SCÈNE II
LES MATELOTS, LES JEUNES FILLES.
Les jeunes filles arrivent apportant des corbeilles pleines de vivres et de liqueurs.
LES JEUNES FILLES.
Ah! regardez! ils dansent tous,
Ils n'ont pas besoin de nous!
(Elles s'approchent du vaisseau hollandais.)
LES MATELOTS.
Les belles, où donc allez-vous?
LES JEUNES FILLES.
Quoi! ne pensez-vous donc qu'au vin?
Avec vous seuls loin d'être aimables,
Faisons la part pour le voisin.
LES MATELOTS.
C'est vrai! donnez aux pauvres diables,
Ils sont mourants de soif, de faim.
(Examinant le vaisseau hollandais.)
J'écoute en vain!
Mais nul fanal! voyez, sur leur bord nul marin!
LES JEUNES FILLES, se dirigeant vers le vaisseau hollandais.
Eh! matelot! veux-tu du feu?
Où donc es-tu? on y voit peu!
LES MATELOTS, riant.
Laissez-les donc! ils dorment tous!
LES JEUNES FILLES.
Holà marins! réveillez-vous!
(Long silence.)
LES MATELOTS.
Ah! ah! je pense qu'ils sont morts!
Ils n'ont besoin de rien alors!
Allons! qu'on s'apprête
Marins paresseux!
N'est-ce donc pas fête
Aujourd'hui pour eux?
Ils restent tous muets encor
Comme un dragon gardant de l'or.
Holà! hé! marin
Veux-tu du bon vin?
Quoi, rien ne te tente,
Tu fuis tout régal,
Pas un ne boit, pas un ne chante,
À bord ne brille aucun fanal.
N'as-tu sur la plage
Aucun rendez-vous?
Viens sur le rivage
Danser avec nous.
Ils sont tous vieux et tous perclus,
Leurs amoureuses ne sont plus.
Marins! marins! réveillez-vous!
Voilà des fruits et du vin doux!
(Long silence.)
LES JEUNES FILLES, surprises et effrayées.
C'est bien certain! ils sont tous morts!
Ils n'ont besoin de rien alors!
LES MATELOTS, plaisantant.
Sachez-le bien, ce vaisseau qu'on nomma
«Le vaisseau Fantôme» il est là!
LES JEUNES FILLES.
Ah! n'éveillez pas l'équipage!
Ce sont, je gage,
Des esprits!
LES MATELOTS.
Combien sur vos têtes
De siècles enfuis?
Des vents, des tempêtes
Vous narguez les bruits!
LES JEUNES FILLES.
Ils n'ont besoin d'aucun régal
À bord ne brille aucun fanal.
LES MATELOTS.
N'est-il pas de lettre
Que, depuis le temps,
Il faudrait remettre
À vos grands parents?
LES JEUNES FILLES.
Ils sont tous vieux et tous perclus,
Leurs amoureuses ne sont plus.
LES MATELOTS.
Hé! montrez-nous comme,
Les voiles au vent,
Le Vaisseau Fantôme
S'enfuit promptement!
LES JEUNES FILLES, s'éloignant avec effroi du navire hollandais.
Pas un n'entend! Ah! quel frisson!
Les appeler... Mais à quoi bon?
LES MATELOTS.
Allons! laissez les morts en paix.
Gardez pour nous ces gais apprêts.
LES JEUNES FILLES, tendant leurs corbeilles par-dessus le bord.
Prenez sans gêne, l'autre dort.
LES MATELOTS.
Quoi! ne venez-vous pas à bord?
LES JEUNES FILLES.
Il n'est pas temps, non, pas si vite.
C'est pour plus tard; buvez à flots,
Et, s'il vous plaît, dansez ensuite,
Mais ne troublez pas leur repos.
Laissez le voisin en repos!
(Elles s'en vont.)