue nette du type qu'il se propose de réaliser. Chaque approche de cet homme attirait Septime vers son avenir, le formait en le mûrissant et lui épargnait les lentes hésitations du modelage de soi selon le type purement idéal, à quoi beaucoup de la jeunesse d'aujourd'hui, si éprise d'originalité, se perd. Et combien d'occasions il avait eues, Seigneur! de recevoir de M. Lureau-Vélin la force et la grâce virile qu'il se souhaitait! Récapitulant, il le trouvait partout, depuis l'instant même de la venue au jour de son intense vie amoureuse, depuis l'instant où il avait commencé de voir clair dans son cœur, cet être attirant et obscurément ennemi lui était apparu à toute encoignure, à tout détour de chemin et jusque même,—une fois, effroyablement!—jusque dans les bras de l'aimée: comme l'ombre même de l'amour. Grandier avait donc encore raison lorsqu'il disait que l'amour est fait de soleil et de nuit, aussi irréparablement liés que dans la vie astronomique. Cet être était la nuit conseillère féconde et terrifiante aussi. C'était lui qui avait exalté, par ses belles paroles, les deux amants timides, le soir de la montée à la Chartreuse; c'était lui dont la conversation badine et paradoxale, pareille aux jeux falots de la lune sur le grand Som et le pignon pointu, lui avait révélé le fond luxurieux de l'amour et l'ironie dont il est fardé, comme un pierrot! C'était lui qui, le piquant de jalousie, un moment, avait porté sa passion à l'aigu; à lui il devait ses pires douleurs bienheureuses. Enfin, il était la nuit profondément noire de l'avenir, avec sa terre de Saint-Pont qu'un fossé séparait des Veulottes, où une fatalité bien extraordinaire l'avait amené. Et cette nuit d'avenir, qui savait si ce n'était pas celle qui tombait, déjà! avec les bleus glacés qui se ternissaient là-bas, au bout de la route, à l'opposé du couchant? Qui savait ce qu'il y avait au juste, depuis le dernier regard échangé, l'avant-veille, avec la jeune femme, et où il avait senti ses yeux morts pour lui? Il haïssait éperdument, dans la mesure qu'il admirait et qu'il aimait; et ses paroles enthousiastes versaient dans le sein paternel le mince filet continu de fiel.
M. de Jallais ahuri attribuait cette excitation à l'approche des Veulottes, dont on s'apprêtait en s'époussetant avec son mouchoir, à pousser la grille d'entrée.
L'été torride avait semé le feuillage des tilleuls dans la grande allée d'arrivée. Septembre était, cette année-ci, de plein automne. Ces messieurs montèrent l'avenue sombre parmi l'odeur et le menu bruit des feuilles sèches.
—Madame? dit la Grand'Jeannette, en heurtant les croûtes dorées de son front, en signe d'humeur médiocre, l'est p't'êt' ben là; allez don'voir! verrez ben!
Puis, la figure de Septime, lui revenant tout à coup, elle s'attendrit.
—Ah! pauv' cher mignon! faut-i! faut-i! l'est donc parti, c'bon m'sieu l'abbé? l'est don'enterré d'hier, qu'i disent, c'est-i ben vrai Dieu possible? Oh! l'cher homme du bon Dieu!
Et comme ces messieurs s'engageaient dans le petit sentier couvert qui conduit à l'entrée de la maison bourgeoise, sa voix dolente les accompagna jusqu'au premier détour. Et elle recommença de bougonner:
—C'est les bons qui s'en vont!... Et à c't'heure qui qu'c'est qu'tout ça: des vieux, des jeunes, sans compter c'tila à la barbe que j'y donnerais pas pour sûr l'bon Dieu sans confession! qu'ça vient pardi danser la pirouette alentour de madame... ça n'vaut ren! ça n'vaut ren!
Il n'y avait personne dans le vestibule ni dans le salon. M. de Jallais, fatigué, s'assit. Mais Septime ne put tenir en place.
—C'est bon! c'est bon! je vais faire un tour de jardin.
C'était l'heure du crépuscule d'automne. Le soleil disparu laissait errer des orangés mourants sur les feuilles jaunissantes, la verdure des pins s'endeuillait autour des troncs violets et roses, et des vignes vierges parasites empourpraient l'épais duvet gris des houppes des baguenaudiers.
