I

Nous étions tous deux fatigués, moi et mon chien; il me suivait lentement, la langue pendante, la queue rentrée entre les jambes. Voici donc une forêt! Qui pourrait résister à sa fraîcheur délicieuse? J'appuie mon fusil contre le tronc d'un chêne, et je m'étends à l'ombre, sur l'herbe épaisse. Mon chien se laisse tomber auprès de moi; il n'en peut plus! L'après-midi a été si chaude, si accablante! Depuis le matin, nous battons les champs, les bois, les buissons, toute la contrée, sans autre butin que deux bécasses, et nous sommes égarés!... Enfin, il y a là cependant devant nous un petit village,—un village dans les environs duquel je n'ai jamais chassé. Quel effort il faudra encore pour l'atteindre!... Le soleil brûle toute la campagne; les gros nuages noirs semblent prêts à se laisser tomber comme autant de poids énormes qui écraseront les épis mûrs, déjà courbés vers la terre; au delà des moissons ruisselantes d'or, la grande prairie est sèche comme si elle avait passé l'année dans un herbier; les chevaux paissent couchés; de loin en loin, à de rares intervalles, tinte faiblement une clochette. La fumée elle-même ne s'élève qu'avec lenteur au-dessus des cheminées du village. Elle ne monte pas; elle s'arrête, comme pour s'y reposer sur les toits de chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune garçon vêtu de toile, pieds nus, le visage contre terre, et dans le ruisseau qui coule lentement près du village se baignent de petits paysans. Ils barbotent, jettent des cris, éclatent de rire; c'est le seul bruit qui rompe ce morne silence. Derrière moi, la forêt sommeille immobile; seules, les feuilles d'argent d'un tremble élancé chuchotent entre elles: on dirait des coeurs palpitants qui frémissent et s'entre-choquent. Aucun oiseau ne se fait entendre; mais les mouches bourdonnent en revanche, et les papillons, voguant sur les ondes de l'air embrasé, se poursuivent avec mille jeux folâtres. Au-dessus de moi planent des cigognes; à peine paraissent-elles grosses comme des hirondelles. Quelle bonne odeur de foin frais coupé! Mais, de plus en plus, les nuages s'amoncellent, et le ciel s'assombrit.

—Je crois, dis-je à mon chien, que nous aurons de l'orage.

Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent mieux que les hommes. Se levant, il battit la terre du superbe panache de sa queue. Je jetai mon fusil sur mon épaule et me dirigeai vers le village. Il était trop tard: déjà avait soufflé ce coup de vent impétueux qui amène la pluie. Des pyramides de poussière soulevées entre le ciel et la terre semblèrent étayer la voûte sombre; les ondes jaunes du blé se brisèrent contre la forêt comme une mer agitée, le tonnerre gronda, on eût dit qu'un drap noir descendait du firmament pour s'étendre sur le monde et le cacher. Puis un éclair déchira ces ténèbres comme si les portes du ciel étaient forcées soudain; par la crevasse béante jaillit l'éternelle lumière qui éblouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de larges gouttes d'eau brillaient sur les feuilles. Tantôt la campagne semblait illuminée par des feux de Bengale, tantôt elle s'effaçait dans la nuit. Un éclair, un roulement prolongé se succédaient avec précipitation; le vent hurlait comme une meute de loups, et maintenant tombaient des torrents de pluie, fouettant les arbres chargés de fruits et les épis brisés. Je courais... Le ciel s'éclaircit peu à peu et changea de couleur: rouge tout à l'heure, il devint jaune clair, pour passer de là au violet foncé. La pluie faisait songer à un rideau gris illuminé par derrière; sous mes pieds se formaient des ruisselets rapides; dans l'air flottait une odeur étrange, comme si le soleil eût été une grande torche de résine secouant sa fumée autour d'elle. Les saules, au bord de l'eau écumante, gémissaient comme si l'ouragan eût éveillé leurs âmes. Au milieu d'un pétillement pareil à celui de la fusillade pendant le combat, je me jetai, sans en demander la permission, dans la première maison venue, si brusquement que je renversai presque un homme debout sur le pas de la porte. Nous nous secouâmes à l'envi mon chien et moi; je posai mon fusil dans un coin et m'approchai de l'âtre, où flambait un bon feu.

De l'autre côté de la cheminée étaient assis sur un banc trois paysans qui pouvaient représenter les trois degrés de la vie. L'un, à moustaches et à cheveux blancs, ses chausses de toile retenues par une ceinture brune, la tête et les pieds nus, était évidemment le propriétaire du lieu. À côté de lui se trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans, hâlé, une pipe à la bouche, vêtu d'ailleurs comme le vieillard, mais avec des bottes et un chapeau de paille qu'il avait dû tresser lui-même; c'était sans doute un voisin. Le troisième était un beau jeune homme habillé de drap brun et portant sur sa tête bouclée un bonnet de peau d'agneau noir, à la manière persane; celui-là était sans doute quelque hôte étranger. Auprès d'eux, mais leur tournant le dos, trônait sur un coffre de bois peint, avec la majesté d'une tzarine, une jolie femme de trente ans environ, au petit nez impertinent dans un frais visage, aux lèvres rouges moqueuses et aux yeux gris d'un calme étrange sous leurs épais sourcils noirs. Elle portait de hautes bottes, une jupe bleue et rouge, une chemise brodée, des grains de corail au cou, une pelisse blanche en peau d'agneau et un mouchoir de tête bigarré. Une autre femme plus âgée, à la physionomie avenante et douce, faisait la cuisine sur un feu qu'activait certaine grande fille maigre, l'air affamé. Deux jeunes gars s'appuyaient contre le mur; un gamin de huit ans enfin, sommairement couvert d'une chemise, s'occupait, assis sur le sol de glaise battue, à tailler un sifflet de sureau qu'il essayait de temps à autre pour en tirer le cri d'un cochon de lait.

L'homme que j'avais failli renverser devant la porte et qui maintenant examinait tranquillement mon fusil, en connaisseur, était après tout la seule figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous un oiseau, une âme d'oiseau dans un corps humain. Le profil acéré, les yeux ronds, clairs, pénétrants et caves, des bras qui s'agitaient comme des ailes, la démarche d'une alouette courant et sautillant sur la terre labourée, une voix aussi claire que celle du chanteur emplumé qui pépie dans l'aubépine.

Ces braves gens me saluèrent, chacun à sa manière, les hommes en se levant et en se découvrant la tête, la jeune femme en montrant deux rangées de dents éblouissantes, l'homme à figure d'oiseau en me baisant l'épaule. Nous autres, Petits-Russiens, nous sommes un peuple de bavards; aussi ne manquai-je pas d'entamer l'entretien par les questions de rigueur sur l'état de la récolte. Puis, je demandai au vieux paysan combien il avait d'enfants. Le vieux appuya le menton sur sa main, poussa un soupir, se mit à compter sur ses doigts et dit enfin, en désignant le petit garçon qui taillait un sifflet:

—Voilà le dernier.

—Quel âge a-t-il?

Le bonhomme se livra aux mêmes manoeuvres, mais cette fois sans trouver de réponse.

—Et l'aîné?...

—L'aîné? Eh bien! Waschko, quel âge as-tu? Dis-le, ne te gêne pas.

Waschko sourit sans plus parler qu'une carpe.

—Avez-vous beaucoup de bétail? avez-vous des chevaux? poursuivis-je.

Le visage du paysan s'illumina. Se levant à demi, puis se rasseyant, il répondit avec volubilité:

—Je remercie monsieur le bienfaiteur; feu mon père avait deux chevaux et une vache; quelques poules aussi couraient par-ci par-là; mais, depuis que la servitude est abolie, nous avons, Dieu merci, quatre chevaux ronds comme des porcs et deux boeufs de Hongrie, vous savez ces boeufs à grandes belles cornes, et cinq vaches; l'une d'elles vient de Suisse; elle est blanche à taches noires, elle aura quatre ans à l'Ascension.

Ce récit homérique fut interrompu par l'entrée d'un homme âgé dont l'habillement se rapprochait de celui des gens de la ville. Ce nouveau venu ôta son chapeau, qui ruisselait comme une gouttière, et approcha ses mains de la flamme du foyer.

—Vous voici donc de retour? lui dit notre hôte avec un plaisir évident.

—Bien mouillé, sans doute? ajouta la vieille femme d'un air de sollicitude.

—Mais non, très-peu, répondit l'étranger,—et son accent trahit aussitôt pour moi l'homme bien élevé;—lorsqu'a commencé cet affreux orage, j'étais justement chez le juge; là, j'ai appris que Russine était dans votre maison, et j'accours.

La belle femme en pelisse blanche sourit avec fierté.

