SCÈNE III
SENTA, ÉRIK.
Senta veut suivre les Jeunes Filles, Érik la retient.
ÉRIK.
Ô reste! reste encore un seul instant!
Délivre moi de mon tourment,
Ou bien achève, ôte-moi l'existence?
SENTA, hésitant.
Comment! Eh quoi!
ÉRIK.
Senta! Que faut-il que je pense?
Ton père vient; et s'il doit repartir,
À son désir il faudra bien te rendre.
SENTA.
Et quel désir?
ÉRIK.
Il fera choix d'un gendre.
Mon cœur toujours fidèle et tendre,
Mon peu de bien, ma chance de chasseur,
À toi, réponds, est-ce assez pour prétendre,
Est-ce un refus qu'il faut attendre?
Et quand mon cœur sera meurtri,
Senta, qui doit parler pour lui?
SENTA.
Ah! c'est assez, Érik; car, de ce pas,
Je vais chercher mon père
À son retour, s'il ne me voyait pas,
Cela pourrait déplaire.
ÉRIK.
Eh! quoi, tu pars!
SENTA.
Voici l'instant.
ÉRIK.
Tu veux me fuir!
SENTA.
Mon père attend.
ÉRIK.
Tu fuis l'aspect de ma blessure!
Tu fuis devant ma folle ardeur!
Entends encor, je t'en conjure,
Ce dernier cri de ma douleur;
Lorsque mon cœur sera meurtri
Senta, qui doit parler pour lui?...
SENTA.
Quoi! sans compter sur ma tendresse
Ainsi tu doutes de mon cœur?
D'où vient le trouble qui t'oppresse,
Dis-moi qui cause ta douleur?
ÉRIK.
Ton père! c'est l'or seul qui le séduit.
En toi, Senta, faut-il donc que j'espère?
Exauças-tu jamais une prière?
Mon cœur gémit et jour et nuit!
SENTA.
Ton cœur...
ÉRIK.
Que dois-je faire?
Ce portrait...
SENTA.
Le portrait?
ÉRIK.
D'un rêve ardent quand finira l'effet.
SENTA.
Puis-je empêcher un charme qui me tente?
ÉRIK.
Et la ballade... encor tu la chantais?
SENTA.
Comme une enfant, sais-je ce que je chante?
Réponds! as-tu donc peur des chansons, des portraits?
ÉRIK.
Ton front pâlit, dis, n'ai-je rien à craindre?
SENTA.
L'infortuné n'est-il donc pas à plaindre?
ÉRIK.
Songe plutôt aux maux que je ressens!
SENTA.
Ah! ne t'en vante pas! Que sont donc tes tourments?
(Conduisant Érik près du portrait.)
Connais-tu donc le sort de ce marin?
Vois comme avec un noir chagrin
Son œil voilé vers moi s'abaisse.
Ah! de son sort l'éternelle détresse
Me fait souffrir d'affreux tourments!
ÉRIK.
Malheur!
Tu disais vrai, songe d'horreur!
Dieu te protége!
Satan t'a prise au piége.
SENTA.
Mais quel effroi soudain?
ÉRIK.
Écoute-moi, Senta!
Un rêve ici t'éclairera.
(Senta s'assied épuisée dans le fauteuil. Au commencement du récit d'Érik elle semble tomber dans un sommeil magnétique et voir à son tour tout ce qu'on lui raconte. Érik est debout auprès d'elle, appuyé sur le siége.)
ÉRIK, d'une voix voilée.
Sur le sommet d'un roc sauvage
Je contemplais le flot bruyant,
Et chaque vague sur la plage
Venait s'abattre en écumant,
Quand un vaisseau fend l'onde amère
Étrange, bizarre, inconnu.
Deux hommes s'avançaient à terre,
L'un d'eux, Senta, c'était ton père.
SENTA, les yeux fermés.
Et l'autre?
ÉRIK.
Je l'ai reconnu!
Au noir habit, au front sévère.
SENTA, de même.
À l'œil chagrin!
ÉRIK, montrant le portrait.
C'était bien lui!
SENTA.
Et moi?...
ÉRIK.
Sortant alors d'ici,
Tu vins pour saluer ton père.
Avec ferveur tu t'es hâtée,
Vers l'étranger lors emportée,
À ses genoux tu t'es jetée.
SENTA, avec une impatience croissante.
Il prit mes mains...
ÉRIK.
Et sur son cœur
Il te pressait dans son ardeur.
Tu l'embrassais avec bonheur...
SENTA.
Et puis?...
ÉRIK, regardant Senta avec un étonnement douloureux.
Sur mer tous deux enfuis!...
SENTA, s'éveillant tout à coup, avec la plus vive exaltation.
Il vient à moi! Je dois le voir!
ÉRIK.
L'effroi me tue!...
SENTA.
Unie à lui, moi je mourrai!
ÉRIK.
Ô sort trop clair! Elle est perdue!...
Mon rêve est vrai!...
(Érik s'enfuit rempli d'épouvante. Senta après un élan d'enthousiasme retombe dans une muette contemplation et reste à la même place l'œil fixé sur le portrait.)
SENTA, d'une voix douce, mais très-émue.
Pauvre marin,
Qu'exauçant ma prière
Ce cœur sincère
Le ciel te le réserve enfin!