Septime traversa la pelouse où Lespingrelet avait dansé. L'herbe s'était redressée sur le tertre aplani; quelques fleurs de trèfle le parsemaient d'incarnat: des touffes de luzerne formaient des taches sombres. Il s'arrêta sous la charmille où il s'était étendu à regarder durant la chute du jour, un bout de bottine, le bord d'une robe à grands carreaux rouges, et l'ombre croissante des arbres. L'heure était la même, mais toutes les choses plus paresseuses, et vieillies, déjà reposées. Quand il fut certain de l'endroit, de la place même où elle avait été assise, il se baissa vers le sol comme pour le baiser; mais il crut défaillir, et demeura là.
La terre exhalait des odeurs plus fortes: toute la nature mûrie embaumait du parfum du fruit. L'or des feuillages avait, aux yeux, des caresses plus chaudes, et certaines lueurs, sur les ormes et sur les platanes, jusque même en expirant brûlaient.
Septime revécut à cette place et malgré lui les prémices délicates de son amour. Mais elles lui parurent, en ce cadre d'or rutilant, mesquines ou ridicules. Les pauvres désirs à peine osés, les tendres nuances d'une passion qui s'ignore, tout cela était misérable et lointain. Les grands malaises pour une attitude ou pour un mot un peu gauches, les anxiétés sourdes, sans raison, toute la rumeur tumultueuse d'une inconscience fatiguée d'ombre et qui s'efforce vers la lumière: autant de jeux puérils, de petites terreurs de bébé, au prix de la douleur d'homme aujourd'hui franchement éclatée, comme, à côté de lui, ces grenades au cœur sanglant!
Les bruits mêmes qui lui vinrent, extrêmement nets et clairs dans la limpidité du silence, lui semblèrent comme lui, haussés en gravité. Toute la nature parlait d'une voix mâle; un pouls solide battait à chaque chose respirante, sous la forte caresse de ce ciel pâmé et mourant déjà peut-être d'avoir atteint tout le possible de beauté.
Lorsque le ciel haleta, que les souffles légers de son agonie passèrent en frissons parmi les feuillages et que l'on toucha la nuit, un effréné désir monta de la terre. Septime crut voir son cœur parmi toutes les choses soulevées. On distinguait très bien l'odeur du sol, celle des pins, des tamaris, celle des floches, entêtante, et qui ne couvrait pas cependant le parfum plus délicat des roses. Les arbres, les fleurs et ce jeune homme palpitaient en cette minute unique du jour, minute d'angoisse et de volupté mêlées, l'incomparable instant de l'amour!
Septime se releva; il ne supportait plus la rêverie inerte; toutes ses jeunes ardeurs mûries se condensaient en un désir impérieux, brutal et pressé: le désir d'embrasser une fois encore, une fois suprême, la bien-aimée, d'écraser ses lèvres sur quelque endroit de sa chair et de crier, de hurler, de toute la force de ses poumons: «J'aime! j'aime!» parmi les ors éteints de cet automne passionné.
Il marcha, puis se mit à courir au hasard sous le couvert des allées assombries et dans la taquinerie chuchotante des feuilles sèches. Le petit bruit vieillot, bruit de bonne femme, à ses pieds, l'énervait. Il eut le ressouvenir de la jolie peur qu'elle avait eue là-dessous... Arrivé au pont de bois qui traverse le cours d'eau, il retint son pas, ayant l'idée tout à coup qu'elle était peut-être au jardin et qu'il la pourrait surprendre.
Il était arrêté et regardait de loin, parmi l'obscurité tombée, la flaque un peu plus claire de l'étang taché de nénuphars mélancoliques. Qui sait? elle était venue, peut-être, ce soir, jusqu'au potager en souvenir d'un autre soir!... Elle errait, dans l'ombre, peut-être, en compagnie de sa mémoire ornée de tendres images, et il fallait peut-être rencontrer dans cette allée de lavandes, interminable et droite, où, de gaucherie juvénile et de soir embaumé, avait été conçu son amour! Pour une telle rencontre, et pour un baiser, il sacrifiait le reste des jours à venir. Qu'elle s'enfonçât, qu'elle se perdît dans la nuit ou dans le vide, après cela, la belle allée odorante de sa passion! Que le vertige un moment senti autrefois, le long de ses lignes rigides et sans fin, pour un mot qui fuyait, le reprît et l'anéantît, cette fois, pour un lendemain qui se refusait! pourvu qu'il approchât l'être adoré dans un pareil cadre d'émotion!