Il était curieux de voir l'accueil que l'on faisait de tous côtés au visiteur, celui-ci le débarrassant de son chapeau, cet autre de son manteau, un troisième chargeant de tabac sa pipe d'écume de mer; le petit garçon se leva pour lui montrer son sifflet; les animaux de la maison eux-mêmes lui faisaient fête, se disputant ses caresses.

—C'est Dieu qui vous envoie, dit celle qu'il avait appelée Russine en quittant sa place sur le coffre pour s'approcher de lui. À qui ferons-nous maintenant un joli procès?

—Ne deviendrez-vous donc jamais raisonnable, Russine? Dans quel but se créer de pareils embarras?

—J'ai besoin d'agitation autour de moi; la tranquillité me tue.

—Prenez donc un mari.

Russine sourit encore et regarda le jeune homme au bonnet de fourrure.

—Je vous l'ai déjà dit, et aujourd'hui je viens vous renouveler la même proposition. Au lieu de faire à Martschin Wisloka un procès qui vous ruinera tous les deux, tendez-lui la main, devenez sa femme.

Les yeux baissés, elle tiraillait sa chemise brodée:

—Qu'il m'en prie lui-même!

L'étranger s'assit sur le banc auprès du jeune paysan et lui parla tout bas, puis il se leva, fit un signe à la jeune femme et passa dans la chambre voisine. Elle le suivit, non sans lever d'abord coquettement son petit nez vers son bel adversaire, qui, pour sa part, la couvait des yeux.

—Une jolie femme! fis-je observer.

—Une riche veuve! ajouta notre hôte.

—Mais qui ne craint pas la chicane, insinua le paysan de moyen âge. Des procès, toujours des procès avec elle. C'est effrayant! celui qui la prendra pourra, je gage, chanter la chanson:

Je n'irai pas à la maison,

Je n'irai pas à la maison.

Mieux vaut cent fois le cabaret.

À la maison me bat ma femme!

Tout le monde se mit à rire, mais sans bruit, comme on rit dans la bonne compagnie.

—Et lui, repris-je, qui est-il?

—Un procureur, répondit le jeune paysan, un procureur clandestin, non autorisé, s'entend.

—Il est ce que tu dis, expliqua le vieux, il l'est et il ne l'est pas. Les procureurs clandestins sont toujours des fripons, et celui-ci est un honnête homme. Il a été même propriétaire; c'est un noble, c'est un savant, et il nous aide, nous autres paysans, contre les seigneurs.

—Quel est son nom?

—Basile Hymen.

—Les gens de ce métier s'enrichissent, dit la vieille paysanne; seul Basile Hymen ne prend l'argent de personne, bien qu'il soit pauvre. Tout au plus accepte-t-il un gîte pour la nuit, ou s'assoit-il à notre table, ou consent-il à ce qu'on lui prête une paire de bottes.

—Oh! s'écria le bizarre individu à tête d'oiseau, c'est un brave homme!

Notre hôte sourit.

—Il convient que celui-ci fasse son éloge, me dit-il; Basile Hymen l'a sauvé lorsqu'on l'accusait d'un vol.

—Je ne suis pas un voleur! cria l'autre en se précipitant sur lui, comme s'il eût voulu le cribler de coups de bec.

—Tu es un voleur des champs, Gabris, répliqua tranquillement le vieillard.

—Non, non, un voleur dérobe en cachette; moi, je ne me cache pas.

—C'est encore vrai, affirma le bonhomme d'un air fin; il prend tout au grand jour, à la clarté du soleil.

—Et qu'est-ce que je prends?

—Tout ce que le bon Dieu fait croître.

Chacun se mit à rire, et Gabris comme les autres.

—Mais, dit-il, réfléchissez donc! Est-ce Dieu qui a tracé la limite des champs? Il fait mûrir les fruits pour tout le monde. Qui donc est le voleur? N'est-ce pas celui qui accapare ce qui appartient à tous et qui lègue sa proie après lui à ses héritiers? Oh! c'est bien différent si l'on a soi-même créé quelque chose en dehors du bon Dieu. Il va sans dire que celui qui abat les arbres, qui les taille et qui se bâtit une maison, est bien le maître de cette maison, et que celui qui tanne la peau d'un veau et s'en fabrique des bottes est bien le maître de ces bottes. Personne ne lui disputera cela, pas plus que l'argent qu'il gagne.

—Bon! pensai-je, nous avons affaire ici à l'un de ces philosophes selon la nature, qui donnent aux Polonais le droit d'appeler nos paysans des communistes. Vous ne prenez donc que les fruits de la terre? demandai-je tout haut.

—Comme vous dites, mon doux petit seigneur; personne n'a jamais eu besoin de fermer ses coffres devant moi; je n'ai jamais pris d'argent.

—Mais, d'après votre propre raisonnement, le champ qu'un homme cultive lui appartient tout comme son argent.

—Non.

—Ne le cultive-t-il pas de ses mains?

—Il n'a qu'à laisser la terre à elle-même, décida Gabris avec un sourire rusé: elle produit sans que l'homme s'en mêle. Est-ce qu'on ne nous parle pas d'un temps où personne ne possédait de champs, ni seulement d'abri? La commune seule était propriétaire, pour ainsi dire.

—Ce temps-là est passé.

—Malheureusement! Les Polonais, les seigneurs, out arrangé les choses à leur façon, mais ce n'est pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait là-dessus vous en raconter long; ils ont pris jusqu'à sa chemise, et on peut s'étonner qu'ils ne lui aient pas enlevé en outre la peau du corps pour la tendre sur un tambour comme font les Tartares.

—Ce Basile Hymen est donc bien malheureux?

—Pas précisément, parce qu'il n'a jamais perdu la tête; mais tout a été si mal pour lui, qu'on ne peut presque s'empêcher de rire quand on pense au guignon dont il a été la victime ni plus ni moins que le paysan du vieux conte.

—De quel conte?

—Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur, dit le vieux paysan; il a la langue bien pendue, et que ferions-nous, sinon l'écouter, puisqu'il pleut encore à verse?

Gabris, le voleur des champs, s'assit sur la pierre de l'âtre, balança ses genoux de droite à gauche et commença:

«Il y avait une fois un paysan qui possédait une belle maison, des terres, tout ce que peut désirer un homme de campagne, et, les bonnes années se succédant, il mit beaucoup d'argent de côté; mais un incendie vint détruire sa maison de fond en comble. Il s'en soucia peu; ses terres lui restaient et aussi son magot; il avait caché celui-ci, pour plus de sûreté, dans un saule au bord de l'eau. Survient une inondation qui ravage ses champs, noie ses bêtes et emporte le saule qui renfermait l'argent; au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve; il en est réduit à se faire messager. Une fois, la nuit l'ayant surpris en route, il reçoit l'hospitalité chez un propriétaire, homme de coeur, juste et généreux. A table, il raconte ses malheurs en détail; aussitôt le maître de la maison regarde sa femme. Le saule arraché par l'inondation avait flotté jusque chez eux, et, en le coupant pour faire des bûches, on avait trouvé le magot. S'étant consultés sur les moyens de lui rendre son bien, sans avouer pour cela qu'ils se le fussent un instant approprié, les deux époux creusèrent un grand pain, y glissèrent tout l'argent que le hasard leur avait apporté, puis, remettant ce pain au messager, ils lui dirent:

»—Prenez, ami, c'est pour votre route!

»L'homme remercia, prit le pain et s'en alla. Chemin faisant, il rencontra un marchand de cochons qui l'avait connu autrefois:

»—N'avez-vous pas, lui demanda le marchand, un petit cochon à me vendre?

»—Je n'ai pas de cochon; tout ce que je possède est brûlé ou noyé; mais là, dans mon sac, j'ai un pain que je vous vendrai volontiers, car je n'ai pas faim, et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps.

»Le marchand paya comme s'il se fût agi d'un pain ordinaire et débarrassa de son fardeau notre pauvre dupe.

»Il arriva que le propriétaire qui avait donné le pain passa par certaine auberge où s'était arrêté le marchand de cochons. Au moment même où ce dernier disait à l'aubergiste en posant sur la table le contenu de son sac: «Ne me donnez pas de pain; je viens d'en acheter un sur la route à un messager», il reconnut son pain bourré d'or. Le marchand sortit l'espace d'une minute, et le propriétaire en profita pour remplacer ce pain par un autre.

»Après bien des courses et bien des fatigues, l'enguignonné revint chez les mêmes gens riches et généreux, qui, cette fois encore, le reçurent avec bonté. Lorsqu'il partit de nouveau, l'argent, roulé dans un fichu, était, à son insu, au fond de sa torba[5]; mais, par malheur, en passant le long du jardin, il aperçut un pommier chargé de pommes superbes:

»—Si j'en prenais une? se dit-il.

Note 5:[ (retour) ] La torba est une panetière, un sac.

