SCÈNE PREMIÈRE

SENTA, MARIE, JEUNES FILLES.

(Marie et les Jeunes Filles filent, assises autour de la cheminée. Senta, au fond d'un grand fauteuil les bras croisés, semble absorbée dans la contemplation du portrait.)

CHŒUR DES JEUNES FILLES.

Bon rouet, gronde et bourdonne!
Tourne, tourne, va gaîment.
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant.
Mon bien-aimé s'en va voguant
Et pense à celle qui l'attend.
Mon bon rouet tourne en sifflant
Si tu pouvais donner le vent
Comme il viendrait promptement.
File vite, ô jeune fille!...
Bon rouet tourne et babille.

MARIE

Courage!
Voyez comme va l'ouvrage!
Chacune pense au mariage.

LES JEUNES FILLES.

Marie!
Silence vous savez bien
Que la chanson n'est pas finie!

MARIE.

Chantez et que le rouet crie!
Mais toi, Senta, tu ne dis rien?...

LES JEUNES FILLES.

Bon rouet, tourne et bourdonne,
Tourne, tourne, va gaîment
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant
Mon bien-aimé voyage encore
Au sud il va gagner de l'or.
Mon bon rouet tourne gaîment
Cet or est pour la belle enfant
Qui file, file vaillamment
File vite ô jeune fille
Bon rouet, tourne et babille

MARIE, à Senta qui reste plongée dans sa contemplation.

Méchante enfant,
Si tu ne files, vraiment,
Tu n'auras nul présent.

LES JEUNES FILLES.

Elle a le temps, le fait est clair.
Son bien-aimé n'est pas en mer
C'est du gibier qu'il lui promet...
Ce qu'un chasseur vaut, on le sait.
Ah! ah! ah! ah!...

(Senta semble chanter tout bas et comme pour elle un motif de la ballade.)

MARIE.

Voyez-la! toujours même attrait!...
Veux-tu passer ta vie entière
À rêver devant un portrait?

SENTA, sans changer de place.

Pourquoi m'avoir dit sa misère?
Pourquoi m'avoir dit ce qu'il est?

(Soupirant.)

L'infortuné!

MARIE.

Que dieu t'assiste!...

LES JEUNES FILLES, entre elles.

Eh! eh! eh! eh! comment juger?...
Le noir marin la fait songer.

MARIE.

Toujours cet air pensif et triste!

LES JEUNES FILLES.

Voyez ce que peut un portrait!

MARIE.

Toujours je gronde et sans effet;
Viens, Senta; viens donc, s'il te plaît.

LES JEUNES FILLES.

Son cœur est sourd
Il est rempli d'un fol amour,
Cela peut mal finir vraiment!
Érik est vif! au sang ardent!
Un malheur vient si promptement.

(Elles s'interrompent en riant.)

Assez!...

(Entre elles.)

Sa balle percerait
De son noir rival le portrait:
Ah! ah!...

SENTA, avec vivacité.

Cessez! ce jeu ne peut me plaire.
Voulez-vous me mettre en colère?

LES JEUNES FILLES, se remettant au travail avec un empressement affecté et comme pour ôter à Senta le temps de les gronder.

Bon rouet tourne et bourdonne,
Tourne, tourne, va gaîment.
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant!

SENTA.

Oh! quelle chanson déplaisante
Qui gronde et bourdonne sans fin!
Si vous voulez qu'aussi je chante
Il faut chercher meilleur refrain!

LES JEUNES FILLES.

Bien chante alors!

SENTA.

Non. Toi, Marie.
Dis la ballade je t'en prie.

MARIE.

Moi! la chanter! oh! non! jamais!
Que le Vaisseau Fantôme reste en paix!

SENTA, aux Jeunes Filles.

Je vais la dire, écoutez bien
Et que votre âme s'attendrisse
Sur ce cruel et long supplice!

LES JEUNES FILLES.

Oui! chante donc!

SENTA.

N'en perdez rien!

LES JEUNES FILLES.

Laissons là nos rouets,

MARIE, avec dépit.

Et moi je prends le mien.

(Les jeunes filles quittent leurs rouets et se groupent autour de Senta placée dans le grand fauteuil. Marie prend son rouet et va filer près de la cheminée.)

BALLADE.

SENTA.

I

Hiva! hiva!...
Avez-vous vu le vaisseau mort,
Mât noir et voile rouge?
Un homme pâle veille à bord
Sans que jamais il bouge:
Hui!... quel sifflement
Hui!... quel bruit du vent
Hiva!...
Il doit fuir sur les flots
Et sans fin, sans merci, sans repos!

Dans son malheur
L'instant peut venir de la délivrance
S'il trouve un cœur
Qui jusqu'à la mort l'aime avec constance.
Pauvre marin
Exauçant ma prière,
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin!

(Vers la fin Senta se tourne vers le portrait. Les jeunes filles écoutent avec intérêt. Marie a cessé de filer.)

II

Doublant un cap, il blasphémait,
En vain la foudre gronde,
Je veux lutter quand ce serait
Jusqu'à la fin du monde!
Hui! Satan bientôt
Hui! l'a pris au mot!
Hiva!
Son arrêt est d'errer sur les flots
Sans merci, sans repos!

Dans son malheur,
L'instant peut venir de la délivrance.
L'ange sauveur
En lui du salut a mis l'espérance.
Pauvre marin,
Exauçant ma prière
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin!

LES JEUNES FILLES.

Pauvre marin,
Exauçant ma prière
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin.

SENTA.

(Après que les Jeunes Filles ont répété le refrain, elle continue avec une émotion croissante.)

III

À l'ancre il vient tous les sept ans
Pour chercher une belle.
Pas une, hélas! depuis le temps
Ne lui resta fidèle.
Hui! la voile au vent!
Hui! Vite en avant!
Hiva! Ah! faux amour! faux serment!
Sans merci, sans repos, en avant!

LES JEUNES FILLES.

Ah! vers quel port
Celle que promit Dieu se trouve-t-elle?
Jusqu'à la mort
Où trouver ce cœur qui sera fidèle?

SENTA, se levant saisie d'une inspiration soudaine.

C'est moi qui veux t'aimer sans cesse,
Dieu tout-puissant, fais qu'il paraisse,
Que grâce à moi sa peine cesse!

(Les Jeunes Filles se lèvent effrayées.)

MARIE et LES JEUNES FILLES.

—Qu'entends-je? Dieu!