Il traversa le pont sur la pointe des pieds, comme s'il était certain qu'elle fût là. Il était naïf et charmant, en sa précaution amoureuse. Il souriait. Il oubliait tout, encore une fois, pour le court instant qui allait être. Dès qu'il l'apercevrait, il lui sauterait au cou, et dans l'unique morsure qu'il lui ferait aux lèvres, il mangerait tout l'avenir. Oui, quelle qu'elle fût, quelle que fût sa pensée, à elle! il ne la voulait ni interroger, ni connaître, il était las de ces sondages vains et pénibles; de ces trop sottes interprétations d'un geste ou d'un regard où il s'était déjà trompé souvent; il ne voulait pas empoisonner sa dernière minute. Ses lèvres s'entr'ouvraient et il happait seulement la lèvre aimée.
L'ombre s'épaississait; des souffles frais passèrent; il sentit l'odeur fadasse de l'étang; des noyers gaulés secouèrent le reste de leurs feuilles.
Il écouta; il s'impatienta contre ce souffle qui n'en finissait pas et semblait couvrir un bruit de paroles! Il se trompait. Mais non, cependant. Des paroles! elle n'était pas seule; tout était perdu; il ne la baiserait jamais plus! Mon Dieu! quelle sottise d'avoir espéré la trouver seule!... Des paroles! mais venaient-elles d'elle, seulement? Qui donc affirmait qu'elle fût là? Qui? mais l'évidence, une de ces certitudes qui s'imposent tout d'une pièce, contre quoi le moindre doute est grotesque. Elle était là.
Soudain, une forme grêle et aux mouvements disloqués remua à la porte de la resserre aux outils et Septime entendit la voix contenue de Lespingrelet qui soufflait:
—C'est-i p't'êtr' que vous cherchez mam' Durosay, m'sieu Septime? la dérangez donc point; l'est en conférence...
—Ce n'est pas vrai! fit Septime brutalement, irrité de cette affectation discrète et d'une subite terreur qui l'empoigna aux tempes et le glaça tout entier.
—À vot'aise! mais je veux ben qu'la cloche me tombe sur l'occiput au premier coup de l'Angelus du matin, si ce n'est pas vrai qu'v'là mam'Durosay dans l'allée des lavandes à s'causer avec vot'monsieur...
—C'est bon! dit Septime, de la même façon qu'il eût cinglé, d'un coup de cravache, le visage de quelqu'un.
—Après ça!... fit le jardinier-sacristain, en soulevant ses épaules et s'éloignant avec des gestes d'araignée; et il se retourna, déjà enfoncé dans l'ombre, pour ajouter en manière de bonsoir:
—Benedicat vos!...
Septime fut lâche. Il éprouva parfaitement qu'il se méprisait pour ce qu'il allait faire. Mais ce n'est pas pour les satisfactions de l'orgueil que l'on sert le dieu Amour; et quel bas service n'est anobli par cela seul qu'il est du dieu? Le pauvre enfant voulut surprendre les paroles que sa maîtresse versait si près de l'oreille de son ennemi, dans le délice du soir parfumé par l'odeur des fruits. Il rampa derrière les poiriers; il dérangeait des branches lourdes, et des poires tombaient, exhalant du musc. Il s'empêtra dans des plants de thym et faillit mordre en tombant leur petite feuillure odorante; il approchait des lavandes et reçut d'elles une pleine bouffée de l'heure ancienne. Mêlée si nettement à l'heure présente, virile et tragique, elle le grisa. Il ignora complètement ce qu'il allait faire. Et il continuait d'avancer en rampant, comme une bête nocturne, sous les branches basses qui lui heurtaient la bouche avec la chair de leurs fruits, tendue ironiquement, pareille à celles de belles filles offertes par une nuit amoureuse.