»Et, suspendant sa torba à une branche, il grimpe dans l'arbre. Au moment même, son hôte apparaît à l'improviste et le surprend. Tout effrayé, il se sauve, et si vite qu'il laisse sa torba accrochée à la branche. Le propriétaire se met à rire; s'avisant que l'autre doit franchir une passerelle jetée sur le ruisseau voisin, il le devance, et, résolu à l'aider malgré lui, pose la torba au milieu de la planche; mais il a compté sans le guignon du pauvre messager. Celui-ci, avant d'atteindre la passerelle, s'était dit:

»—Bah! je ne suis pas encore trop à plaindre, puisque j'ai des yeux qui me permettent de gagner mon pain. Comment ferais-je pour passer là si j'étais aveugle. Essayons.

»Sur ce, il ferme les yeux et s'avance lentement, son bâton en avant. Il touche le petit pont, enjambe l'argent et continue sa route.

»—Ma foi! dit l'homme riche, qui avait suivi tous ses mouvements, je renonce à aider ce malheureux. Dieu seul peut le tirer d'affaire, si c'est sa volonté.»

—Eh bien! dit Gabris en terminant, Basile Hymen est comme le messager enguignonné.

Les paysans continuèrent à parler de Basile jusqu'à ce que ce dernier revînt, accompagné de l'intraitable veuve. Il avait l'air gai maintenant et fit signe au jeune paysan, qui, fort troublé, se tira la moustache et vint chuchoter je ne sais quoi à l'oreille de Russine. La veuve s'était de nouveau assise sur le coffre; elle répondit au galant par une tape, et je remarquai que sa main brune était bien faite. Enfin Basile prit l'amant trop timide par le bras et le poussa auprès de sa future épouse.

Tandis qu'il manoeuvrait ainsi, je le considérais avec attention. Il avait bien soixante-dix ans, mais c'était un de ces septuagénaires comme on en rencontre chez nous, frais, vigoureux, alerte. Ses cheveux n'avaient blanchi qu'aux tempes; son accoutrement était étrange, non pas misérable, mais en désordre; rien de ce qu'il avait sur lui n'allait bien; aucune pièce n'était assortie à l'autre; on aurait pu le prendre pour un comédien ambulant ou un jongleur avec ses bottes rouges qui faisaient valoir son pied petit et cambré, sa culotte collante comme on en porte pour monter à cheval, et sa veste de peluche violette; le long cafetan de laine verte était incontestablement d'origine hébraïque. De moyenne taille, Basile Hymen me parut pourtant robuste et bien bâti; ses traits nobles, rehaussés par un teint rose comme celui d'une jeune fille, ses yeux bruns, assez petits, mais perçants, exprimaient la douceur, l'intelligence, la finesse et la bonté. Ses moustaches pendantes restaient noires. En somme, c'était toujours un bel homme.

—Eh bien! l'affaire est arrangée, dit-il aux paysans avec un sourire satisfait.

Il s'assit sur le banc auprès d'eux et reprit:

—Une fois de plus, les biens de ce monde ont failli diviser deux personnes faites pour s'entendre: la propriété n'est qu'une source de chagrins, de querelles!

—Croyez-vous donc les pauvres plus heureux que les riches? lui demandai-je.

Il me répondit d'un air affable:

—Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent de leur pauvreté, non, sans doute, monsieur le bienfaiteur; mais les gens vraiment heureux sont ceux qui, n'ayant pas de biens, ne souhaitent point d'en avoir.

—Existe-t-il de ces gens-là?

—Regardez-moi. Je ne possède rien, pas une obole, et je gage qu'il n'y a pas d'homme plus heureux que Basile Hymen dans toute la Gallicie, peut-être dans toute l'Europe.

—Je vous serai reconnaissant de nous expliquer...

—Volontiers.

Prenant un charbon enflammé, il l'appliqua sur sa pipe et se mit à fumer majestueusement comme un pacha:

—Je voyage à la façon du Juif errant, ce qui me permet de voir, d'entendre bien des choses. Par exemple, je me repose chez un seigneur; une heure après, je suis dans le cabaret d'un Juif; le soir, je couche sous le toit d'un Arménien; demain, ce sera peut-être à la belle étoile, en compagnie de vagabonds. Vous comprenez qu'ainsi j'ai toute facilité pour plonger dans le coeur humain; mon emploi même m'y aide; les âmes se mettent nues devant moi comme elles ne le feraient ni devant le confesseur ni devant le médecin, car la propriété est plus précieuse que la santé, plus précieuse que le salut, et c'est moi qui aide à la défendre. Dès qu'il s'agit de sa propriété, croyez-moi, l'homme devient un tigre. Tenez, la preuve... J'ai logé, il y a quelques jours, chez un petit employé du chemin de fer. Il se mourait, le malheureux, d'une maladie de poitrine. Au premier coup d'oeil, je me rends compte des choses: une femme dans la maison, une femme qui n'est pas légitimement la sienne, et deux marmots qui seront à la mendicité dès que le père leur manquera. Une triste situation, n'est-ce pas? La femme pleure, se tord les mains, implore tous les saints du calendrier. Les enfants jettent les hauts cris. Rien n'y fait, l'homme meurt. Aussitôt cette femme, qui l'avait aimé assez pour devenir sa maîtresse, se lève, sèche ses larmes, et son premier soin, avant de fermer les yeux du défunt, est de s'approprier tout ce que la maison renferme de quelque peu précieux. Elle ne perdait pas un instant, hélas! C'était bien naturel, et, justement à cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment comme vous voudrez, puisque les hommes prétendent, manie bien vaine, donner un nom à tout: nommons-le instinct de la conservation ou autrement, je vous dis ce que j'ai vu; chacun n'a souci que de soi-même, et de ce souci égoïste naît la propriété.

Nous assurons notre avenir aux dépens d'autrui; nous luttons pour notre propre existence, et dans ce combat le plus faible succombe. Entre les arbres de la forêt, il en est de même. Les forts font la loi aux faibles; nul ne songe à ménager le prochain; chacun songe fort bien, en revanche, à se préserver soi-même, et c'est pour satisfaire ce besoin de sécurité personnelle que les hommes ont conclu entre eux une sorte de traité d'où émanent l'État, les lois, la morale. Depuis que cette convention est faite, les voleurs, les brigands sont punis, mais le premier qui s'est taillé un bien particulier dans le bien commun n'était-il pas un voleur? Ce sont donc des petits-fils de criminels qui font un crime aux victimes de leurs ancêtres de reprendre la moindre parcelle de ce qu'on leur a dérobé. Le monde est absurde. Veuillez y réfléchir. Vous serez de mon avis.

—Voilà un sermon, ma foi! exclama Gabris, enthousiasmé. On n'en entend pas de pareils à l'église! Continue, Basile Hymen, continue, mon chéri!

—Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa pipe de sa bouche et me regardant de son oeil doux, si nous creusions la question plus profondément, nous verrions que quiconque possède la moindre chose tremble de la perdre, que le couteau de celui qui n'a rien est incessamment sur sa gorge, que l'avidité d'acquérir davantage le tourmente jour et nuit, gâtant jusqu'aux rêves de son sommeil. C'est pour cela que je soutiens qu'il vaut mieux être pauvre et n'attacher son coeur à aucun objet périssable. Rien en ce monde n'appartient réellement à l'homme; il est plutôt l'esclave de ce qu'il possède, que ce soit de l'argent, une femme ou une patrie. Ne vous méprenez pas, je vous prie, sur le sens de mes paroles. Mieux vaut n'avoir ni femme ni enfants, parce que l'amour de la famille n'est que l'égoïsme doublé, décuplé selon les circonstances. On veut léguer ses richesses de même qu'on lègue son esprit, sa taille, sa figure à ses descendants, comme s'il n'y avait pas assez de ce que le présent nous apporte, sans tous ces soins de l'avenir!

Et n'allez pas me dire que la patrie n'est pas une sorte de colossal individu avec un égoïsme proportionné à sa taille gigantesque! C'est donc un triple combat que livre chacun de nous: pour soi-même contre tous, pour sa famille contre tous ceux qui n'en sont pas, pour sa patrie contre tous les autres peuples. Il n'y a là rien que de naturel, sans doute; mais l'homme aspire à franchir les limites que la nature lui a tracées. Aussi, après s'être soumis à cette première loi: le combat contre tous, arrive-t-il avec le temps à en reconnaître une seconde: le combat contre soi-même; il se convainc que la paix vaut mieux que la guerre; mais quiconque est assez sage pour préférer la paix à la guerre doit renoncer à l'argent, à la femme, à la patrie. Celui qui n'a ni famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre n'offre-t-elle pas un asile à tous indistinctement? Aimez donc les hommes au lieu de les combattre, aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et vous trouverez la paix, et dans la paix le bonheur que vous avez vainement cherché dans le combat. Il y a là-dessus chez nous un beau conte populaire dont le sens est profond:

»Le grand tzar allait mourir. De près, de loin arrivaient des médecins dont la science fut inutile. Enfin un Grec de Byzance s'avise de dire:

»—Le tzar guérira, s'il endosse la chemise d'un homme heureux.

»On se met à chercher l'homme heureux dans les palais, dans les églises, dans les seigneuries; on le trouve enfin... C'est un pâtre... Il paît les chevaux de son maître dans une verte prairie, mais celui-là n'a pas de chemise, et le grand tzar mourra.»

Le vieux paysan sourit en silence, tandis que Gabris chantait à tue-tête et que le procureur ouvrait la porte pour regarder dehors.

—La pluie n'a pas cessé! dit-il en revenant s'asseoir; le village est un vrai lac, et le ciel reste couleur d'encre.

—C'est un temps pour raconter, insinua notre hôte, et vous savez de si belles histoires, Basile Hymen!

—Laquelle voulez-vous entendre?

—Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska, s'écria la veuve, celle qui, lorsqu'elle n'était pas contente de ses amants, les faisait noyer comme de jeunes chiens.

—Ou de Bogdan Hmelnisky[6], le voleur de champs! s'écria Gabris.

Note 6:[ (retour) ] L'un de ces héros dont les hauts faits sont consignés dans les chants populaires de la Petite-Russie. Le staroste de Tchechrin lui avait pris ses biens et sa femme. Il porta la guerre en Pologne à la tête des Cosaques.

—Racontez-nous plutôt votre propre vie, interrompit le vieillard. On entend dire tant de choses, sans savoir au juste ce qui est vrai!

—C'est une longue histoire! prononça lentement Basile Hymen.

—Qu'importe? Nous avons le temps.

—Je suis sûr, dis-je au procureur clandestin, que votre vie est bien intéressante.

—Si l'on désire tant la connaître, répliqua-t-il, je ne demande pas mieux...

Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l'alluma et regarda autour de lui.

Chacun prit place, le plus près possible du narrateur. Il rejeta sa belle tête en arrière, leva les yeux au plafond et d'une voix pleine, mélodieusement timbrée:

»C'était, dit-il, en 1831... des temps troublés! On avait vu, la nuit, des signes flamboyants apparaître au ciel. La révolution, la guerre et le choléra régnaient à la fois en Pologne. Quand tout le monde souffre ainsi autour de vous, on est presque honteux d'être épargné par le sort; l'heure vint où, à mon tour, je fus frappé. Je n'avais plus d'argent comptant, tout ce que je possédais était grevé d'hypothèques ou engagé, personne ne m'aurait prêté un sou; je manquais du nécessaire; le pire, c'est que je n'étais pas seul... J'avais une jeune femme, et quelle femme! J'allais avoir un premier enfant. Nul n'avait pitié de nous,—si fait: je me connaissais un ami pourtant, le vieux faktor[7] de mon père, Salomon Zanderer, un juif qui avait le coeur d'un gentilhomme. Alors que je désespérais de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait confiance; m'ayant sauvé maintes fois, il croyait pouvoir me sauver de nouveau, mais en vain courait-il de çà de là, cherchant à emprunter. Un soir, il vint me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout était perdu, car Zanderer aimait à parler; tant que pendait un fil dans l'air, il s'imaginait pouvoir en faire une corde, et il n'épargnait pas les mots pour me le persuader. Maintenant il baissait la tête, accablé; je fis de même. Seule, ma femme Luba éclata de rire. Ah! son rire était si heureux, si enfantin, il partait si joliment du fond de son bon coeur; c'était une merveille que ce rire, et il produisait des merveilles. Il eût chassé l'inquiétude, la colère, la crainte, le découragement, la douleur, mais ce n'était qu'une trêve; l'affreuse réalité nous ressaisissait ensuite.

Note 7:[ (retour) ] Factotum.

»Déjà nous nous étions défaits de nos meubles précieux; le jour vint où tout ce qui restait dans la maison devait être vendu. Une commission du tribunal de Kolomea pénétra chez nous, la cour se remplit de lévites noires, vertes, bleues, grises et violettes, et moi, debout à une fenêtre de ma pauvre seigneurie, je ne réussissais plus à retenir mes larmes. Luba cependant était à côté de moi:

»—Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les yeux.

»Et soudain elle se mit à rire comme si nous avions été au théâtre de Lemberg, dans une loge, assistant à quelque comédie.

Basile Hymen fut interrompu ici par une voix qui entonnait non loin de nous un chant mélancolique: «O toi, ma chère étoile,—à l'obscure voûte du ciel—tu luisais si limpide,—lorsque je contemplai pour la première fois la vie!—Aujourd'hui, tu es depuis longtemps éteinte,—mes efforts sont vains,—il faut que sans toi je parcoure—le vaste monde.»

Il écouta, sourit tristement, puis fit un geste de la main, comme pour repousser des fantômes, et continua:

«Non-seulement tout fut vendu, mais il me fallut encore conduire partout les membres de la commission et la foule des acheteurs; il me fallut revoir chacun des objets auxquels restaient attachés de si tendres souvenirs. Tous, à cette heure, me semblaient vivants; ils m'imploraient, m'accusaient, ils me rappelaient le temps de mon enfance. Il y avait certain pommier, par exemple; je le connaissais trop bien, je n'osais lever les yeux vers lui, je voulais passer outre sans m'arrêter sous ses branches; mais soudain je vis distinctement mon père au pied de l'arbre, mon père avec sa haute taille, son visage affable, un Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et sa famille, et n'ayant peur de rien. Nous n'avions ni trop ni trop peu: une belle maison, un jardin, des champs, des bois, des prés, un étang, un moulin, bref tout ce qui compose une bonne petite terre; mon père s'en occupait sans relâche: du printemps à l'automne, on le voyait vaquer à tout, surveiller tout, en fumant sa grande pipe; l'hiver seulement, il se reposait en robe de chambre au coin du feu, à lire des romans ou à jouer aux cartes avec les voisins. Une fois, pendant le dîner, il me vit jeter les pépins d'une pomme:—Ne dédaigne pas, me dit-il, ce qui est petit et ce qui peut devenir grand à la longue.—Il me fit semer les pépins, et, le jour où l'arbrisseau vint à poindre:

»—Souviens-toi, dit encore mon père, que nous l'avons planté ensemble. Si Dieu le veut, il te donnera de l'ombre et des fruits.

»Hélas! cette ombre et ces fruits allaient être livrés au plus offrant avec le reste.

»Dans le salon, la commission était assise devant une longue table recouverte d'un drap vert et autour de laquelle se pressaient les juifs. On avait apporté de toutes les chambres et même du grenier les objets les plus étonnés de se trouver réunis, toutes les vieilleries même ébréchées, disloquées, qui s'étaient longtemps dérobées aux regards. Sur telle chaise à dossier élevé, qui gémit lamentablement lorsqu'un gros fripier de Lemberg s'y assit, ma bonne mère avait passé sa vie à faire ces éternelles reprises qui étaient son occupation ordinaire; en même temps elle nous racontait des histoires; sur cette chaise elle m'avait pour la première fois parlé de Dieu, elle m'avait appris à prier. C'est une sainte relique, et un maudit juif l'emporte en échange de quelques méchantes piécettes.

»Et ce lot de jouets cassés, quelle éloquence n'a-t-il pas! Le cheval à bascule ne possède plus que deux pieds et une oreille, mais je le reconnais bien, je sais que je l'ai reçu dans la nuit de Noël et que mon père me l'a fait monter le lendemain matin. Avec quelle allégresse je me balançais, lorsqu'un juif en cafetan de soie garni de fourrure ouvrit timidement la porte pour nous souhaiter d'heureux jours de fête. Il me prit dans ses bras, et, de mes deux petites mains, je saisis en riant sa longue barbe noire. Je n'ai pas oublié ce moment. Le digne Salomon Zanderer ne l'a jamais oublié non plus. Ce sourire m'ouvrit soudain son coeur, et dès lors il m'y fit une place auprès de ses enfants, ce qui veut dire beaucoup, car, pour un juif, ses enfants sont tout. Bien souvent, depuis, il m'a bercé sur ses genoux en me racontant les belles paraboles du Talmud, où le prophète Élie jouait toujours un grand rôle, de même que dans les récits de ma mère, il était toujours question d'Ivanock, le paysan rusé, intrépide et patient de notre Petite-Russie. A propos de récits, je me rappelle certaine fable que m'a racontée ma bonne et dont j'ai eu tort peut-être de dédaigner l'enseignement. Il s'agit de la cigale et de la fourmi.