Il aperçut les deux ombres côte à côte. Elles marchaient proches et séparées. Il les vit avec une grande netteté malgré l'ombre. Elles étaient grandes, sveltes et pleines cependant, fortes et élégantes, harmonisées parfaitement. M. Lureau-Vélin était nu-tête, comme s'il fût sorti pour faire trois pas devant le perron. Elle, avait passé sur ses cheveux une mantille de dentelles. Il y avait en ce moment, entre eux, une minute de silence. Septime entendit leur respiration. Et dans le même instant, le tic tac de la charrette dans la campagne, au loin, fut perceptible. Était-il fou? Était-ce la minute d'angoisse d'autrefois qui durait? Se voyait-il? Était-ce lui le bel homme fort qui se tenait à côté de la jeune femme et cherchait sans doute le mot qui va charmer, le mot impossible en quoi tout l'embrasement d'une âme et d'une chair se révèle? Était-ce de l'avant-dernier instant que datait seulement le vertige de la longue, longue, interminable allée, et qui l'avait torturé comme un de ces cauchemars sans fin dont la durée réelle est, dit-on, si brève? Il ne pensait plus à éviter le bruit, dans son avancée dans la terre et les feuilles. Même une ombre se détourna, et quelqu'un dit à voix basse:
—Ce n'est rien, il fait un peu d'air et les feuilles sont déjà séchées...
Pourquoi le ton bas de cette voix le tortura-t-il particulièrement? À quoi bon parler bas pour dire cela?
M. Lureau-Vélin reprit:
—J'aime ces feuilles d'or, ce n'est pas triste comme on le dit; ni l'automne, ni l'hiver ne sont tristes, et la nature n'est jamais désolée: ce sont les âmes un peu bébêtes qui ont des larmoiements à revendre, et...
—Ah! je sais que vous n'aimez pas les larmes: vous vous êtes moqué de moi... oui, oui, dans le wagon, parce que vous m'avez vue pleurer.
—Je ne me suis jamais moqué de vous, j'ai regretté un moment où vous étiez moins belle...
—Oh!...
Et elle reprit presque aussitôt:
—Cependant... certaines douleurs, des chagrins...
Il la coupa, ardent et pressé:
—Il ne faut pas que vous ayez de douleurs ni de chagrins!
Septime comprit d'instinct que cette phrase, banale en soi, était tout, contenait tout, et qu'aucun mot n'était nécessaire maintenant pour achever ce que le ton dont elle avait été dite signifiait. Les mots ne sont que de la misère; l'âme parle par des mouvements et par des intonations. Cela avait été prononcé haut, tout à coup, écrasant tous les chuchotements antérieurs; cela avait été brûlant, énergique, autoritaire, enveloppant et tendrement caressant à la fois; cela signifiait un homme qui surgit d'un bond, si fort, si maître, si capable en effet d'écarter ou de briser ce qu'il voulait épargner à un être choisi, que la pauvre créature qui se sent la protégée, l'élue d'une telle puissance, est aussi l'esclave immédiate, la petite bête domptée. De même que Septime avait subi l'étrange séduction de cet homme, il était certain qu'à cette heure, elle la subissait, qu'elle ne pouvait s'y soustraire. Il ne l'aima pas moins, il l'eût aimée alors même qu'il l'eût vue se donner tout entière: il aimait à ce point, où l'amour ayant atteint quelque chose de surhumain à force de passion, ne peut plus être blessé. Son cœur n'offrait plus de place à la haine; il ne pensa même pas à détester la hardiesse de son rival. Une demi-heure auparavant, il le maudissait sans raison; la raison venue, il oubliait de lui cracher à la face. Il s'avançait seulement toujours, absent de soi, mû par une force obscure qui poussait tout son être amoureux vers l'objet d'amour, sottement, stupidement, selon la raison humaine, magnifiquement peut-être, selon quelque ordre ignoré, comme les noctuelles attirées viennent à la lumière mourir.
Tout le soir frissonnait d'aise et de beauté. La terre chantait et exhalait son haleine de baumes ensorceleurs et légers. La grande ombre de M. Lureau-Vélin se pencha, et Septime l'entendit murmurer:
—Je vous aime!
La jeune femme eut une commotion assez violente; il y eut un peu de silence; puis elle soupira profondément; elle porta la main à ses yeux; elle soupçonna sans doute que la forte poitrine virile déjà s'avançait la recevoir; et elle y tomba.
—Pourquoi mentir ou jouer? dit-elle, c'est vous que j'attendais de tout temps...
Elle sentait l'évolution de sa chair aboutir à cet épanouissement où l'âme, enfin équilibrée, se mêle et illumine et sublimise toute chose. Comblée, ravie, elle soupira:
—Je vis! je vis!
La cloche tinta, pour l'heure du dîner. Ils se désenlacèrent.
Septime était planté, tout droit, devant eux, les yeux larges et fixes, et ils auraient pu sentir la chaleur de son souffle.