»—Quoi! disais-je à ma bonne, cette vilaine fourmi n'a-t-elle vraiment rien donné à la cigale?

»—Non, rien.

»—Pas un tout petit grain?

»—Non.

»Je me mis à pleurer. Eh bien! maintenant je suis aussi une pauvre cigale qui a chanté tout l'été, pour ne rencontrer ensuite chez les fourmis que des refus et de sages conseils.

»Certain petit ménage en fer-blanc, que le crieur offre pour dix kreutzers, évoque à mes yeux la figure d'une fourmi prévoyante entre toutes, et le souvenir n'est rien moins qu'agréable. On parle beaucoup des doux liens de la famille. Je sais par expérience que les frères et les soeurs sont souvent des animaux d'espèces différentes et ennemies, réunis dans la même cage, qui se montrent les dents, et que seul le fouet du dompteur tient en respect. Des êtres qui se haïraient franchement en d'autres circonstances échangent des baisers de Judas parce que le hasard de la naissance les a rapprochés; entre eux le combat est muet, il n'en est pas moins acharné. Ainsi ma soeur aînée Viéra était mon ennemie; la jalousie dut s'éveiller chez elle le jour où je vins au monde; elle ne pardonna jamais à l'intrus qui prenait quelquefois sa place dans les bras de sa mère, sur les genoux de son père. Depuis, rien de ce qu'elle possédait en propre ne fut à son gré; elle voulut toujours de préférence ce que j'avais à la main; elle eût jeté sa poupée pour m'arracher un fétu de paille. Lorsqu'elle eut été punie de ces violences à mon égard, elle essaya de la persuasion; c'était en me caressant, en me flattant qu'elle me soumettait à ses volontés ni plus ni moins qu'un esclave.

—Faisons la dînette, Basilko, veux-tu?

Je ne demandais pas mieux, naturellement.

—Apporte du bois, fends-le, fais le feu.

Je coupai les brins de fagot et ma main en même temps; je fis du feu et me brûlai les doigts.

»—Va chercher les provisions.

»Elle me mit ensuite un tablier blanc, me déguisa en cuisinier, puis s'assit comme une dame devant les friandises que maman nous avait données pour nos jeux et dit:

»—Sers-moi, tu mangeras plus tard.

»Elle me fit sur mon service de grands compliments, et ne me laissa pas une croûte. Telle était, telle est restée Viéra.

»La vente continue. Mon Dieu! une pile de livres poudreux!

»—Quarante kreutzers pour le tout! dit le crieur.

»Point de surenchère. Les voilà partis, ces vieux bouquins! Mon premier livre de lecture, le petit catéchisme que m'expliquait un bon prêtre dont je vois encore la tabatière et les lunettes raccommodées avec de la ficelle. Un juif curieux feuillette un grand album déchiré, un livre de gravures, et mon coeur bat à se rompre devant cette profanation. J'ai entrevu pour la première fois une espiègle figure de petite fille, brune comme une bohémienne, mais si jolie!... Et la petite bohémienne est assise auprès de moi, sur un escabeau près du poêle; je lui montre les images sérieusement, ainsi que doit le faire un grave écolier de dix ans, et elle se presse contre moi; tel un petit oiseau se presse contre un autre dans le fond du nid. Elle est bien petite,—trois ans tout au plus,—et déjà elle se moque de son ami Basile. Sa voix a le son d'une clochette d'argent.—C'est Luba, la fille d'un gentilhomme du voisinage, elle, ma femme, qui aujourd'hui se tient là debout contre la porte, regardant vendre notre bien.

»Oh! l'affreuse journée! Mais j'en ai passé de pires!...

»Quand on a grandi dans une maison, reprit lentement Basile Hymen, dans une maison où ont vieilli eux-mêmes les parents, les amis, où chaque meuble vermoulu fait partie en quelque sorte de la chronique de famille, quand toujours les mêmes visages de vieux serviteurs, les mêmes bêtes, les mêmes arbres, le même ciel vous ont entouré, on croit que tout cela ne pourra jamais changer. Il semble qu'un charme protecteur soit jeté sur cette demeure, qu'après mille ans tout doive y être encore à la même place. Comme j'aimais ma vieille maison! Dieu sait combien tendrement je l'aimais!»

Il réfléchit une minute et ressaisit le fil de son discours:

»La vente continuait. Quelqu'un apporta une longue cage plate recouverte en toile, et la vue de cette cage me fit frissonner: elle me représenta la mort... C'était jadis le gîte d'une caille qui chaque matin nous pépiait un bonjour joyeux; mais un matin elle resta muette, et nous la trouvâmes gisante, déjà raidie sur le sable qui formait le sol de sa prison. Pour la première fois, je voyais mourir. Une grande terreur me saisit, et ce n'était pas sans raison; mon père mourut au printemps suivant. Des brocanteurs se disputent le crucifix qu'il tint entre ses mains pâles jusqu'au dernier soupir. Avec quelle tendresse désolée ma mère lui ferma les paupières!... Mais pourquoi penser à cela? Le crucifix est vendu comme un escabeau, comme un écran; il s'en va dans des mains étrangères.

»—Un bâton, un jonc d'Espagne, un sabre cassé, une poche de cuir, ensemble vingt kreutzers! hurle le crieur.

»Et les juifs de se presser en criant:

»—Vingt et un, vingt-trois, vingt-quatre, quarante kreutzers!

»Malgré moi, je souris. Toutes mes folies d'étudiant ressuscitent à mes yeux. Mon père est mort, nous laissant des affaires fort embrouillées; ma mère continue à repriser les bas du matin au soir sans pouvoir s'astreindre cependant aux économies nécessaires; tout irait mal si Salomon Zanderer ne continuait d'administrer notre petite fortune. C'est encore lui qui m'emmène étudier à Lemberg. Dans ce temps-là, le plus grand plaisir des différents collèges était de se livrer des batailles, et nous ne faisions la paix que pour rosser tous ensemble les pauvres Juifs; je dis nous, mais la vérité est que je me tenais à l'écart de ce dernier exploit. Ce ne fut jamais mon goût de jeter des pierres aux Juifs; aussi mes camarades me considéraient-ils comme un poltron; certain petit comte polonais surtout ne ménagea pas les malices et les mauvais traitements au fils de chien russe, comme il finit par m'appeler; mon calme et ma patience furent longtemps à ses yeux autant de preuves de lâcheté; mais un jour je me réveillai, le jour qu'il insulta mon père, et le Polonais sentit sur sa gorge le genou du Russe, je vous l'affirme.

»Je passais les vacances à la maison, chez ma mère, et jamais je ne manquais de voir Luba, qui croissait et s'épanouissait comme une fleur sauvage de la steppe. Vint l'heure solennelle où j'achetai mon bâton de philosophe. C'était le privilége des étudiants en philosophie de porter un bâton. J'en avais fini avec les classes; ma liberté, mon importance me montèrent soudain à la tête comme du vin nouveau. Nous en étions tous là; l'indulgence des professeurs ramena vite la plupart d'entre nous à la raison. Seuls, quelques meneurs persistèrent dans leur révolte: les Polonais, par exemple, formèrent une société secrète qui tenait des discours dignes de Brutus, qui conspirait contre le gouvernement allemand et entonnait la Marseillaise, la Pologne n'est pas encore perdue, et d'autres chants incendiaires. Une bande toute différente et non moins folle à sa manière était celle qu'avaient formée les fils de fonctionnaires allemands, auxquels se joignirent plusieurs Petits-Russes; ceux-là se considéraient modestement comme des génies, et je faisais partie de leur groupe. Nous nous étions imposé un règlement, nous avions des réunions, nous chantions le Gaudeamus et autres hymnes chers aux buveurs de bière; nous dissertions sur la philosophie et les belles-lettres; nous nous transportions à la dernière galerie du théâtre pour applaudir Wallenstein ou le Roi Lear. Nous autres Petits-Russes, nous avions entrepris en outre d'élever aux nues notre langue et notre littérature; nous écrivions un journal bourré de poëmes, de tragédies, de romans, d'articles de critique. Je m'imaginais pour ma part devenir au moins le Shakespeare de la Petite-Russie: ô rêves de jeunesse! Le résultat de tout ceci fut que nous passâmes fort mal nos examens. Au lieu de diplôme, je rapportai au logis une liasse de poëmes et les onze premiers actes d'autant de tragédies; j'avais de longs cheveux, des lunettes, et j'étais malheureux. A cette époque, il était de mode de se sentir malheureux. Les premiers chants du Pèlerinage de Childe Harold venaient de paraître, et Byron était l'idole de nos vingt ans. Salomon Zanderer fut le premier à s'étonner du changement qui s'était produit en moi.

»Lors de son dernier voyage à Lemberg, je l'avais entraîné de force dans une bruyante réunion d'étudiants où l'on avait ri et chanté au point de l'étourdir. Quelle fut sa surprise de voir ce gamin joyeux et enthousiaste transformé en apôtre de la douleur humaine! Ma mère secouait la tête en silence. Luba survint. Elle n'avait que dix ans, mais je ne lui imposais guère, je ne l'émerveillais pas du tout. Elle commença par fourrer toutes mes tragédies dans le poêle, cassa mes lunettes d'un coup de talon et finit par me couper les cheveux tout de travers. J'essayais de me fâcher, mais la chérie riait de si bon coeur! Je me résignai à rire avec elle, et, je le déclare, c'est cette petite folle qui m'a rendu le bon sens. Si elle eût été plus grande, je n'aurais de ma vie aimé une autre femme; mais comment faire? Il y a un temps où le coeur a soif d'amour, où l'on n'aime pas une femme parce qu'elle est belle ou parce qu'elle est aimable, où l'on aime en elle tout simplement l'amour. Il m'arriva donc ce qui arrive à tous au même âge.

»Je rencontrai chez des voisins une veuve coquette, et je perdis la tête. Ma vie se passait à ses pieds. Elle s'appelait Eudoxie de Klodno; elle n'était ni jolie ni spirituelle; mais elle savait s'habiller, ou plutôt ne pas s'habiller; on la trouvait toujours en négligé; je crois qu'elle allait même au bal ou à l'église dans ce désordre piquant, qui était son unique mérite. J'en conclus qu'elle devait être une Vénus, et j'ajoutai libéralement à ce nom, sans le moindre motif, ceux d'Aspasie et d'Héloïse. Nous nous promenions au clair de la lune, je lui donnais des sérénades, je fis sur ses charmes une ode latine qu'elle ne comprit pas heureusement. Ai-je besoin d'ajouter que je la vénérais comme on vénère les saints? Jamais amant plus platonique ne fut plus grossièrement dupé.

»Elle s'entendait à jouer avec cette flamme sainte comme les enfants aiment jouer avec le feu. Assez longtemps, cela lui parut drôle, puis, tandis que je me faisais encore scrupule de baiser son bras blanc, elle s'avisa de me trouver tout à coup ennuyeux: mon respect lui était à charge, elle bâillait devant mes poétiques transports. Je dois dire que la pauvre femme m'avertit de son mieux que j'eusse à changer de manières; elle ne m'épargna pas les agaceries; mais je m'obstinais à ne rien comprendre, et pour chaque encouragement, pour chaque caresse qu'elle m'accordait, je faisais une nouvelle ode latine.

»Mon meilleur ami était à cette époque un brillant Polonais du nom de Solfki. Je ne manquai pas de présenter cette moitié de mon coeur à madame de Klodno. Après être allé chez elle une fois avec moi, il y retourna seul, et bientôt je remarquai que les deux êtres qui m'étaient si chers chuchotaient ensemble en me regardant; ils riaient de moi. Quand je commençais mes divagations ordinaires, Eudoxie s'asseyait à sa toilette pour arranger ses cheveux, et Solfki se mettait à siffler un air badin. J'étais au désespoir; mes odes devinrent des élégies. Tout en sentant que j'étais de trop, j'aurais continué néanmoins à porter ma triste figure chez Eudoxie et à troubler innocemment ses tête-à-tête avec Solfki, si mon brave Salomon ne m'eût averti.

»—Êtes-vous aveugle? me dit-il. La dame veut vous prendre dans ses filets comme un sot poisson, parce que vous avez un héritage en réserve, tandis qu'elle a déjà gaspillé le sien. Elle n'a pas manqué d'amants tandis que vivait son mari, et maintenant Solfki a remplacé les autres.

»Je ne sais à quelles extrémités m'aurait conduit une si cruelle désillusion, si ma mère n'était morte sur ces entrefaites. Mon chagrin d'amour fut effacé par une douleur plus grande. Je pensai que je n'y survivrais pas; mais il n'est point de déchirement auquel l'homme ne puisse survivre. J'étais devenu le maître,—le maître à dix-huit ans! Par bonheur, il n'y avait que de vieux serviteurs à la seigneurie; tous m'avaient vu naître et continuaient à me traiter en enfant. Parfois même, ils abusaient de leur empire sur moi. Si je commandais d'atteler, la cuisinière accourait, tenant sa cuillère à pot comme un sceptre:

»—Est-il possible que monsieur veuille sortir par un temps pareil? Non, non, monsieur prendrait froid. Mieux vaut qu'il reste à la maison.

»—En tout cas, déclarait le valet de chambre, monsieur ne sortira pas avec ces habits-là. Il lui faut absolument un manteau à capuchon.

»—C'est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse, reprenait le cocher; n'importe, j'attellerai, mais à une condition: Monsieur ne s'en ira pas ainsi vêtu pour faire le fanfaron. S'il ne s'habille pas autrement, que Dieu me punisse si j'attelle!

»Et je partais empaqueté comme un poupon que l'on porte au baptême. Ma soeur se serait chargée à elle toute seule de me régenter. Je ne sais ce que je serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer, mon génie tutélaire. Il eût été fâcheux, d'ailleurs, que j'eusse trop d'indépendance; vous allez en juger.

»Une après-midi accourut chez moi le cosaque de madame de Klodno, chargé d'une lettre. Il s'agissait d'un rendez-vous... d'un rendez-vous imploré en termes si tendres que je ne songeai pas, je l'avoue, à faire la moindre résistance. Je m'enfuis, afin que personne n'eût le temps de me retenir. Il faisait nuit quand j'atteignis la seigneurie voisine, dont toutes les fenêtres étaient dans une obscurité profonde. Attachant mon cheval à la clôture, je montai précipitamment l'escalier: une porte était ouverte, celle de sa chambre... Elle était seule, étendue sur un divan, à peine enveloppée d'un nuage de mousseline, et, dans le crépuscule voluptueux qui l'entourait, elle me parut plus belle encore que par le passé. A ma vue, elle jeta un cri, se leva précipitamment, m'entoura de ses bras et m'étouffa de baisers. Je ne pouvais prononcer un mot et me laissai attirer sur le divan auprès d'elle. Au moment même, une lumière qui n'était pas celle de la lune tomba sur le visage altéré d'Eudoxie. Sa mère était debout au milieu de la chambre, un flambeau à la main:

»—Que vois-je? s'écria-t-elle; une pareille scène dans cette honnête maison!...

»—Seule je suis coupable! sanglota Eudoxie se jetant à ses pieds: je l'ai entraîné, je l'ai séduit...

»Tout cela me paraissait incompréhensible. Il fallut, pour m'ouvrir les yeux, que la mère se mît à parler de l'honneur de la famille, de réparation, de la bénédiction du prêtre qui pouvait tout purifier. Je m'élançai hors de la chambre, sautai en selle et partis au galop.

»Le lendemain, Solfki, solennellement vêtu de noir, le sabre au flanc, le sourcil froncé, parut chez moi.

»—Voici, commença-t-il, une belle conduite! Perdre une femme estimable et de noble origine, la déshonorer!... fi! Je viens de la part des deux dames de Klodno. Tu n'as qu'une chose à faire, épouser Eudoxie.

»—L'épouser? Et pourquoi? demandai-je tout confus.

»—Parce qu'en ne l'épousant pas tu ferais quelque chose de pis que de délaisser une femme au désespoir: tu abandonnerais ton enfant!...

»Tant d'impudence fit bouillir tout mon sang dans mes veines.

»—Tu espères me faire accroire cela, balbutiai-je, quand c'est toi...

»—La prends-tu? interrompit Solfki.

»—Garde-la! répondis-je.

»—Alors, s'écria-t-il avec une feinte indignation, alors tu es un drôle!

»Il tira son épée.

»—Nous nous battrons, entends-tu, nous nous battrons!

»A la fin, je perdis patience.

»—Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas, mais je te rosserai de la belle manière.

»En parlant, je lui avais arraché son grand sabre, que je cassai comme une latte, puis, décrochant mon bâton de philosophe, j'administrai une correction suffisante à mon ami Solfki.

»Tous ces tableaux grotesques sont évoqués par l'apparition dans les mains du crieur de mes livres d'école, de mon bâton et du sabre cassé de l'amant heureux d'Eudoxie.

»Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent aux griffes de ces avides brocanteurs. Un juif maigre, dont les boucles frontales brillent comme des saucisses sortant de la poêle, regarde l'un d'eux dédaigneusement et le jette sous la table. Je ressens une envie violente de le renverser lui-même d'un coup de poing, mais ma femme m'arrête et, relevant la petite toile méprisée, me la montre avec un sourire. C'est une mauvaise gouache tout effacée représentant une seigneurie. Au premier plan se détache un grand poirier; dans cette seigneurie est née Luba; elle était assise sur ce poirier, quand je lui donnai tout mon coeur. Il y avait six ans que je ne l'avais vue, grâce à la sotte histoire de madame de Klodno d'abord, et puis Luba était à son tour allée à Lemberg pour y achever son éducation. Je rendais visite à ses parents de temps à autre. Trois jeunes filles embellissaient la maison de leur présence, l'une blanche et blonde comme un ange du ciel, l'autre châtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des yeux bleus doux et profonds, puis ma Luba, qui mérite un portrait à part.

»J'arrive à cheval,—c'était au mois d'octobre 1824. Tandis que j'attache ma jument dans la cour, une petite poire me tombe sur le nez. A peine ai-je eu le temps de regarder en l'air, que j'en reçois une seconde, et du grand poirier qui se dresse devant la seigneurie toute une pluie de poires tombe sur moi, tandis que retentissent des éclats de rire... Quels éclats de rire! Luba seule peut rire ainsi. En effet, elle est dans l'arbre comme un oiseau, tout au sommet. Je distingue sa robe d'étoffe claire, et je crie:

»—Luba! Es-tu vraiment là? Descends vite, descends donc!...

»—Je viens! répond-elle en se balançant de branche en branche, jusqu'à la plus basse, qui forme une large fourche, où elle s'assied comme dans un fauteuil. Elle me tourne le dos; seul son petit pied est visible au bord de sa jupe chiffonnée. Tout à coup, elle se retourne et me regarde. Nous nous taisons, étonnés.

»—Que tu es belle! lui dis-je.

»—Et toi... vous êtes devenu un homme... J'espère qu'au moins vous ne faites plus de vers?

»Je croyais toujours rêver. Entre un garçon de dix-huit ans et un jeune homme de vingt-quatre la différence n'est pas grande; mais elle... ces six années l'avaient transformée; la petite fille de onze ans était devenue femme. Je m'oubliai à l'admirer et ne revins à moi que pour découvrir que j'étais amoureux fou. Qui ne l'eût été en présence d'une aussi parfaite créature?—Son seul rire eût suffi à troubler la tête, le coeur, les sens d'un homme plus sage que moi. Et pourtant un peintre ne l'eût pas peut-être choisie pour modèle. Luba était petite, mais si bien faite! Je m'en aperçus au moment où, glissant de l'arbre dans mes bras, elle se laissa poser doucement à terre. Son teint brun, coloré sur les joues d'un rouge vif, son petit nez droit, mutin et résolu, ses lèvres vermeilles et un peu fortes lui composaient une de ces physionomies franches et gaies qui inspirent avant tout la confiance.

»Nous entrâmes ensemble dans la maison; sa mère me servit du café, des gâteaux, des confitures; je ne goûtai à rien, je ne faisais que contempler Luba, jusqu'à ce qu'enfin, sautant de sa chaise, elle vint me prendre le menton pour relever ma tête et plonger son regard espiègle droit dans mes yeux:

»—Qu'avez-vous? dit-elle; encore ce maudit Byron?

»—Comment vous le dire? Je ne le sais pas moi-même, répondis-je en soupirant.

»—Eh bien! je vous le dirai, moi!

»Et toute son humeur folâtre se réveillant:

»—Vous êtes amoureux, maître Basile, voilà ce que vous êtes.

»—Moi?

»—Oui, vous, et depuis peu.

»—Amoureux de qui?

»—De Luba!

»Elle éclata de rire.

»—Mais Luba ne veut pas de vous. Elle déteste les philosophes.

»Ainsi la guerre était déclarée entre nous dès le premier instant.

»Je l'aimais, la métaphysique n'y pouvait rien, je l'aimais, et, jeune comme je l'étais, je me sentis soudain devenir un homme, capable de la protéger, de la défendre au besoin, de supporter même avec une grandeur d'âme toute débonnaire les railleries qu'elle ne m'épargnait pas.

»Luba avait plus d'un trait de ressemblance avec son animal favori, un écureuil du nom de Miki, qu'elle avait déniché elle-même et qui, depuis, était devenu dans la maison une sorte de génie familier. Il sautait de mon épaule sur la tête de Luba, où il se préparait une couchette commode dans son opulente chevelure; il dormait au fond d'une des grandes bottes du père de sa maîtresse; on le trouvait toujours prêt à manger dans la main du premier venu et à se laisser gratter la tête; mais, jaloux de sa liberté autant que Luba, il semblait impossible de réussir à l'attraper. Luba, comme lui, grignotait sans cesse un bonbon, ou, à défaut de bonbon, quelque croûte entre ses dents blanches, et c'était plaisir de la voir grignoter; Luba, comme lui, imaginait mille tours qui de la part d'une autre eussent été importuns, qui, venant d'elle, étaient comiques et charmants.

»Elle se promène avec moi le soir en bateau sur l'étang; avec quelle vigueur gracieuse rament ses mains mignonnes! Puis, tandis que je la dévore des yeux, la barque chavire; je tombe dans l'eau; Luba, qui a saisi les branches d'un saule, s'assied sur l'arbre penché au-dessus de la surface de l'étang, et se balance ainsi, sous les rayons de la lune, ni plus ni moins qu'une roussalka[8]. Je regagne tout mouillé le rivage; le père de Luba me fait changer de vêtements et déclare que, après avoir pris du thé bien chaud, je passerai la nuit sous son toit. Voici Luba enchantée. Elle court préparer ma chambre, et le trousseau de clefs s'entre-choque à sa ceinture, et sa kazabaïka craque à chacun de ses mouvements.

Note 8:[ (retour) ] L'ondine russe.

Même quand Luba se tait, sa présence est révélée par des frissons d'étoffe, des cliquetis, des froufrous, de petits bruissements qui lui sont particuliers; on dirait toujours que son corps agile et bondissant veut forcer les entraves qui l'étreignent. Sa robe, son collier, sa pantoufle, tout ce qui fait partie de sa pétulante personne, babille incessamment. Elle pose la samovar sur la table, me prépare du thé qu'elle goûte dans ma tasse, la traîtresse!—puis je vais me coucher; mais soudain mille piqûres m'avertissent que des orties ont été semées dans mon lit! A peine me suis-je débarrassé des orties qu'un essaim de hannetons bourdonne à travers ma chambre, et le lendemain Luba me demande d'un air hypocrite si j'ai bien dormi. Nous passons la journée à nous disputer sur ce sujet:—La lune est-elle habitée comme la terre, oui ou non?—Rentré chez moi, je suis éveillé à minuit par un Cosaque qui m'apporte une lettre de Luba. Je l'ouvre avec un mélange d'inquiétude et de transports; qu'est-ce que j'y lis?

»Je prétends et je décide que la lune est habitée.»

»Les folies de Luba m'impatientaient, m'irritaient, et je l'aimais de plus en plus; la jalousie contribuait bien un peu à me faire perdre la tête. Deux riches gentilshommes, Pan Krymski et Pan Sinakiewitch, fréquentaient assidûment la seigneurie; tout en faisant la cour à Luba, ils me regardaient d'un air assez dédaigneux. Je n'étais, auprès d'eux, qu'un pauvre diable.

»Un jour, j'entendis la mère de Luba exhorter cette dernière à se prononcer en faveur de Krymski. C'était au mois de juin. Quelque temps après, nous nous trouvâmes, la jeune fille et moi, assis, par une soirée brûlante, sur la lisière des bois voisins. J'avais cueilli pour ma bien-aimée des bluets et des coquelicots dont elle parait ses cheveux noirs. La nuit tombée, nous vîmes luire dans tous les buissons quelque chose de brillant comme des diamants dispersés, et mille étincelles voltigèrent dans l'air.

»—Ah! les belles lucioles! s'écria Luba.

»Ses yeux étincelaient comme les lucioles elles-mêmes. Elle prit un ver luisant, le posa sur sa main pour l'examiner, puis dans ses cheveux. J'en ajoutai un second, d'autres encore, jusqu'à ce que sa petite tête fût entourée d'une flamboyante auréole.

»—Suis-je belle, maintenant? me demanda-t-elle.

»—Sans doute, lui répondis-je, les diamants vous iront mieux encore.

»—Quels diamants?

»—Ceux de Pan Krymsy, le jour de vos fiançailles...

»Elle ne me laissa pas achever; un éclat de rire railleur et affectueux à la fois me coupa la parole:

»—Non... être si aveugle!... répétait-elle.

»Et, en sautant, elle attrapa une branche dont elle se servit pour me frapper lestement au visage...

»Mais où donc suis-je? J'oublie la vente qui s'achève autour de moi. Luba vient de me pousser le coude. Les Juifs sont en train de se disputer une vieille kazabaïka que je reconnais: un nouveau tableau de la lanterne magique passe sous mes yeux.

»C'est l'automne. Je suis debout devant Luba, et je lui tiens un écheveau de fil. Tout à coup elle frissonne:

»—Comment, dit-elle, il fait déjà froid!

»Sa kasabaïka est sur un meuble; je cours galamment la chercher; mais Miki, endormi comme un sultan dans une des manches fourrées, s'élance dehors aussitôt et me mord avec rage de ses petites dents qui piquent comme deux rangées d'aiguilles. Je fais un bond, je secoue mon doigt ensanglanté, Luba rit. Me voici furieux:

»—Ne riez pas; si vous continuez de rire, je ne sais ce qui arrivera!...

»—Et pourquoi ne rirais-je pas? répond-elle, en se glissant comme un serpent frileux dans la chaude fourrure. Il faut bien que je rie, vous êtes si drôle!

»—Drôle? vous trouvez cela parce que vous me haïssez!

»—Moi, je vous hais?

»—Riez donc! vous avez toute raison de rire, en effet, puisque vous savez que je vous aime comme un fou.

»—Eh bien! je vous aime de même, réplique Luba, riant de plus belle.

»Et je reprends en colère:

»—C'est cela, tournez-moi en ridicule! Tenez, je suis capable de vous tuer.

»—Et moi je suis capable de t'embrasser! dit-elle en sautant à mon cou.

»Je veux me dégager, je balbutie:

»—Luba, tu es méchante de plaisanter ainsi avec un malheureux qui t'aime, qui t'aime... Ah! tu ne te doutes pas...

»—Si fait, je m'en doute, interrompt Luba, mais cela ne m'empêche pas de rire de ta colère. Moi aussi je t'aime depuis... depuis toujours, je crois,—je ne saurais dire dans quel temps je ne t'ai pas aimé...

»Elle riait encore, le visage caché dans ma poitrine:

»—Mais embrasse-moi donc! Ne comprends-tu pas que je t'appartiens?

»—Luba... Tu veux...

»Mes lèvres sont sur les siennes. Ce fut un doux moment. Son souvenir rend cette cruelle journée plus pénible encore à supporter.

»Les Juifs sont toujours là!...

»—Regarde donc! dit ma femme.

»Et elle rit à se tordre. Un de mes créanciers est parmi les acheteurs; il a empoigné un étui de velours rouge et l'ouvre avidement; ses longs doigts osseux croient déjà saisir les diamants... le voici pétrifié.—Brave homme, les diamants sont depuis longtemps en gage, et nous avons laissé passer l'échéance.

»L'étui est vide. Je l'avais donné à Luba lors de nos fiançailles. Nous ne devions nous marier qu'un an après. Aussi nos fiançailles furent-elles solennelles; c'est une coutume du vieux temps. J'arrivai le soir avec mes témoins. La famille, réunie dans le salon, m'attendait. Luba parut la dernière; elle avait quelque peine à garder son sérieux, mais elle se contraignit et fit bonne contenance. Nous échangeâmes nos anneaux, après quoi je lui baisai la main. Le prêtre nous donna sa bénédiction. Nous nous prosternâmes aux pieds des parents, à qui je jurai de rendre leur fille heureuse, et à leur tour ils nous bénirent. Puis le père but à notre santé; le gobelet de famille, rempli de vin de Hongrie, passa de main en main. Enfin, je présentai à Luba les diamants dans leur étui, et elle me mit au doigt une bague. Celle-ci est allée de son côté, hélas! aux Juifs maudits!

»Le mariage de ma soeur coïncida avec nos fiançailles; elle était si pressée! Notre bonheur paraissait l'inquiéter; elle voulait s'éloigner avant qu'une maîtresse entrât dans la maison. Viéra prit donc le premier mari qui se présenta, un petit employé du gouvernement de notre cercle, et elle emporta tout ce qu'elle put. Tant mieux! Autant de moins pour les Juifs!

»Quelles belles noces on nous fit! Tout le monde fut invité. Il vint tant de convives, que nous dûmes faire construire en planches une grande salle à côté de la seigneurie de mon beau-père. De grand matin arrivèrent traîneaux sur traîneaux; le vestibule fut encombré de fourrures. Luba portait une robe de soie blanche, une couronne de myrte, un voile de dentelle; sa mère lui attacha au côté un petit bouquet de romarin dans lequel était caché un peu de pain et de sel, moyen sûr, selon la croyance populaire, de ne jamais manquer du nécessaire. De nouveau, nous nous agenouillâmes devant les parents. Pendant que le cortége se rendait à l'église, des coups de feu retentissaient de toutes parts. Luba éclata de rire en me jurant obéissance. La table formait un grand L, l'initiale de la mariée; au milieu, une pyramide en sucre, haute de quatre pieds, représentait le temple de l'hymen. Qui aurait pu compter les toasts portés aux nouveaux époux, à la maîtresse de la maison, au maître, aux dames en général, à la patrie? Et chaque fois les bouteilles étaient cassées avec fracas. Au dessert, les jeunes gens disparurent sous la table, non pas vaincus par l'ivresse, mais dans le dessein chevaleresque de boire dans le soulier de la mariée. Luba s'aperçut trop tard de leurs prétentions et replia vite ses jambes sous elle, mais elle ne réussit à sauver ainsi que ses jarretières, qui autrement lui eussent été enlevées, de même que le petit soulier blanc que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant qu'il le remplissait de Champagne pour le vider ensuite à la santé de Luba, tout le monde applaudissait. Luba était fort rouge. Le soulier fit le tour de la table; chacun des hommes but dedans, et chacun aussi porta un toast à Luba, parfois en vers, le vieux général Krasiki en beau latin.

»Après un silence, mon beau-père à son tour apporta le gobelet de famille, en vieil argent repoussé, qui représentait un léopard sautant, y versa deux bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce précieux breuvage.

»Le bal dura jusqu'au matin; il commença par une grande polonaise, qu'un danseur émérite conduisit par toutes les chambres de la maison, en montant et descendant les divers escaliers; puis ce furent des mazourkes, des cosaques, des kolomikas. A la fin, on plaça un siége au milieu du salon. Luba y prit place, et ses amies, lui ôtant la couronne de myrte et détachant ses cheveux, chantèrent la plainte nuptiale: «Hélas! Luba, c'est donc fini! Il faut nous séparer...»

»Tout le monde était ému, et Luba cachait son visage dans son mouchoir avec des tressaillements qui nous firent croire qu'elle sanglotait; mais, lorsque sa mère l'eut coiffée du bonnet, elle bondit gaiement en l'air, et elle dansa encore avec tous, même avec mon vieux Salomon Zanderer, qui se défendait en désespéré, faisant par toute la salle des sauts de bouc inconcevables.

»Les femmes prirent Luba au milieu d'elles et l'emmenèrent. Elle n'affecta pas la mine vulgaire d'un agneau qu'on traîne au sacrifice; non, je l'entendais encore rire de loin; c'était comme le gazouillement d'une alouette qui monte vers le ciel.

»Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle était seule, pelotonnée sur un divan turc très-bas et roulée dans sa kazabaïka de velours cramoisi. La fourrure noire dont celle-ci était doublée s'attachait à ce corps svelte, et je voyais sa poitrine émue se soulever. Sous son bonnet de jeune matrone, elle me parut si imposante, que je n'osai avancer d'un pas; plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi. Je fermai les rideaux, j'éteignis les bougies, sauf une seule, pour les rallumer toutes l'instant d'après; j'attisai le feu, je regardai la pendule.

»—Qu'as-tu donc? me dit-elle. M'aimes-tu? Es-tu content?

»—Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop noble, trop parfaite pour moi...

»Comment cette reine qui me faisait peur redevint ma bonne, ma franche, ma gentille petite Luba, je ne le dirai à personne. Quand je l'enlevai dans mes bras, j'aurais aimé la porter ainsi à travers la neige et la tempête jusque dans ma maison.

»Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne riait plus; un fier sourire tout féminin et vraiment irrésistible avait remplacé les accès d'exubérante gaieté de la petite folle. Des larmes coulèrent à l'heure des adieux, des mouchoirs furent longuement agités, tandis que nous nous envolions au milieu du clair tintement des clochettes. Quatre grands traîneaux suivaient le nôtre, portant le trousseau de Luba.

»Sur les confins de ma terre, les paysans nous attendaient avec du pain et du sel. Le juge nous aborda en criant:

»—Longues années au seigneur et à son épouse!

»—Qu'ils vivent cent ans! répliqua la foule.

»Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs. J'enlevai Luba hors du traîneau et aussitôt tous se jetèrent à genoux pour baiser qui sa pelisse, qui l'ourlet de sa robe. Je vis qu'elle leur plaisait. Le cocher fut chargé, par droit d'ancienneté, d'apporter à Luba les clés sur un coussin. La vieille maison solitaire avait de nouveau une maîtresse, et quelle maîtresse!...»